Chapitre 35 : Suspendus à un oui
Lundi. Une nouvelle semaine débutait.
Au programme aujourd'hui : littérature latine le matin, travail à la bibliothèque l’après-midi. Pour Kai, en revanche, la journée serait différente : il passait son casting. Nous avions prévu de nous retrouver au Peyrou après, notre point de rencontre habituel.
Je me levai, avalai un café et un morceau de pain sur le pouce. La douche me réveilla un peu, l’eau tiède coulant sur ma nuque. Je me savonnai mécaniquement. Le shampoing me piqua les yeux. Je les fermai un instant et, derrière mes paupières, j’imaginai Kai, debout sous les projecteurs, le regard concentré, le corps tendu comme une corde de violoncelle.
À la fac, le cours commença par une lecture de l’Énéide de Virgile. Le professeur nous traduisit un passage du livre IV, celui où Didon, la reine de Carthage, attendait d’Énée un geste, un mot, un signe.
Elle avait tout sacrifié, tout donné pour ce mot qui ne viendrait jamais. Ses larmes n’y changeaient rien : le destin avait déjà tranché, et cette force implacable l’emportait malgré elle. Le professeur parla de ce destin qui vous broie parfois, mais qui peut aussi vous conduire là où vous devez être.
Et moi, en entendant ces mots, un sourire me monta aux lèvres.
Là où vous devez être.
À la fin du cours, alors que je rangeais mes affaires, le professeur s’approcha de moi.
— Bravo, Pommier.
Je levai les yeux, surpris.
— Pour votre épreuve de contrôle continu de vendredi, vous n'avez pas regardé votre note ?
Je clignai des yeux. Le contrôle continu ? Les notes étaient déjà tombées ?
— Non, avouai-je.
— Regardez sur l’ENT, dit-il en souriant.
Je sortis mon téléphone en quittant l’amphithéâtre, me connectai sur MonUPV. La page chargea. Je naviguai à travers les menus et tombai enfin sur la note.
19,5/20.
Je restai bouche bée.
Un sourire apparut sur mon visage, mais il fut vite chassé par une autre pensée :
Et lui ? Est-ce que tout se passerait bien pour lui ?
Je voulais qu’il l’ait, qu’il soit « booké », comme ils disent dans le métier, même si cela signifiait ne pas le voir pendant une semaine. Je voulais qu’il ait cette chance, qu’il puisse vivre ce rêve, même s’il serait loin.
Je lui envoyai un message :
Moi : Bonne chance. Je pense à toi.
Quelques instants après, il répondit :
Kai : ❤️
Je rangeai mon téléphone et me dirigeai vers un snack pour déjeuner. Je mangeai mon sandwich machinalement. À côté de moi, un garçon que je reconnus — l’un des deux qui s’étaient moqués d’Achille la semaine dernière — me regarda et sembla se souvenir de moi.
— T’es en lettres classiques, non ?
Je hochai la tête, la bouche pleine.
Il dit quelque chose sur un professeur, peut-être, ou sur l’Énéide. Je n’écoutai pas vraiment. Je baissai les yeux vers mon sandwich et continuai à mâcher lentement. Il ajouta encore quelques mots, puis n’insista pas.
Le silence, entre nous, valait mieux.
Je finis mon repas puis me levai. L’après-midi m’attendait. J’avais prévu de passer quelques heures à la bibliothèque universitaire pour travailler. Je m’assis, sortis mes affaires et regardai un instant par la fenêtre. Une petite pluie fine commençait à tomber.
Cet après-midi, je travaillerai sur le chant XXIV de l’Iliade, ce chant qui s’ouvre sur la fureur d’Achille : après avoir tué Hector pour venger Patrocle, il profane son cadavre, le traîne douze jours durant derrière son char et refuse de le rendre.
Je commençai à lire, à prendre des notes, à traduire certains passages, lorsque mon téléphone vibra.
Kai : Je suis dans la salle d’attente. Je coupe mon téléphone, je passe en mode bulle.
Je fermai les yeux un instant, pour voir ses lèvres et ses yeux dans lesquels je me perdais. Puis je les rouvris et posai mon regard sur le texte à traduire.
J’en étais aux vers 503 et 504 :
Ἀλλ᾽ αἰδεῖο θεοὺς Ἀχιλεῦ, αὐτόν τ᾽ ἐλέησον
μνησάμενος σοῦ πατρός· ἐγὼ δ᾽ ἐλεεινότερός περ
Priam, le vieux roi de Troie, suppliait Achille de lui rendre le corps de son fils Hector afin de lui offrir une sépulture.
Mais je ne voyais pas le texte, je voyais Kai. Kai assis sur sa chaise. Kai dans cette pièce anonyme. Kai face à ses rêves. Je voulais qu’il les atteigne. Il le fallait.
Priam suppliait. Kai attendait. Tous deux, au fond, étaient suspendus à un oui. Un mot pouvait tout changer. Pour Priam. Pour Kai. Pour moi.
Je tentai de me reconcentrer.
Je traduisis le vers 505. Arrivé au vers 506, je cherchai en vain un participe — il n’y en avait pas, seulement un infinitif récalcitrant. Je passai au vers 507.
ὣς φάτο, τῷ δ’ ἄρα πατρὸς ὑφ’ ἵμερον ὦρσε γόοιο
Achille, ému par les paroles de Priam, pensait à son propre père et pleurait.
À cet instant, un mouvement se fit à l’accueil. Clara. Elle tenait un livre contre sa poitrine et discutait avec la bibliothécaire. Elle m’aperçut ; un sourire illumina son visage. Elle traversa la salle à pas légers pour venir me saluer.
— Je suis contente de te voir, dit-elle simplement, son livre serré contre sa poitrine comme un bouclier.
— Moi aussi.
Elle ne s’attarda pas. Un sourire, une petite pression sur mon épaule, puis elle repartit comme elle était venue, discrète et chaleureuse.
Je me replongeai dans ma traduction. Le participe du vers 506 était toujours absent, obstiné à se cacher.
Deux étudiants s’installèrent à ma table, chargés de cahiers et de calculatrices. Des étudiants en sciences, sans doute. Leurs pages étaient couvertes de symboles incompréhensibles. Au milieu de ce langage hermétique, je reconnus pourtant mes lettres grecques. Les mêmes que celles de ma propre feuille, mais qui, chez eux, racontaient une tout autre histoire.
Ils travaillaient en silence, concentrés, leurs stylos courant sur le papier. Et moi, je me concentrai à nouveau sur ma traduction. Le participe, toujours. Priam, toujours. Achille, figé dans son geste.
Lorsque, soudainement, mon téléphone vibra.
Kai : Audition terminée.
Mon souffle se bloqua. Deux mots. Deux putains de mots qui ne disaient rien.
Moi : Et… ?
Les trois points apparurent. Disparurent. Réapparurent. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait exploser.
Kai : Je sais pas encore. Callback demain ou mercredi… si je l’ai.
Je fermai les yeux. Kai était… Kai. Talentueux. Beau. Professionnel. Ils seraient fous de ne pas le prendre.
Moi : T’as assuré, je suis sûr.
Kai : Je suis claqué, on fait un truc tranquille chez moi plutôt que le Peyrou ?
Moi : D'accord
Kai : Je serai chez moi dans une demi-heure. Passe quand tu veux.
Moi : J’arrive.
Je rangeai mes affaires et quittai la bibliothèque. La pluie s’était calmée, laissant place à une lumière grise et humide. Je marchai vite, les mains dans les poches. Les rues de Montpellier défilaient sans que je les voie vraiment.
Je ne pensais qu’à lui.
Lorsqu’il m’ouvrit, il avait les cheveux en désordre et un sourire fatigué. mais ses yeux s'illuminèrent en me voyant.
— Entre, dit-il en s’écartant.
Je posai mon sac et m’assis sur son canapé. Il s’affala à côté de moi, la tête renversée contre le dossier, les yeux fixés au plafond.
Je le regardai.
Il avait une lueur étrange dans le regard. Pas vraiment de l’espoir, pas vraiment de la fierté. Plutôt un mélange de vide et de paix, comme après une épreuve où l’on a tout donné.
— Alors, raconte, dis-je doucement.
Il tourna la tête vers moi. Un silence. Puis il parla.
— C'était… c'était long. Pas mal d'attente. Moi, j'étais en mode bulle. Je n'ai vu personne. Je n'ai écouté personne. Je me suis concentré sur ma respiration, sur ma posture.
Il marqua une pause, comme s’il revivait la scène.
— Et après, ils m'ont appelé. Une marche d'abord, lentement, les épaules droites. Puis deux ou trois poses sous les projecteurs. Le photographe... Ils m'ont fait défiler plusieurs fois, avec des vêtements différents. Ils ont pris des photos sous tous les angles.
Il sourit légèrement.
— Le directeur artistique chuchotait avec le client. Il m'a regardé longtemps, comme s'il essayait de comprendre quelque chose. Puis c'était fini. On m'a simplement dit qu'ils me rappelleraient demain ou après-demain.
Il soupira, puis laissa échapper un petit rire.
— Maintenant, il n'y a plus rien à faire. Ce qui est fait est fait. J'ai donné tout ce que j'avais. Le reste est entre leurs mains.
Je repensai à Didon, à Priam, à Parcoursup, à cet été où j'avais attendu les résultats, les jours qui s'étiraient interminablement, le téléphone toujours à portée de main, le silence pesant davantage que les réponses.
Attendre un oui. C'était peut-être l'une des choses les plus difficiles au monde.
On regarda un film. Kill Bill. J'en avais beaucoup entendu parler, mais je ne l'avais jamais vu. Certaines scènes me firent peur ; alors je me blottis contre son épaule, et il passa naturellement son bras autour de mes épaules pour me rassurer.
Je souris intérieurement.
Il y avait quelque chose d'étrange dans cette soirée. Quelques heures plus tôt, j'étais inquiet pour lui, incapable de penser à autre chose qu'à cette audition. Maintenant, il était là, près de moi, et le simple fait de sentir sa présence suffisait à apaiser tout le reste.
On mangea un morceau. Ce soir-là, nous parlions peu. Les mots n'étaient pas nécessaires. Être ensemble suffisait.
Quand je m’apprêtai à rentrer chez moi, il me regarda, un sourire timide aux lèvres.
— Reste. S’il te plaît. Juste… reste.
💬 Commentaires 5
On croise tous les doigts pour Kai !
Et oh que oui, en maths et en physique, on adore les lettres grecques ! Il y en a une seule qui me posait des soucis : c'est le fameux ksi minuscule, généralement employé pour désigner l'amortissement d'un système linéaire du second ordre. Cette lettre a le don de provoquer des carnages esthétiques sur les copies de DS ! Mention honorable pour les p et les rho se mélangent en méca des fluides... Et puis quand arrivent parfois des lettres cyrilliques, sauve qui peut...
L'homophobie reste un danger qui rode avec les deux lourdaux de sa promo, et la présence de Clara maintient la pression sur sa duplicité. Il va avoir du mal à vivre longtemps dans le non dit.
Il y a, je pense un point qui ne va pas. Kai indique que le casting est terminé, et dans la foulée Hugo file le retrouver chez lui. Il a sans doute écrit depuis le lieu du casting. J'ai l'impression qu'il manque un délai…