Chapitre 36 : Mon amour
Kai dormait encore. Son bras était passé sous ma nuque, sa main ouverte sur mon épaule. Sa poitrine se soulevait doucement, avec une régularité apaisante. Son visage, éclairé par la lumière matinale qui traversait le Velux, était d'une beauté presque insoutenable. Les traits relâchés, la bouche légèrement entrouverte, et ces lèvres... ces lèvres magnifiques.
Je ne bougeai pas tout de suite. Je restai là à le regarder, à écouter le silence.
Contre le creux de mes reins, tout contre moi, je sentais une pression ferme à travers son caleçon. Une réaction matinale, involontaire, innocente. La chaleur de son corps, filtrée par le fin coton du tissu, se déposait dans mon dos, discrète, obstinée.
Comme la veille, pensai-je. Sauf que cette fois, c'était lui. Et qu'il ne pouvait pas rougir, puisqu'il dormait.
Je souris dans le silence.
Je trouvais cette pression agréable. Je ne bougeai pas. Je n'osai pas. C'était la seule partie de lui que je n'avais jamais explorée. Mes doigts avaient parcouru son torse, ses abdominaux, le creux de ses reins, la courbe de ses hanches. Ils connaissaient chaque relief, chaque frémissement de sa peau. Mais cette zone-là, je ne l'avais jamais touchée. Je ne l'avais même jamais vraiment vue. Seulement furtivement, lorsqu'il se changeait. Ou en vision périphérique, dans les vestiaires, sous la douche. Des éclairs, des fragments, jamais une contemplation.
Et voilà qu'elle était là, contre moi, dans le creux de mon dos. Présente, insistant, presque comme une question. Je l'écoutais, je sentais la pulsation légère, vivante, comme un deuxième cœur posé contre le mien.
Un frisson me parcourut, que je retins au creux de ma poitrine. Une tentation fugitive effleura ma conscience, comme un doigt sur une vitre embuée. Je la laissai passer. Ce n’était pas le moment.
Je restai immobile un instant de plus, à respirer son souffle, à sentir le poids de son bras sur moi, à garder contre mon dos cette marque de vie. Il était si beau, si abandonné. Je l'aurais regardé des heures. Mais les cours m'attendaient. Et lui, il avait besoin de dormir. Après la journée d'hier, il méritait ce repos. Il méritait tout.
Je me dégageai avec une lenteur infinie, centimètre par centimètre, pour ne pas le réveiller. Son bras glissa sur le drap. Sa main se referma dans le vide, comme s'il cherchait encore ma présence. Mon cœur se serra.
Je me levai sans un bruit. Le plancher craqua à peine sous mes pieds nus. Je me figeai, regardai Kai. Il ne bougea pas. Sa respiration resta profonde, paisible.
J'enfilai mes vêtements en silence, retrouvant mon t-shirt et mon pantalon abandonnés la veille sur la chaise. Je cherchai un stylo. Je trouvai un vieux ticket de caisse sur la table et écrivis au dos, en petites lettres, presque sans réfléchir :
« Je vais en cours. Je te laisse dormir. Je te vois ce soir à l'entrainement. »
Je posai le mot sur l'oreiller, à côté de sa tête. Il bougea à peine, un petit mouvement de la joue contre la taie, comme s'il cherchait la chaleur du papier. Sa bouche s'entrouvrit un peu plus. Il avait l'air d'un enfant, d'un ange, d'un dieu fatigué.
Je m'arrêtai une dernière fois sur le seuil.
La lumière du matin tombait sur son visage, dessinait l'arc de ses sourcils, la courbe de ses lèvres. Il était superbement beau comme ça, défait, vulnérable, offert au sommeil.
Je tirai la porte lentement, délicatement, sentant le loquet s'enclencher dans un clic étouffé, presque inaudible. Comme un secret.
Dans l'escalier, les marches résonnaient sous mes pas. Dehors, Montpellier s'éveillait dans une lumière douce.
Je marchai, les mains dans les poches, le cœur étrangement léger. Je ne savais pas si Kai serait booké. Je ne savais pas s'il partirait pour Barcelone. Je ne savais pas ce que l'avenir nous réservait.
Mais j'avais vu son visage dans la lumière, et j'avais senti son corps contre le mien — tout son corps, sans détour, sans artifice. Et cela suffisait.
Pour l'instant, cela suffisait.
* * *
Je traversais la journée comme on traverse un paysage en train, sans vraiment le voir.
Les cours défilaient, les amphis se vidaient et se remplissaient, les visages se succédaient sans que je les retienne. Je flottais entre les murs de la fac, revenant sans cesse à cette image — Kai endormi, sa main cherchant la mienne dans le vide, la chaleur de son corps contre mon dos.
J'échangeai quelques messages avec lui. Pas encore de réponse du casting, bien sûr. L'attente continuait, sourde.
L'après-midi s'étira, lent et flou, jusqu'à ce que l'heure de l'entraînement finisse par arriver. Comme un point final à une journée qui n'avait pas vraiment commencé
Nathan frappa à ma porte à 19h45, ponctuel comme toujours, et nous nous rendîmes au gymnase.
Le coach nous rappela le match amical contre Sète, ce dimanche. Sète. La ville de Kai. Là d'où il venait.
L'entraînement commença.
Julien était là, son regard posé sur nous. Il avait dû sentir quelque chose, samedi. J'en étais presque sûr maintenant. Je le voyais observer, analyser, comme il analysait les placements sur le terrain. Je faisais attention. Je ne regardais pas Kai. J'évitais son regard. Et plus j'évitais son regard, plus je trouvais que Julien trouvait étrange cet évitement.
Le volley, pourtant, me happa. Le bruit des chaussures sur le parquet, le claquement sec du ballon contre les mains, la sueur qui perlait, les consignes du coach qui claquaient comme des coups de fouet. Je me donnai à fond, peut-être pour ne pas penser, peut-être pour ne pas regarder.
L'entraînement fut intense. Long. Épuisant.
Après la séance, Nathan et moi rentrâmes à la résidence. Sur le chemin, nous parlâmes du match de dimanche, des stratégies, du coach, et soudainement :
— T'avais l'air tendu ce soir, tout va bien ?
— Oui, juste un peu fatigué, répondis-je.
Une fois dans ma chambre, je pris mon téléphone.
Moi : C'était dur de faire semblant.
Kai : Oui.
Moi : Je pense que Julien se doute de quelque chose.
Kai : Pourquoi tu dis ça ?
Moi : La manière dont il nous regarde.
Kai : Je ne m'en suis pas rendu compte.
Quelques instants après, un nouveau message de Kai.
Kai : Julien est un bon joueur, mais pas très ouvert sur certains sujets.
Moi : J'avais compris...
Kai : On se voit demain soir ?
Moi : À demain soir, mon amour.
Mes doigts tremblaient sur l’écran. Je posai le téléphone sur la table de nuit. Les deux mots flottaient encore dans l’air : mon amour.
💬 Commentaires 3
Le regard de Julien reste comme une menace, mais il faudra bien qu’il accepte une situation dans laquelle il n’est pas partie prenante