Chapitre 4 : Le premier entraînement
Mardi arriva plus vite que je ne l’aurais cru.
J’avais passé les derniers jours à arpenter Montpellier. Une ville sympa, il fallait bien l’admettre. Compacte. Pratique. Presque tout se faisait à pied, et le tramway comblait les distances un peu plus longues. La mer, en revanche, n’était pas exactement au coin de la rue. Vu de Paris, Montpellier est au bord de la Méditerranée. Mais, en réalité, ce n’est pas le cas.
J’avais aussi recroisé Nathan plusieurs fois dans la résidence. Des échanges rapides : un « salut » dans l’ascenseur, un sourire dans le hall, deux minutes à parler de la chaleur devant les boîtes aux lettres. Nous avions échangé nos numéros à la va-vite.
Depuis, je réfléchissais à sa proposition d’aller au club de volley.
Ca tournait dans ma tête : Je ne sais pas jouer. Je vais être ridicule. Ils vont tous voir que je n’ai jamais fait ça sérieusement.
Pourtant, le message de Nathan, reçu la veille au soir, avait presque décidé à ma place :
« Demain, 19 h 45, je passe. Sois prêt. »
Pas de point d’interrogation. Pas de « si tu veux ». Juste une certitude tranquille. Je crois que j’attendais ce message.
* * *
À 19 h 45 précises, quelqu’un toqua contre ma porte. J’ouvris.
Nathan se tenait dans le couloir, sac sur l’épaule, maillot blanc, short noir. Une odeur légère de déodorant et de lessive flottait autour de lui.
— T’es prêt ? demanda-t-il.
— Je crois.
— C’est déjà bien.
Il sourit, puis prit la direction de l’ascenseur. Je le suivis.
Dehors, l’air était encore chaud malgré l’heure. Montpellier gardait la chaleur comme une pierre laissée au soleil toute la journée. Nous traversâmes plusieurs petites rues bordées d’immeubles clairs, de terrasses pleines et de fenêtres ouvertes d’où s’échappaient des voix et des odeurs de cuisine.
Nathan marchait vite. Son sac rebondissait contre sa hanche à chaque pas. Moi, je tenais maladroitement ma nouvelle valise de sport achetée chez Decathlon la veille, avec l’impression absurde que tout le monde pouvait deviner qu’elle n’avait jamais servi.
Puis, le gymnase apparut au bout de la rue. Un grand bâtiment un peu vieillot, coincé entre des arbres et un parking presque vide. De la lumière filtrait à travers les vitres hautes.
Quand nous poussâmes la porte, l’odeur me frappa immédiatement. Le parquet. La sueur. Le caoutchouc des semelles. L’odeur exacte des gymnases de lycée. Un ballon rebondit quelque part. Puis un deuxième. Des voix résonnaient contre les murs hauts.
Je suivis Nathan jusqu’au bord du terrain, les épaules voûtées comme pour me faire plus discret.
L’entraîneur nous repéra aussitôt. Sifflet autour du cou, ventre légèrement bedonnant mais regard perçant, il s’approcha d’un pas décidé.
— Nathan ! fit-il en levant la main.
— Coach, répondit Nathan, un sourire en coin. Je t’ai ramené un nouveau.
L’entraîneur me détailla de la tête aux pieds, et je me sentis nu, exposé.
— Tu as déjà joué ?
— Un peu. Au lycée. Jamais en club.
— Tu joues à quel poste ?
— Aucune idée.
Il sourit. Pas un sourire moqueur. Presque encourageant.
— On va voir ça, dit-il.
Puis il tapa dans ses mains en se retournant vers le terrain.
— Allez, les gars ! Échauffement !
L’échauffement me parut interminable. Courir, sautiller, monter les genoux, talons-fesses. J’essayais de ne pas avoir l’air ridicule, mais mes gestes restaient raides, hésitants. Les autres joueurs me lançaient parfois des regards amusés, sans méchanceté. J’étais le nouveau. Le Parisien. Celui qui ne savait pas jouer. Pourtant, personne ne semblait vraiment me juger.
— T’inquiète, murmura Nathan en courant à ma hauteur. Le coach est cool.
On enchaîna les ateliers : réception, passe, attaque. Mes bras tremblaient un peu, mes doigts étaient souvent mal placés, mais le ballon passait quand même de l’autre côté du filet. Petit à petit, mon corps se détendit.
Un des joueurs s’élança pour smasher. Son t-shirt remonta pendant l’impulsion, découvrant un morceau de ventre pâle, tendu par l’effort, barré d’un filet de sueur. Je détournai les yeux presque aussitôt, mais pas assez vite pour ne pas avoir vu la ligne de ses abdominaux, la façon dont ses muscles se contractaient sous sa peau.
L’ambiance, elle, restait légère. Les gars riaient, se charriaient, se corrigeaient sans se prendre au sérieux.
— Pas mal, dit le coach après mon troisième service. Il est passé. Tu fais comment ?
Je haussai les épaules, le cœur toujours un peu serré, mais moins qu’avant.
— Je vise le fond du terrain, je frappe fort, et je prie.
Il rit. Un vrai rire, cette fois.
— Ça s’appelle un service « prière », dit-il. On va travailler ça.
Je souris malgré moi.
À la fin de l’entraînement, pendant que les autres rangeaient les ballons, le coach me fit signe d’approcher.
— Viens là, toi.
Je m’avançai, une gourde coincée entre les dents. La sueur me coulait dans le dos. J’avais les cuisses en feu, les jambes lourdes, et une envie violente de m’asseoir. Mais surtout, j’avais envie de revenir.
— Franchement, dit-il en croisant les bras, tu te débrouilles bien. Pour quelqu’un qui n’a jamais joué en club, t’as de bonnes bases. La réception est propre, et tu lis plutôt bien le jeu.
Je ne sus pas quoi répondre.
— Écoute, reprit-il. On a perdu trois joueurs cet été. Partis étudier à Paris. Résultat, on est un peu justes en compétition. Il nous faut du monde pour les rotations, les remplacements… On peut pas se permettre une blessure ou une absence de dernière minute.
Il croisa les bras avant de poursuivre :
— Je te propose d’intégrer le groupe. Pas comme titulaire, évidemment. On va te former, te faire progresser. Au début, tu seras remplaçant. Tu joueras quand on pourra te faire entrer. Mais au moins, t’auras ta place.
Remplaçant.
Étrangement, le mot ne me blessa pas. Au contraire. Il ressemblait presque à une promesse.
— Je veux bien essayer, dis-je, la voix un peu moins tremblante qu’au début de la soirée.
Il hocha la tête et me tendit la main.
— On reprend vraiment samedi. Neuf heures. Sois à l’heure.
Je hochai la tête, puis me dirigeai vers les vestiaires, les doigts encore tremblants. Nathan me suivit.
En poussant la porte, une vague d’air chaud et humide me frappa, chargée d’odeurs de sueur, de gel douche bon marché et du bruit sourd de l’eau qui claquait contre le carrelage. Devant moi, le spectacle habituel : des torses nus, des épaules qui roulaient sous la peau en suant encore, et, au fond, les douches collectives, où quelques joueurs se rinçaient déjà sous les jets, indifférents à leur nudité, comme si le fait d’être entre mecs effaçait toute gêne.
Nathan me donna une tape amicale dans le dos en passant à côté de moi, ce qui me sortit de mes pensées.
— T’as bien joué Hugo.
Avant que je puisse répondre, un des gars l’appela depuis l’autre bout du vestiaire. Nathan leva la main en signe d’acquiescement, me lança un clin d’œil, puis traversa le vestiaire pour rejoindre son pote près des casiers.
Je m’assis sur un banc pour retirer mes chaussures. À côté de moi, un gars enlevait son maillot. Mon regard glissa malgré moi sur son dos qui se contractait en bougeant. Les vestiaires, c’était toujours comme ça. J'avais envie de regarder, de mémoriser chaque détail. Mais il fallait garder l’air naturel, ne pas attarder le regard. Pas question de donner pas l’impression de « mater ». Alors je fixai mes lacets, les doigts crispés sur mes baskets, comme si ma vie en dépendait.
— T’as vu la nouvelle meuf en cours de psycho ? Elle est trop bonne, dit un joueur à un autre, la serviette à moitié nouée autour des hanches.
— Ouais, putain elle m'a fait bander tout le cours, j'te jure, rétorqua son pote.
Le grand brun dont j’avais aperçu le ventre pendant l'entrainement revint des douches, une serviette autour de la taille, les cheveux humides, des gouttes d'eau glissant sur ses pectoraux, brillant sous la lumière.
— Alors, le nouveau ? lança-t-il. T’as survécu ?
Il avait un accent chantant, un sourire large.
— Pour l’instant, oui, répondis-je en fixant mes lacets comme s’ils recelaient le sens de la vie.
— La vraie reprise, c’est samedi. Kai sera là.
— Kai ?
— Notre réceptionneur-attaquant. Le meilleur de l’équipe.
Kai. Le prénom resta suspendu dans ma tête une seconde.
Comme une mélodie.
💬 Commentaires 2
Je choisis Nathan plutôt que Kai !