Chapitre 40 : Le bar irlandais
Finalement, j'avais décidé d'y aller. Une bière entre coéquipiers, ce n'était pas une mauvaise idée.
Le quartier de l'Écusson — cœur historique et touristique de Montpellier, d'après le guide que je n'avais pas lu — était vivant, ce soir-là. Ses ruelles étroites, pavées de pierres usées par des siècles de pas, s'illuminaient peu à peu sous les lumières des terrasses et des enseignes. Des groupes d'étudiants riaient en sortant des bars, leurs verres à la main. Des fenêtres ouvertes laissaient échapper des bribes de musique, de conversations, de rires. Montpellier vibrait, le week-end commençait.
Le bar irlandais était au coin d'une petite place non loin de l'endroit où Kai et moi avions célébré son booking l'avant-veille. La devanture en bois sombre, surmontée d'une enseigne en lettres dorées, donnait au bar un air de speakeasy new-yorkais. Une petite plaque, près de la porte, indiquait en lettres cursives : « Since 1922. » Difficile de dire si c'était vrai, mais on avait envie d'y croire.
Je poussai la porte du bar, et l’odeur du whisky, du cuir des banquettes et de la bière fraîche m’enveloppa. À l’intérieur, la lumière était chaude, tamisée : des guirlandes suspendues au plafond comme des étoiles fatiguées, des bougies sur les tables. Au fond, un vieux piano droit semblait n’attendre qu’un client un peu trop ivre pour se mettre à jouer.
Je les repérai tout de suite. Une table au fond, près de la fenêtre. Lancelot, Marc, Louis et Samuel étaient attablés, des pintes devant eux. Samuel avait posé ses béquilles contre le mur, à portée de main. Lancelot leva la main en me voyant.
— Salut, Hugo ! lancèrent-ils presque en chœur en se décalant légèrement pour que je puisse m'asseoir parmi eux.
La conversation reprit là où elle s'était interrompue avec mon arrivée : le permis de conduire. Lancelot devait le repasser la semaine suivante. Il l'avait raté la première fois : trop concentré sur ses angles morts, il avait emprunté une voie de bus, ce qui, le jour de l'examen, n'avait pas fait le meilleur effet. Résultat : recalé, et quatre mois d'attente pour obtenir un nouveau créneau.
— Quatre mois, putain, dit Samuel. C'est long.
— Ouais, au moins, t'as eu le temps de t'entraîner, dit Louis à Lancelot.
— Tu le passes à Montpellier ou chez tes parents à Agde ? demanda Louis.
— À Montpellier, dit Lancelot.
— Et toi, Hugo ? demanda Samuel.
Moi, je ne m'en étais même pas encore occupé. Je n'avais pas passé le code. En revanche, j'avais mon ASSR2. Une immense consolation.
— Il faut que je m'inscrive dans une auto-école, dis-je simplement.
La serveuse apporta une pinte à Samuel et prit ma commande. La discussion glissa naturellement sur les voitures. Lucas roulait désormais dans une Golf, offerte par ses parents. Puis on évoqua son anniversaire, le samedi de la semaine suivante, organisé par sa sœur, qui sortait avec Maxime.
— Moi, ça me ferait chier que ma sœur sorte avec un pote à moi, dit Louis. On va pas se mentir, ce qu'on regarde en premier chez une meuf, c'est si elle a un beau cul. C'est normal, on est des mecs.
Il marqua une pause.
— Alors si c'est un pote avec qui on a déjà parlé de meufs... c'est bizarre, non ?
— Après... Maxime, c'est pas le genre de mec à faire n'importe quoi, répondit Lancelot. Il est plutôt sérieux.
Il me regarda.
— Un peu comme toi, Hugo, je pense. T'as l'air posé comme mec, en tout cas.
Je sentis leurs regards converger vers moi. La serveuse me servit ma bière, et j’en bus une gorgée, le temps de reprendre mon rôle.
— Je vais pas mentir, dis-je avec un sourire. J'aime bien quand une fille est bien gaulée.
— Bah voilà, dit Louis en levant son verre. Normal, quoi. On est des mecs.
La discussion bifurqua sur le match de dimanche à Sète. Lancelot rappela que c'était l'ancien club de notre capitaine. Marc dit qu'il était vraiment très fort et qu'on avait de la chance de l'avoir dans l'équipe.
Oui, l'équipe avait beaucoup de chance. Et moi aussi.
Puis on parla des derniers entraînements.
— Le coach nous a fait payer nos deux matchs ratés à Perpignan, dit Lancelot. Putain, les dernières séances, ça a piqué.
— Ouais, dommage, on avait bien démarré la veille, dit Louis.
— C'est mon absence qui vous a plombés, dit Samuel en rigolant.
— On n'était juste pas dans le coup dimanche, c'est tout, répondit Lancelot. La pizza de la veille, peut-être.
— Kai surtout, il était à la ramasse, ajouta Louis. Il était vraiment à côté de ses pompes.
Je restai de marbre, sans intervenir, mais mon estomac se serra.
— Le coach nous a demandé s'il y avait encore des tensions dans l'équipe, dit Lancelot.
— Y en a ? demanda Samuel.
— Non. D'ailleurs, il a gardé sa méthode : il met Nathan et Julien dans des chambres séparées avant le tirage au sort. Comme ça, pas de risque de conflit.
Lancelot se tourna vers moi et baissa légèrement la voix.
— L'année dernière, y a eu un gros clash. Nathan, tu le connais, c'est ton voisin. T'es au courant pour lui... ?
Je hochai vaguement la tête.
— En tournoi à Avignon, ils sont tombés dans la même chambre. Un seul lit. Julien a pété un câble : « Hors de question que je partage mon lit avec un... » Enfin, tu vois.
Je hochai de nouveau la tête.
— Julien a sorti deux ou trois trucs limites, poursuivit Lancelot. Paul a balancé une vanne pourrie. Résultat : Nathan est rentré à Montpellier sans jouer le tournoi.
— Le coach nous a tous engueulés, dit Marc. Surtout Julien et Paul. Kai a parlé avec chacun de nous pour essayer de garder l'équipe. Ça a mis des semaines à redescendre. L'équipe avait vraiment failli exploser.
— Julien et Paul avaient pas été très cool, sur ce coup, dit Samuel.
— Attends, dit Louis. Julien, c'est pas un gros homophobe. Il voulait juste pas dormir avec Nathan, vu qu'il savait que... bon, tu vois. OK, il a été maladroit. OK, Paul a fait une blague de mauvais goût. Mais bon, que Nathan parte comme ça en plein tournoi, c'était un peu excessif, non ? Et puis, si Julien a pas envie de partager son lit avec un mec gay, c'est son droit, quand même.
— T'es sérieux ? dit Lancelot. Tu crois vraiment que Nathan allait lui sauter dessus pendant la nuit ?
— C'est pas la question, répondit Louis. Si Julien est pas à l'aise, il a le droit. C'est tout.
— Refuser de partager son lit avec un gars juste parce qu'il est gay, c'est quand même un peu homophobe, non ?
— Une meuf, personne lui en voudrait de pas vouloir partager son lit avec un mec, dit Louis. Même si le mec va pas lui sauter dessus, même si elle le connaît. Elle a juste pas envie de partager son intimité avec quelqu'un qui pourrait être attiré par elle. Si c'est OK pour une meuf de pas avoir envie, c'est OK pour un mec, non ?
— C'est pas pareil, dit Lancelot.
— Ah bon ? Et à part les constructions sociales, à part les « c'est pas pareil » et les « ca se fait pas », c'est quoi la vraie différence ?
— Bon, écoute, on va pas relancer le débat, dit Lancelot. On avait trouvé un accord : Nathan et Julien ne sont pas dans la même chambre, et pour les autres, ça nous gêne pas. Problème réglé.
— Oui, enfin... On est d'accord pour partager une chambre avec Nathan. Mais dire que ça nous gêne pas, c'est autre chose. Moi, ça me fait chier, je vais pas vous mentir. Je l'accepte, mais ça me met quand même mal à l'aise. Même dans les douches, un mec qui peut mater... Nathan est sympa, c'est un pote, il fait partie de l'équipe... donc je dis rien. Mais y a une différence entre « j'accepte de partage une chambre avec lui » et « ça me gêne pas de le faire ». C'est pas la même chose.
Je sentais mes doigts se crisper sur mon verre. Je n'avais pas parlé, je n'avais pas bougé. Mais chaque mot de Louis m'enfonçait un peu plus.
— En tout cas, c'est pas ça qui a posé problème il y a quinze jours, dit Lancelot. Y avait pas de tension. Le coach a demandé par précaution, mais on était juste pas en forme. On a merdé, c'est tout.
— Je vous le dis, les gars, je vous ai manqué, redit Samuel en riant, sans doute pour détendre l'atmosphère.
La serveuse s'arrêta devant notre table pour nous demander si nous voulions une nouvelle bière.
— Et tu en as encore pour longtemps ? demandai-je soudain à Samuel, profitant de l'interruption de la serveuse pour changer de sujet.
— Encore dix jours de béquilles, répondit Samuel. Après, je pourrai marcher, mais pas reprendre le sport tout de suite. Je m'y remettrai doucement après les vacances de la Toussaint.
— Et les cours ? demanda Marc. Tu arrives à suivre ?
— Ouais. C'est chiant, mais ça passe.
Je bus une gorgée de bière. La conversation continua, légère, comme si le débat sur Nathan et Julien n'avait jamais eu lieu. On parla un peu de la fac. Lancelot était en STAPS. Louis et Lucas en licence de gestion ; c'était d'ailleurs grâce à Lucas que Louis avait rejoint l'équipe de volley. Samuel était en sociologie. Seul Marc n'était pas à la fac. Il avait compris assez tôt qu'il n'était pas fait pour des études longues. Il était aujourd'hui ouvrier dans le BTP.
Louis demanda si quelqu'un avait des plans pour le reste de la soirée.
— Boîte ? proposa Marc.
— Je suis chaud, dit Louis.
— Pas moi, répondit Samuel en tapotant sa béquille.
— Je passe, dit Lancelot.
— Et toi, Hugo ? demanda Louis.
Je sentis leurs regards converger vers moi.
— Non, je vais rentrer. Je suis fatigué.
— T'es sûr que tu peux rentrer seul ? demanda Lancelot à Samuel.
— Je prends le tram, ça va.
— Dès que j'ai le permis, je te déposerai chez toi après les soirées.
— Demande à passer le permis bus cette fois. Lui, tu l'auras, dit Marc en riant.
Nous prîmes encore un peu de temps pour finir nos bières. Puis Marc et Louis partirent prolonger la soirée, tandis que Lancelot, Samuel et moi reprîmes tranquillement le chemin du tram.
💬 Commentaires 5
Je ne peux pas dire que Louis a complètement tort dans sa réflexion mais c'est étrange, un homme ne dira jamais non à partager un lit avec une femme alors même que cette dernière pourrait lui sauter dessus, mais refusera toujours avec un homme gay. Parce qu'il se sent en positon de force avec une femme et a peur d'être "la proie" quand c'est avec un homme ? Il n'a juste pas confiance en Nathan, et ça, c'est au mieux, vraiment pas sympa vis-à-vis de lui, au pire, homophobe...
Beaucoup de "dit" dans ce chapitre ;)
Sinon, je suppose que la discussion doit être assez courante dans ce genre de situation au sein d'un club.