Chapitre 42 : Sète

📖 Hors-Jeu ✍️ qwed2001 📝 1950 mots

Le dimanche matin, nous nous retrouvâmes tous sur le parking devant le gymnase. Toute l’équipe, sauf Samuel, qui ne jouerait pas le match contre Sète, bien sûr.

On ferait du covoiturage. Trois voitures. La Clio cabossée de Kai. La Golf de Lucas aux vitres teintées, que je n’avais jamais vue mais dont j’avais entendu parler. Et la vieille Mégane du coach.

— Allez les gars, il y a cinq places dans ma voiture, cinq dans la voiture de Lucas et quatre dans celle de Kai. Répartissez-vous.

Maxime, Louis, Julien et Marc entrèrent dans la Golf avec Lucas. Thomas, Antoine et Paul rejoignirent le coach dans sa voiture. Nathan, Lancelot et moi nous installâmes dans la Clio avec Kai.

Lancelot avait un deuxième sac. Il irait directement à Agde, chez ses parents, après le match pour passer le reste du week-end.

En se dirigeant vers la Clio, il dit en riant :

— J’appelle la place passager !

Je m’installai à l’arrière avec Nathan. Une vue directe sur la nuque de Kai, son épaule droite et son bras musclé posé sur le levier de vitesse.

Julien, dans la Golf, me fixa à travers la vitre, comme s’il n’était pas surpris de me voir dans la voiture de Kai, avant que la Golf ne démarre.

— On y va, les gars, dit Kai en enclenchant la première pour suivre la Golf noire qui le précédait.

Nous arrivâmes à Sète par la route qui longe l'étang de Thau. L'eau s'étendait à perte de vue, miroir argenté sous le soleil du matin, parsemée de bateaux de pêche et de ces petites cabanes sur pilotis qui émergeaient des eaux calmes.

— Ça, c'est des cabanes de pêcheurs, dit Kai en désignant du menton les constructions de bois. Les pêcheurs les utilisent pour ranger leur matériel.

Il ralentit un instant et tendit le bras vers un promontoire qui se découpait sur le ciel.

— Et là, c'est le mont Saint-Clair. Tout en haut, y a la corniche. La vue est dingue.

L’air se chargea d’embruns et d’odeurs de coquillages. On traversa les quais, là où les barques se balançaient doucement. Une vieille femme vidait ses filets sur le bord d’un muret, geste lent comme une prière.

Kai gara la voiture sur le parking du gymnase, à côté de la Mégane du coach. Lucas était déjà arrivé et nous attendait.

Le gymnase était un bâtiment modeste, entouré de platanes. L'odeur de la mer flottait dans l'air, mêlée à celle du soleil sur le bitume. Les joueurs adverses, en survêtements bleus, blancs et roses, s'échauffaient déjà sur le terrain.

Avant même que nous entrions, un homme vêtu du même survêtement s'approcha de nous. Il était âgé, le visage marqué par les années, les cheveux gris, mais les yeux vifs. Il s'arrêta devant Kai et le regarda longuement, comme s'il lisait en lui, puis le serra dans une accolade chaleureuse.

— Alors, mon garçon, tu es venu nous montrer ce que tu as appris à Montpellier ?

Kai sourit. Un sourire différent. Plus respectueux. Plus enfantin.

— Bonjour, Monsieur Martinez. J’espère que vous allez bien.

— Je sais que tu as bien progressé. Et regarde ça, dit-il en reculant un peu. Tu es plus fort qu’avant.

— Merci, monsieur. Je n’aurais pas été le joueur que je suis sans vous.

L’homme posa une main sur son épaule.

— Allez, mon garçon, montre-moi ce que tu sais faire maintenant.

Le match fut serré. Les Sètois étaient rapides, agressifs. Kai jouait comme un possédé. Il sautait, plongeait, frappait. Ses muscles se tendaient sous son maillot, ses yeux brillaient de concentration. Malgré cela, on perdit le premier set de justesse, 25-23.

Le coach se tourna vers moi.

— Hugo, tu entres au deuxième set.

Je me levai, le cœur battant. En traversant le terrain, je croisai le regard de Kai. Il me sourit, un sourire rapide, discret, qui voulait dire : T’en es capable.

Le set commença. Je me concentrais sur chaque geste, chaque passe, chaque réception. Les ballons volaient. Je ne pensais plus. Mon corps savait. Je me sentis à ma place.

On gagna 25-21. Puis le troisième set, 15-13. Victoire.

Le coach me tapota l’épaule.

— Bien joué, Hugo.

Kai passa à côté de moi, sa main effleurant la mienne une fraction de seconde.

— T’as été parfait, murmura-t-il.

On était contents de nous.

Sur le parking, les rires fusaient, les gestes de ceux qui viennent de gagner étaient amples et les corps encore chauds de l’effort. Le soleil tapait plus fort, l’air marin nous enveloppait.

— Bravo les gars, dit Monsieur Martinez en nous rejoignant. C’était un bon match. Vous avez bien joué.

Il serra la main du coach, échangea quelques mots avec les autres joueurs, puis son regard se posa sur Kai. Il posa une main sur son épaule.

— Reviens nous voir plus souvent, dit-il d’une voix douce. Tu es toujours chez toi ici.

Kai hocha la tête, les yeux brillants.

— Comptez sur moi, Monsieur Martinez.

L’homme s’éloigna, silhouette droite et fière, traversant le parking pour retourner vers le gymnase.

Nous restâmes là un instant, à regarder le soleil filtrer entre les platanes.

— Bon, dit le coach en consultant sa montre. On fait quoi pour le retour ? Les trois voitures repartent, tout le monde monte avec qui il est venu.

— J’aimerais passer rapidement dire bonjour à mes parents et à ma sœur sur le chemin du retour, si ça ne vous embête pas, dit Kai.

Nathan leva la main, un peu gêné.

— Euh, coach, vous auriez une place dans votre voiture ? Je dois être à Montpellier pas trop tard, pour un truc que j’avais prévu.

— Oui, pas de souci, répondit-il.

— Kai, tu me déposes à la gare de Sète ? demanda Lancelot.

— Oui, comme convenu.

Maxime, Louis, Julien et Marc reprirent la Golf de Lucas. Thomas, Antoine et Paul remontèrent dans la Mégane avec le coach et Nathan. Lancelot, Kai et moi nous dirigeâmes vers la Clio.

Lancelot s’installa à l’arrière, son sac sur les genoux. Je pris place à l’avant. Nous traversâmes la ville. Les canaux, les ponts, les façades blanches. Sète était calme.

Kai s’arrêta devant la gare, une grande bâtisse de pierre qui surplombait les voies. Là, un TER amènerait Lancelot à Agde. Deux stations, douze minutes.

Plus sympa que le RER D quand même, pensai-je en regardant la lumière éclairer les voies.

— Merci, dit Lancelot en ouvrant la portière.

— Bon week-end, dis-je à Lancelot.

Il claqua la portière, traversa le parvis de la gare et disparut derrière les portes vitrées. Nous restâmes seuls. Kai regarda par la fenêtre, la gare, les gens qui passaient.

— Bon, dit-il enfin. On va voir mes parents.

Il posa tendrement sa main sur mon genou avant d’enfoncer la première. La Clio repartit. La route s’éleva un peu, laissant apparaître des toits, des jardins, des arbres. La ville s’ouvrait sur des quartiers plus calmes.

— Ils habitent là, dit Kai comme pour lui-même.

Il ralentit devant une petite maison blanche, entourée de bougainvilliers et d’un petit jardin fleuri. Il coupa le moteur.

— On est arrivés.

Nous sortîmes de la voiture. Les volets de la maison étaient ouverts. Un parfum de café et de géraniums flottait dans l’air.

La porte s’ouvrit avant même qu’on ait sonné. Une femme, les cheveux gris tirés en arrière, le sourire chaleureux, s’avança sur le seuil.

— Kai ! Mon petit !

Elle l’étreignit, le serrant contre elle comme si elle ne l’avait pas vu depuis des années. Puis son regard se posa sur moi, curieux, bienveillant.

— Et tu as ramené un ami ?

Kai recula d’un pas.

— Oui, maman. Voici Hugo. Il joue avec moi à Montpellier. Il a pas mal marqué pendant le deuxième set. Monsieur Martinez avait l’air impressionné.

Elle s’approcha et me tendit la main. Sa peau était douce, ses yeux pétillaient.

— Entre, entre, dit-elle en s’effaçant. Ton père est dans le salon. Il regarde la télé, comme d’habitude. Ta sœur est de garde aujourd’hui.

Nous entrâmes. La maison était douce, pleine de photos encadrées, de livres et de lumière. Au fond du couloir, un homme se leva du canapé.

— Kai, mon fils.

Une voix grave, profonde, traversa le salon. L'homme s'approcha, grand, les cheveux gris, les épaules larges. Il serra Kai dans ses bras, plus longuement que sa femme.

— Hugo, un coéquipier, dit Kai à son père.

L'homme me tendit la main. Sa paume était large, ferme, calleuse.

— Bienvenue, jeune homme.

Nous nous installâmes au salon autour de tasses de café et de biscuits. La mère de Kai racontait des anecdotes, le père écoutait en hochant la tête, et Kai paraissait plus détendu que je ne l’avais jamais vu.

Après un moment, nous prîmes congé. Kai embrassa sa mère, son père lui serra l'épaule, et nous sortîmes sous leurs regards bienveillants.

Nous reprîmes la Clio et nous dirigeâmes vers l’hôpital. Kai se gara à cheval entre le trottoir et la rue. Il n’y avait personne, juste les pins et les grillons qui chantaient.

— Le parking secret de l’hôpital, dit-il.

Il envoya un message à sa sœur, qui lui répondit qu’elle prendrait sa pause dans vingt minutes.

— Vingt minutes, dit-il en me regardant. Je me demande ce qu’on pourrait faire pendant ce temps ?

Il eut à peine le temps de finir sa phrase que nos bouches étaient déjà collées l’une à l’autre, comme s’il fallait rattraper le temps perdu, tout ce temps où il fallait faire semblant de ne pas être fous amoureux l’un de l’autre.

Soudain, le portable de Kai vibra.

Laura : Je descends dans le hall de l'hôpital.

Nous sortîmes de la voiture, marchâmes quelques minutes, puis nous descendîmes quelques marches et nous retrouvâmes devant l’entrée de l’hôpital.

Nous entrâmes. L’odeur caractéristique d’antiseptique de ces lieux me monta aux narines. Une jeune femme aux yeux gris-bleu était dans le hall.

— Alors, le grand frère est de retour, dit-elle en souriant.

Il embrassa sa sœur. Puis se tourna vers moi.

— Je te présente Hugo, un coéquipier. Un excellent joueur de l’équipe.

— Bienvenue à Sète, dit-elle.

Nous discutâmes quelques minutes, le temps de sa pause.

— Papa est fatigué en ce moment, glissa-t-elle à Kai, mais tu le connais, il est têtu et ne veut pas aller voir de médecin.

Laura était douce, son regard rassurant.

— Il faut que je retourne auprès de mes patients, dit-elle. À bientôt, Kai.

Puis, se tournant vers moi :

— Ravie de t’avoir rencontré, Hugo. Tu as l’air gentil, ça me fait plaisir.

Et elle repartit.

Sa remarque m’avait surpris. En retournant vers la voiture, je demandai à Kai :

— Elle est au courant ?

— Au courant de quoi ?

— Pour nous. J’ai eu l’impression qu’elle savait.

Il ralentit, puis s’arrêta. Il se tourna vers moi, un sourire doux aux lèvres.

— Je ne lui en ai jamais parlé. Pas une fois. Mais Laura, elle me connaît tellement bien que je pense qu’elle a compris. C’est comme ça depuis toujours.

Il regarda ses chaussures un instant, puis releva les yeux vers moi.

— Quand je tombais de vélo… mon genou, mes mains… Elle avait mal avant même que je sente la douleur. Elle pleurait avant moi. Ma sœur, elle sait les choses avant moi.

Il marqua une pause.

— Elle n’a pas dit « tu as l’air gentil, ça me fait plaisir » pour rien, reprit-il. Alors oui, elle a compris, Je n’ai pas eu besoin de lui dire quoi que ce soit.

Il sourit et, dans ses yeux, je vis une lueur d’émotion.

— On y va ? dit-il finalement.

Je hochai la tête, pensif, presque un peu triste de ne pas avoir eu de frère ni de sœur.

— On rentre, dit-il doucement. On passe la soirée ensemble, hein ?

Je hochai la tête en le regardant tendrement.

La route défila, Sète s'éloigna peu à peu. Je fermai les yeux, et je sentis sa main trouver la mienne sur le levier de vitesse. Chaude, calme, comme une évidence.

Je voulais garder cette image — la maison blanche, les bougainvilliers, le regard de sa mère, la voix grave de son père, et Laura, qui savait sans qu'on le lui dise. Le vent entrait par la fenêtre entrouverte, chargé d'embruns, et je laissai ce parfum de mer et de souvenirs m'envelopper.

💬 Commentaires 1

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Paul.Koipa • 2 jours
Toujours beaucoup de tendresse.
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