Chapitre 6 : La rentrée

📖 Hors-Jeu ✍️ qwed2001 📝 1745 mots

Mercredi matin, la fac commençait !

Mais je me réveillais avec la sensation d’avoir mal dormi.

La lumière de Montpellier filtrait à travers les rideaux de ma chambre, comme un rappel que je n’étais plus chez moi, que tout avait changé. 8h23. L'amphi d’accueil était à 9h. J’avais juste le temps.

Je m’habillais sans me presser, mais sans traîner non plus : un jean propre, un t-shirt uni et mes baskets. Pas de petit-déjeuner. Juste un café avalé à la hâte, amer et trop fort, comme mon humeur ce matin-là.

Le campus de Mende était un espace moderne, avec ses bâtiments aux lignes épurées et ses grandes baies vitrées. L’amphi 1, où avait lieu la réunion d’accueil pour les L1 de Lettres classiques, était une grande salle aux murs clairs et aux néons trop blancs. L’odeur de produits d’entretien flottait dans l’air, mêlée à cette atmosphère de première journée : un mélange de stress, de curiosité et de résignation.

Je m’assis au fond, près d’une fenêtre, pour ne déranger personne. Et surtout, pour que personne ne me dérange. Les étudiants arrivèrent par vagues : certains en groupes bruyants, d’autres seuls, timides, comme moi. Une fille aux cheveux roses avec un piercing au nez s’assit à côté de moi. Elle sortit un ordinateur recouvert d’autocollants et se mit à scroller sur son téléphone.

À neuf heures pile, une femme d’une cinquantaine d’années entra dans l’amphi.

Veste en tweed, cheveux gris coupés court, lunettes à monture d’écaille. L’air sévère, mais pas méchant. C’était la directrice de l’UFR 1 Lettres, Arts, Philosophie.

— Bonjour à tous, commença-t-elle d’une voix claire. Bienvenue à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, et plus précisément en Licence de Lettres classiques.

Elle nous parla des règles, des horaires, des partiels, des TD obligatoires. Je prêtai attention, par habitude. Mes pensées, elles, étaient ailleurs : à Paris, aux khâgnes, à ce neuvième choix qui m’avait amené ici.

— Cet après-midi, vous aurez des tests de positionnement, annonça-t-elle. Notamment en latin et en grec, pour évaluer votre niveau et vous répartir dans les bons groupes de TD.

Mon estomac se noua. Des tests. Déjà. Je n’avais même pas eu le temps de m’habituer à l’idée d’être ici, et il fallait déjà prouver que j’étais à ma place. Ou pas.

Un étudiant leva la main.

— C'est noté ?

— Non, c'est juste pour évaluer votre niveau. Mais si vous vous retrouvez dans un groupe trop avancé, vous allez souffrir. Et si vous êtes trop en-dessous, vous allez vous ennuyer. Donc faites de votre mieux.

Elle dit ça avec un sourire presque aimable, mais la menace restait suspendue.

Je sentis mes doigts se crisper sur mon stylo.

Combien de mots de grec avais-je oublié pendant l'été ? Combien de déclinaisons latines avaient fui mon cerveau, remplacées par des nuits d'insomnie à regarder les résultats Parcoursup ?

— Des questions ? demanda la directrice.

Personne ne répondit.

— Alors bonne chance. Les tests commencent à 13h30. Vous avez vos convocations ?

Dans l'assistance, quelques hochements de tête. Pas de ma part. Je n'avais rien reçu. Ou alors j'avais oublié de vérifier mes mails. Encore une chose que j'avais laissée filer.


* * *


À 13h25, je me tenais devant la salle 102. La salle indiquée sur la convocation que j'avais effectivement reçue par mail.

La porte était ouverte. À l'intérieur, des tables alignées, des chaises et une trentaine d'étudiants déjà installés. Certains révisaient frénétiquement des fiches, d'autres discutaient à voix basse. La fille aux cheveux roses était là. Trois mecs au fond qui riaient comme si tout ça était une blague.

Je m'assis au premier rang. Je voulais voir le sujet en premier, m'y plonger, ne pas perdre une seconde.

Un professeur entra. Jeune, la trentaine à peine, jeans et chemise, regard vif. Il posa deux feuilles sur chaque table — une pour le latin, une pour le grec — et nous donna les consignes.

Une heure pour le latin. Une heure pour le grec. Sans dictionnaire. Sans rien.

Je retournai la première feuille. Thème et version en latin et grec. Questions de grammaire. Analyse syntaxique.

Je lus les phrases une fois. Deux fois.

Puer puellam amat.

L'enfant aime la fille. Trop simple. Ça ne pouvait pas rester comme ça.

Carthago delenda est.

Ah, un peu plus technique, mais rien de bien compliqué. Carthago est le nominatif de Carthage, donc le sujet de la phrase. Delenda est un adjectif verbal gérondif, issu du verbe delere, « détruire » ; il a une forme passive et se termine en -nda. L'ensemble delenda est est une périphrase passive d'obligation : elle exprime la nécessité. J'écrivais sur ma copie « Carthage doit être détruite. »

Un clin d'œil car cette formule est célèbre : Caton l'Ancien, sénateur romain, la répétait systématiquement à la fin de tous ses discours au Sénat, même lorsqu'il parlait d'autre chose que de Carthage. Je souris. Un jour, peut-être, j’écrirai ma propre phrase. Une phrase pour construire, pas pour détruire.

Mes doigts se mirent à glisser sur la feuille. Les mots défilaient, les déclinaisons s'alignaient. J'oubliai presque où j'étais. Le temps se plia, se contracta.

Je fus le premier à rendre la copie de latin.

Le professeur me regarda, sourcils levés.

— Vous êtes rapide.

— J'ai l'habitude, répondis-je.

Il n'ajouta rien.

Le grec fut plus dur.

Logos, skholè, philosophia. Les racines, je les connaissais. Mais la syntaxe... cette sale habitude qu'ont les Grecs de placer les verbes n'importe où. Je butai sur une phrase à la fin de la version, restai bloqué cinq minutes sur un aoriste récalcitrant. Mes doigts tapotaient nerveusement sur la table, comme si le mouvement pouvait faire surgir la réponse.

Je rendis la copie en dernier. Les trois quarts de la salle étaient déjà partis.

Dans le couloir, je croisai la fille aux cheveux roses.

— C'était comment pour toi ? demanda-t-elle.

Je mis une seconde à réaliser qu’elle s’adressait à moi.

— Bof, répondis-je. Moyen.

— Pareil. Et encore, le grec, j'ai tout inventé.

Elle rit. Un rire fatigué, complice.

— T'es d'où ?

— Paris.

— Ah, fit-elle en hochant la tête. Ça se voit.

— Qu'est-ce qui se voit ?

— Ta tête. T'as l'air paumé. Comme tous les Parisiens qui débarquent ici.

Elle sourit. Moi, je ne sus pas quoi répondre.

— Tu vas à la soirée du BDE ce soir ? me demanda-t-elle.

— Quelle soirée ? demandai-je.

Elle avait raison, j'étais quand même un Parisien perdu.

Elle pointa vers une affiche scotchée à un mur. Depuis le matin, j’en voyais partout sans vraiment y prêter attention.

« SOIRÉE DE RENTRÉE DU BDE – CE SOIR À 20H – SALLE DES FÊTES DE LA FAC »

Venez faire connaissance autour d’un verre !

Gratuit pour les L1 !

— Euh...

— T'inquiète, ce sera cool.

Elle parlait vite, fort, avec des gestes amples. Un peu comme Emma, à Paris. Mais en plus bruyant. En plus coloré.

Emma... La vraie. Celle qui embrassait Léo sur la bouche, distraitement, comme si c'était naturel. Pas la copine imaginaire que j'avais inventée la veille en rentrant du gymnase.

— Oui, répondis-je, surpris par ma propre réponse.


* * *


À 19h45, je me tenais devant la salle des fêtes. Des groupes d’étudiants entraient en riant, certains déjà un gobelet en plastique à la main. Je respirai un bon coup et franchis la porte.

Le bruit me frappa d’abord. Des discussions animées, des rires, une musique pop qui résonnait dans la pièce. L’odeur de bière bon marché et de chips flottait dans l’air. Je me faufilai jusqu’à un coin discret, près d’un buffet où étaient alignés des gobelets et des bouteilles. Je me servis un verre de soda, juste pour avoir quelque chose à tenir.

— T’es en L1 ?

Je me retournai. Une fille aux cheveux courts, vêtue d’un pull oversize avec le logo du BDE, me souriait.

— Oui. Lettres classiques.

— Moi c’est Clara, je suis en L2 d’Histoire. Bienvenue à Montpellier ! dit-elle en me tendant la main.

Je la serrai, maladroitement.

— Hugo.

— Ravi de te rencontrer, Hugo. T’es nouveau ici ?

— Oui. Je… je viens de Paris.

— Ah, un Parisien ! s’exclama-t-elle, les yeux pétillants. On va te détendre, ne t’inquiète pas.

Je souris, un peu rassuré. Peut-être que cette soirée ne serait pas si terrible, finalement.

La salle des fêtes était vaste, avec un espace central dégagé où quelques étudiants dansaient déjà. Sur les côtés, des tables en plastique étaient alignées contre les murs, entourées de chaises en désordre. Certaines étaient occupées par des groupes bruyants, d’autres restaient vides, attendant que la soirée batte son plein. Près de l’entrée, une longue table ployait sous le poids des plateaux de chips, des gobelets et des bouteilles.

Je balayai la salle du regard, à la recherche d’un endroit où me poser.

La fille aux cheveux roses discutait avec un garçon au fond de la salle.

Nathan était assis à une table un peu à l’écart, une assiette en carton devant lui, une quiche à moitié mangée entre ses doigts. Il riait avec un autre étudiant, les épaules détendues, comme s’il était chez lui.

Je m’approchai

— Je peux… ? demandai-je en désignant la chaise libre à côté de lui.

Il leva les yeux, un sourire instantané aux lèvres.

— Bien sûr ! Assieds-toi.

Il me présenta à l'étudiant avec qui il discutait. Théo, un étudiant en L2 de Cinéma et audiovisuel comme lui et qui venait de Lunel à côté de Montpellier, comme lui.

— Hugo, mon voisin à la résidence et un coéquipier dans l'équipe de Volley, lui dit-il.

— Ah, un volleyeur ? dit Théo.

— Pas vraiment en fait... Mais oui du coup, répondis-je maladroitement en riant.

Clara arriva vers moi.

— Tu veux goûter la tielle ? me demanda-t-elle en me tendant une part de cette tourte aux poulpes. C’est une spécialité d’ici.

— Euh… oui, pourquoi pas, répondis-je, incertain.

Elle rit. Elle me donna une assiette et me mit une main sur l’épaule.

— T’inquiète, c’est bon. Même les Parisiens aiment ça.

Puis elle repartit.

Théo me lança un regard amusé, un sourcil levé.

— Dis-moi, j’ai l’impression que t’as fait une conquête sans t’en rendre compte, dit-il en riant.

Je le regardai, les joues soudain chaudes.

— Quoi ? Non, non…

— Ah ça, Clara est charmante… dit Nathan, mais Hugo a déjà une copine, dit-il en me jetant un regard.

J’essayai de changer de sujet de conversation, gêné par cette attention soudaine.

— Vous êtes au BDE, vous aussi ?

— Non, non, rit Nathan. Nous, on est juste là pour les quiches et la bière, répondit Théo. Mais Clara est une copine.


* * *


Vers 23h, l’ambiance avait changé. La musique était plus forte, les rires plus bruyants, et quelques étudiants commençaient à avoir les joues roses. Certains n’avaient visiblement pas bu que du coca…

Moi, j’avais la tête qui tournait un peu, mais pas à cause de l’alcool. À cause de tout le reste : Clara, Théo, Nathan, cette soirée, Montpellier…

Je m’éclipsai discrètement, le cœur léger malgré tout.

💬 Commentaires 4

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Paul.Koipa • 3 semaines, 4 jours
Le Parisien commence à se détendre. Ira t il jusqu’à se dévergonder ?
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Alex.s_18 • 4 semaines
Le premier chapitre qui se finit sur une note aussi positive ! Finalement, la fac c'est peut-être pas si mal.
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qwed2001 Auteur • 4 semaines
Oui, Hugo pourrait finalement être surpris !
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lampertcity • 1 mois, 2 semaines
Une première soirée des plus classiques ! Les quelques efforts d'intégration d'Hugo sont bien récompensés ; les sudistes sont accueillants !
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