Chapitre 7 : Une semaine déjà !
Vendredi. Déjà.
Il y a une semaine, je montais dans le TGV à la gare de Lyon, le cœur serré. La semaine était passée vite et lentement à la fois.
L’avant-veille, l’année avait officiellement commencé : l’amphi d’accueil, les tests de positionnement, cette salle 102. J’avais survécu. Et hier, jeudi, ce furent les vrais cours. Plutôt intéressants, je devais bien l’avouer. Même si certains étudiants autour de moi ne semblaient ni très sérieux ni très intéressés. Je les avais observés du coin de l’œil, un mélange de mépris et d’envie me traversant l’esprit. Mépris, parce que j’avais l’impression d’être le seul à prendre tout ça au sérieux. Envie, parce qu’eux, au moins, semblaient savoir exister ici, sans se sentir décalés.
Je ne me ferais pas beaucoup d’amis dans cette promotion, pensai-je. J’en avais presque la certitude. J’avais bien fait de rejoindre l’équipe de volley finalement.
Hier soir, j’avais longuement échangé avec Sofiane par téléphone. Sa rentrée en BTS s’était bien passée. Il m’avait raconté ses cours, ses nouveaux camarades, ses profs qui avaient l’air sympa.
J’avais aussi échangé quelques messages avec Emma, mais je ne lui avais pas parlé au téléphone. Elle était déjà à un vernissage pour son école de design. Elle m’avait envoyé une photo : élégante dans une robe noire, un verre de vin à la main, entourée de gens qui avaient l’air de savoir exactement où ils allaient dans la vie. « C’est trop cool, Hugo ! On a même discuté avec un vrai designer ! » J’avais souri en lisant son message, mais une pointe d’amertume m’avait traversé. Elle, elle était à sa place. Moi, j’étais encore en train de chercher la mienne.
Et puis il y avait Léo.
Léo, qui était déjà en route pour le week-end d’intégration de son école d’ingé sur la côte Atlantique. Il avait posté quelques photos sur Instagram la veille : le bus, rempli de rires et de bières, avait l’air déjà en fête avant même d’être arrivé. « On va se péter grave ! » avait-il écrit en légende.
Ce matin, il avait posté d’autres photos. Bien arrivés sur le site du camping, ils se reposaient tous de leur folle nuit dans le bus, au bord de l’eau. Léo était en maillot sur la photo, souriant, les cheveux en bataille, le torse déjà légèrement bronzé par le soleil. « Première baignade du week-end ! » avait-il commenté. Typique Léo. Toujours aussi mignon, toujours aussi insouciant.
Il y a une différence entre un garçon beau et un garçon mignon.
Beau, c’est lisse, parfait. Un visage de magazine, une symétrie qui attire les regards, mais sans jamais vraiment les retenir. On admire, on envie, mais on ne touche pas.
Mignon, en revanche, c’était Léo : ce torse légèrement hâlé, ces épaules un peu trop larges pour sa taille, cette cicatrice près de l’arcade sourcilière qu’il avait eue en tombant de vélo à dix ans. C’était son sourire, ses cheveux qui refusaient de rester en place, cette façon qu’il avait de se passer la main dans la nuque quand il était gêné, comme s’il cherchait à chasser une pensée interdite. Mignon, c’est l’attirance qui vous prend aux tripes, celle qui vous fait retenir votre souffle en voyant une photo de lui en maillot, le ventre légèrement contracté sous l’effet du rire. C’est l’envie de poser une main sur sa peau pour sentir si elle était aussi chaude que le soleil qui l’avait dorée.
La beauté, ça se regarde. La mignonnerie, ça se vit.
La journée du vendredi passa rapidement. Toute la journée, je pensais à l’entraînement de volley du lendemain. Pour la première fois depuis mon arrivée à Montpellier, j'étais excité. Pas une excitation nerveuse, pas de l'angoisse ; non, une impatience joyeuse.
Le vendredi soir, des soirées étudiantes étaient organisées, mais je décidai de passer mon chemin.
À 19h, je poussai la porte du RU. L’odeur de purée et de poisson pané flottait encore, mais la salle était presque vide. Rien à voir avec le service du déjeuner. Juste quelques étudiants attardés, comme moi, qui n’avaient pas envie de cuisiner. Je pris un plateau, plus par habitude que par faim, et m’assis près de la fenêtre, le regard perdu vers les derniers rayons du soleil sur les toits de Montpellier.
Nathan était attablé avec quelques amis, dont Théo, près de la fenêtre. Lorsqu’il me vit, il me fit un signe de la main.
Je les rejoignis. Ils parlaient de cinéma. Théo, visiblement passionné, gesticulait en expliquant les différences entre un plan-séquence et un montage dynamique.
— ... et puis Truffaut, il utilisait le plan-séquence pour créer une immersion totale, tu vois ? Comme si le spectateur était dans la scène, pas juste devant, conclut-il en agitant sa fourchette comme un chef d’orchestre.
Difficile de m’insérer dans la conversation. Moi, j’allais au cinéma pour me détendre avec des copains, mais je n’y connaissais pas grand-chose. La discussion se poursuivit sans que je puisse y prendre part, noyée dans un brouhaha de couverts.
Au bout de plusieurs minutes, Théo marqua une pause, puis se tourna vers moi, les yeux brillants.
— Hugo, t’as déjà vu Médée de Pasolini ? C’est du pur théâtre grec adapté à l’écran. Et c’est un chef-d’œuvre.
Médée... C’était l’un des textes qu’on avait étudiés en terminale.
— Ah ouais, répondis-je, un peu surpris. J’ai lu la pièce, mais pas vu le film.
— Tu devrais ! s’exclama Théo. Pasolini, il a gardé toute la puissance tragique du texte, mais avec des images... Des images qui te frappent en plein ventre. Et puis, il y a Maria Callas, tu te rends compte ? La Callas qui joue Médée ! C’est pas juste du cinéma, c’est de la poésie visuelle.
Un ami de leur groupe arriva à ce moment et s’assit à notre table. Les présentations furent rapides. La conversation passa de Truffaut et Pasolini aux pâtes trop cuites, avant de revenir vers un prof dont les tics verbaux amusaient tout le monde.
Soudain, mon téléphone sonna.
L’écran affichait « Emma ».
Pas la Emma imaginaire, celle que j’avais inventée pour Nathan. Non, la vraie Emma – la copine de Léo.
Nathan vit l’écran. Un sourcil se souleva, presque imperceptiblement.
Je décrochai, m’excusai d’un geste auprès de Nathan et m’éloignai de la table. Une politesse. Rien que ça.
— Allô ?
Emma voulait savoir comment je m’en sortais à Montpellier, une semaine après mon départ. Elle voulait aussi me parler du designer qu’elle avait vu la veille. Elle était sympa, Emma. Vraiment. On discuta quelques minutes, et je lui promis de la rappeler plus tard. Puis je raccrochai.
En revenant vers la table, je gardais le téléphone collé à mon oreille, comme si la conversation durait encore. Devant Nathan, j’ajoutai, d’une voix un peu trop forte :
— Je t’aime, ma chérie. À bientôt.
Je touchai l’écran, comme pour raccrocher vraiment. Puis je posai le téléphone sur la table, les doigts un peu tremblants.
— Désolé, dis-je.
Nathan me regarda.
— Pas de problème. T’as bien fait de décrocher, bien sûr.
Je n’avais pas prévu cet appel, mais soudainement, la couverture de ma fausse vie parisienne était devenue robuste. Trop robuste, peut-être. Même moi, je commençais à y croire.
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