Chapitre 8 : Kai
Le samedi matin, je me levai rapidement, avalai quelque chose sur le pouce et me mis en tenue pour l’entraînement de volley.
Je sortis dans le couloir. La porte 309 était juste à côté. Je frappai : trois coups secs, légers. Quelques secondes plus tard, Nathan ouvrit. Il était déjà habillé – maillot blanc, short noir, sac sur l’épaule.
Il me sourit. Et nous partîmes pour le gymnase.
Dehors, le ciel était blanc, la température douce pour ce début de matinée. Le trajet fut rapide. Nathan parlait de tout et de rien, les mains dans les poches, l’air détendu. Moi, je marchais à ses côtés, le sac contre mon épaule, l’esprit déjà ailleurs.
Le gymnase apparut, massif et gris, ses grandes vitres légèrement sales. Même depuis le trottoir, l’odeur de de sueur flottait dans l’air, mêlée à un parfum citronné que je ne connaissais pas encore.
Nous poussâmes la porte. Le bruit des ballons qui rebondissaient nous frappa comme une vague. L’entraîneur était déjà là, sifflet autour du cou, les bras croisés. Il nous fit un signe de la main.
— Content de te voir, Hugo. Allez sur le terrain, on commence les échauffements.
Sur le terrain, quelques joueurs s'activaient déjà, leurs corps tendus et souples sous les néons.
Et puis… lui.
De dos, d’abord. Un garçon que je n’avais pas vu mardi, en train de s’étirer. Même de loin, quelque chose en lui attira mon regard. Une grâce dans ses mouvements, comme si chaque muscle, chaque articulation, avait été conçu pour ça. Comme s’il dansait, alors qu’il ne faisait que s’étirer.
Et puis il se retourna.
Et le monde s’arrêta.
Il était grand. Pas de manière imposante, non — plutôt comme un arbre qui aurait poussé juste assez pour dominer la forêt sans l’écraser. Ses épaules, larges, dessinaient une ligne parfaite sous son maillot blanc. Pas moulant, non — juste assez serré pour deviner la force tranquille de son torse, la façon dont ses muscles bougeaient sous la peau, comme une rivière sous la glace. Ses bras, bronzés et secs, s’élevaient avec une fluidité hypnotique, comme s’ils n’avaient jamais connu la fatigue.
Ses cheveux, bruns et courts sur les côtés, laissaient apparaître une nuque fine, presque aristocratique, où une mèche rebelle tombait, paresseuse. Et puis… son visage.
Son visage semblait sourire, même au repos. Les commissures de ses lèvres, légèrement relevées, comme s’il gardait un secret. Ses yeux… clairs. Bleu ? Gris ? Je n’aurais su dire. Changeants, comme l’eau sous le soleil. Ils reflétaient une lumière douce, mais captivante, comme s’ils savaient des choses que les miens ignoraient encore.
Et puis, il y avait sa manière de se tenir. Droite. Légère. Comme si l’espace autour de lui s’inclinait imperceptiblement, comme si le gymnase tout entier respirait au rythme de ses mouvements.
Il me regarda. Juste un instant. Une seconde. Peut-être deux.
Et je sus, avec une certitude paniquée, que j’avais été pris en flagrant délit de contemplation.
— Hugo, c’est ça ?
Sa voix était grave. Posée. Presque enveloppante, comme un filet qui se refermait doucement autour de moi.
— Oui, répondis-je.
Ma voix était trop aiguë. Trop tremblante. Comme si j’avais 12 ans et non 18.
— Moi, c’est Kai, dit-il en faisant un pas vers moi.
Il me tendit la main. Large. Chaude. Ferme. Mais douce, aussi. Comme s’il savait déjà que je n’étais pas aussi solide que je le prétendais. Sa paume semblait contenir quelque chose de solide, d’authentique. Et quand nos doigts se touchèrent, une étrange tension – ni désagréable ni familière – me parcourut le bras.
— L’entraîneur m’a parlé de toi.
Il relâcha ma main et se tourna vers le terrain, comme si de rien n’était. Comme si je n’étais pas en train de me noyer dans l’océan de ses yeux.
Je restai un moment à le regarder, incapable de détacher mon regard de sa silhouette. Hypnotisé.
Les échauffements passèrent dans un brouillard. Je courais. Je sautais. Je transpirais. Mais mon esprit était ailleurs — sur lui. Sur la façon dont son maillot collait à sa peau quand il bougeait. Sur la façon dont ses muscles roulaient sous l’effort, sur la façon dont chaque geste — même le plus anodin — semblait dessiné pour attirer les regards.
L’entraîneur siffla.
— Kai, montre-leur comment on fait une bonne réception, toi. Hugo, tu te places devant lui pour voir de près.
Mon estomac fit un bond. Lui. Moi. Si près.
Kai hocha la tête, impassible. Il étira ses épaules d’un mouvement fluide, comme pour se délier, avant de se positionner au centre du terrain. Ses muscles saillaient sous son maillot, tendus par l’effort, et une fine couche de sueur faisait briller sa peau, comme s’il était recouvert de paillettes.
Je m’avançai vers lui, les jambes soudain lourdes. Sous les regards des autres, j’avais l’impression d’être nu. Ou pire : transparent. Comme si tout le monde pouvait voir ce que je ressentais.
Kai m’observa un instant, les yeux mi-clos, comme s’il évaluait quelque chose en moi que je ne voyais pas. Comme s’il savait déjà.
— Viens plus près, dit-il en me faisant signe de la main.
Sa voix était basse. Presque un chuchotement.
Je fis un pas.
Puis un autre.
Assez pour que nos respirations se mêlent.
Il avança à son tour, comblant l’espace qui nous séparait. Son parfum me frappa avant même son contact — un mélange de déodorant citronné et de sueur salée, une odeur virile et enivrante, qui me monta à la tête.
Puis, sa main se posa sur mon épaule. Ses doigts, légèrement recourbés, s’enfoncèrent juste assez pour me guider.
— Écarte un peu les pieds, murmura-t-il. Comme ça.
Je sentis la pression de ses doigts s’imprimer dans ma peau, et mon corps réagit avant mon cerveau : un frisson me parcourut, et ma peau s’embrasa sous son toucher. Sa paume glissa légèrement vers mon coude, pour ajuster l’angle de mon bras, et je retins mon souffle — non pas par peur, mais parce que l’air semblait trop épais pour passer dans mes poumons.
— Tu es trop raide, continua-t-il. Relâche. Imagine que le ballon est une plume… et que tu dois juste le caresser pour le diriger.
Je hochai la tête, incapable de parler. Sa proximité était enivrante. Je sentais la chaleur de son corps irradier vers le mien, comme si nous étions les deux seuls points chauds dans ce gymnase glacé. Et quand il se pencha un peu plus, son torse frôlant mon dos, je crus que mes genoux allaient céder.
— Là, dit-il en relâchant enfin ma main, son pouce effleurant l’intérieur de mon poignet.
Je restai figé, le bras toujours tendu dans le vide, comme si son toucher avait laissé une empreinte invisible sur ma peau. Quand je me retournai vers lui, il sourit, les yeux pétillants.
Ce garçon était à la fois beau et mignon.
* * *
L’entraînement était terminé. Nous nous dirigeâmes vers les vestiaires. Je suivis les autres, les jambes encore tremblantes, comme si mon corps n’avait pas encore réalisé que nous avions fini.
Dans les vestiaires, l’air était lourd d’humidité, saturé de sueur et de l'odeur du gel douche.
Quelques joueurs, dont Kai, disparurent aussitôt derrière le mur qui séparait les douches du reste de la pièce. D'autres, comme Nathan et moi, se contentaient de se changer. La résidence n'était qu'à dix minutes à pied, et, comme mardi, nous nous doucherions en rentrant.
Malgré moi, mon regard glissa vers le fond des vestiaires. Vers ce mur. J'entendais l'eau ruisseler sur le carrelage, mêlée aux éclats de rire et aux conversations étouffées.
Kai était derrière ce mur.
Nu.
Je détournai les yeux du mur. Je fixai mes baskets, les doigts crispés sur mes lacets. Mon pouls s'accéléra. Une chaleur monta à mes joues, brûlante, alors même que l'air du vestiaire restait frais.
— Hugo ? Ça va ?
La voix de Nathan me fit sursauter. Il avait fini de s'habiller et me regardait, un sourcil levé, une expression indéchiffrable sur le visage.
— Oui, répondis-je trop vite.
— T’as vraiment bien joué aujourd’hui, dit-il.
— Ouais, répondis-je, un peu gêné. Les conseils aident bien.
— Allez, on y va ?
Je hochai la tête, partagé entre soulagement et déception.
En sortant des vestiaires, le coach nous attendait, adossé contre le mur, les bras croisés. Il nous fit signe d’approcher, son regard perçant comme toujours.
— Hugo, dit-il en me fixant droit dans les yeux, comme je te l’ai dit, j’aimerais que tu rejoignes l’équipe comme remplaçant. Tu y as réfléchi ? Ça te dirait ?
Mon cœur fit un bond dans ma poitrine.
— Oui, balbutiai-je. Bien sûr.
— Alors bienvenue, dit-il en me tendant la main.
Je la serrai, les doigts encore tremblants.
— Le prochain tournoi, c’est dans dix jours à Perpignan. C’est encore un peu tôt pour toi, mais à partir du suivant, tu pourras participer.
Il me regarda un instant, un sourire en coin.
— Je vais faire ce qu’il faut de mon côté. Tu recevras un lien par SMS pour payer ta licence, tu n’auras qu’à signer et régler la cotisation.
Il posa une main sur mon épaule, comme pour me rassurer.
— T’as du potentiel, Hugo. Et on a besoin de toi.
Je hochai la tête, le sourire aux lèvres, mais l’esprit toujours là-bas, dans les vestiaires, là où Kai se tenait, nu, sous l’eau.
💬 Commentaires 4
La description de Kaï est super détaillée et du coup, pas vraiment naturelle. Mais je sais pas, d'un côté je me dis que ça rend bien pour accentuer le coup de foudre d'Hugo.