Chapitre 10 : Le Feu et la Cendre

📖 La dame sous le buffet ✍️ klodik 📝 559 mots

Dans la cavité obscure, sous la lame de parquet arrachée, reposait un petit carnet en cuir noir, enveloppé dans un morceau de velours pourri.

L’étoffe tomba en lambeaux dès que Marc la toucha, libérant la même odeur insoutenable de placard humide et de sang séché qui flottait autour du rasoir.

Marc ouvrit le carnet.

Les pages étaient jaunies, collées par le temps. Ce n’était pas un journal intime. C’étaient des comptes. Des colonnes de chiffres gribouillés à la hâte, des dates remontant aux années cinquante, et des noms. Beaucoup de noms du village. À côté de certains, une mention d’une régularité glaçante : « Payé », ou « Silence acheté ».

Et sur la toute dernière page, une écriture tremblée, celle de l’ancien propriétaire, écrite juste avant la fin :

« Le sang appelle le sang. La faute est scellée dans le ciment de la cave. Ils ne me pardonneront jamais. »

— Marc… qu’est-ce que c’est ? murmura Hélène, horrifiée, restée sur le seuil.

— Le secret de cette maison, répondit Marc, les yeux injectés de sang, la voix rauque. L’homme qui vivait ici… il faisait chanter les gens. Il s’est enrichi sur leur malheur. Et il a fini par se trancher la gorge parce que la culpabilité le rendait fou. La maison a gardé sa faute. Et elle se nourrit de la nôtre.

Un rire étouffé, provenant du couloir vide, leur répondit. La voix de l’homme invisible chuchota, plus forte, plus insistante, comme si elle sortait directement des murs :

« Brule-le, Marc. Brule-le comme tu as brulé les dossiers médicaux de ta belle-mère. Efface les preuves. Fais semblant, comme tu le fais si bien. »

— Non ! hurla Marc. C’est fini ! On va tout détruire !

Pris d’une frénésie de panique, Marc se précipita dans la cuisine. Il attrapa le vieux coupe-chou sur la table de nuit au passage, la lame rouillée lui brulant la paume comme une marque au fer. Il jeta le carnet, le rasoir et les restes de la lettre déchirée dans la grande vasque en fonte de la cheminée du salon.

Il craqua une allumette — l’une de celles que Lily avait alignées sous le lit.

Le feu prit d’un coup, une flamme bleue, anormalement haute, qui projeta des ombres dansantes et monstrueuses sur les murs du salon. Une odeur âcre, chimique et organique à la fois, envahit la pièce, comme si on brulait à la fois du papier et de la chair. Dans les flammes, Marc crut entendre un gémissement, le cri de soulagement ou de rage d’une présence qu’on assassinait une seconde fois.

Ils restèrent là, debout, côte à côte, à regarder le brasier consumer le passé. Ils brulèrent tout jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un tas de cendres noires et stériles au fond de la cheminée.

Quand la dernière étincelle s’éteignit, le silence revint.

Mais ce n’était pas le silence de mort des derniers jours.

C’était un silence vide, presque normal.

Dehors, les premiers rayons d’un soleil d’aube timide traversèrent les rideaux, baignant le salon d’une lumière grise, mais réelle.

Marc se tourna vers Hélène. Le visage de sa femme était épuisé, marqué par des cernes profonds, mais ses yeux étaient redevenus clairs, comme après une longue maladie.

— C’est fini ? demanda-t-elle dans un souffle.

— C’est fini, dit Marc. Les preuves n’existent plus.

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