Chapitre 9 : Le Prix du Retour
Ils sortirent de la voiture comme des somnambules.
Marc portait Lily, qui s’était endormie, la tête reposant lourdement sur son épaule, le visage détendu, redevenue une enfant normale. Hélène marchait derrière, les bras croisés sur sa poitrine, grelotant dans l’air tiède de juin, comme si le froid était maintenant en elle. La porte d’entrée était restée grande ouverte, une gueule d’ombre prête à les engloutir.
Dès qu’ils franchirent le seuil, la maison referma son piège. La porte claqua violemment derrière eux, poussée par un vent inexistant, et le verrou tourna seul dans un claquement sec, comme si la maison soufflait un bonsoir ironique. Le silence intérieur les enveloppa à nouveau, dense et cotonneux, comme si ils venaient de plonger dans une mer de ouate.
Marc monta coucher Lily. Lorsqu’il la posa dans son lit, elle ouvrit un œil à moitié endormi, un œil vitré, comme celui d’une poupée.
— Tu pas vu, papa ? murmura-t-elle avec une somnolence enfantine, presque rassurante. Elle t’attendait. Sous le plancher du bureau.
Elle referma les yeux, et son souffle devint régulier. Marc recula lentement, le souffle court, comme s’il venait de recevoir un coup de massue.
Il redescendit. Hélène l’attendait dans le couloir, devant la porte du bureau. Elle tremblait de tout son corps, les lèvres serrées, les yeux agrandis par une terreur nouvelle. La lampe sur pied, à l’intérieur de la pièce, projetait une lumière crue sur le parquet de chêne massif, découpant des ombres nettes comme des lames.
— Qu’est-ce qu’on a fait, Marc ? chuchota-t-elle, la voix brisée par l’angoisse. Qu’est-ce qu’on a fait de si terrible pour mériter ça ?
— Rien, Hélène. C’est cette maison. C’est… ce qui y habite.
— Non.
Elle le regarda droit dans les yeux, et pour la première fois depuis des jours, la peur laissa place à une lucidité tranchante, une lucidité qui coupait comme un rasoir.
— Lily ne parle plus seule depuis qu’on a franchi la porte, Marc. Elle ne fait plus l’intermédiaire. La voix… je… je l’entends moi aussi, maintenant. Dans ma tête. Elle me parle de la chambre d’hôpital. De la décision qu’on a prise. De ma mère.
Marc se figea.
Le secret enfoui.
Le choix impossible qu’ils avaient dû faire, trois ans plus tôt : débrancher les machines qui maintenaient la mère d’Hélène en vie. Un choix dicté par l’amour, mais que la culpabilité avait rongé jusqu’à l’os, comme un cancer invisible.
— Elle dit que tu lui as menti, continua Hélène, la voix monocorde, comme si elle récitait un texte appris par cœur. Elle dit que tu savais que c’était trop tôt.
— Arrête. Arrête ça, s’il te plait…
Mais la maison avait fini de jouer.
L’air se glaça autour de lui, et Marc sentit un souffle d’air froid se poser directement contre son oreille droite. Ce n’était pas une pensée. Ce n’était pas une hallucination. C’était un souffle réel, chargé d’une odeur de cuir vieux et d’eau de Cologne bon marché, la même odeur que le rasoir.
Une voix raque, fatiguée, une voix d’homme, glissa dans son conduit auditif, si proche qu’il sentit presque les lèvres invisibles effleurer son lobe.
« J’ai fait pire que toi, petit homme. »
« Moi, c’est mon propre sang que j’ai laissé couler, à cause de l’argent. Mais c’est la même odeur. La même tache. On la frotte, on la frotte, et elle ressort toujours quand on gratte le plancher. »
Marc poussa un cri et se frappa violemment l’oreille pour chasser la sensation obscène, comme si une araignée lui avait pondu un œuf dans le crâne.
« Regarde sous tes pieds, Marc », insista la voix, résonnant cette fois au centre de son crâne, comme si les mots s’étaient logés dans sa moelle épinière.
« Soulève la lame de parquet foncée. Tu verras que le rasoir n’était qu’un apéritif. »
Guidé par une force qu’il ne contrôlait plus, poussé par un besoin maladif de savoir, Marc s’avança dans le bureau. Il s’agenouilla devant le secrétaire. Au centre de la pièce, juste sous l’emplacement où la lettre s’était désintégrée, une latte de chêne était légèrement désaxée, d’une teinte plus sombre que les autres, comme si elle avait bu l’encre des mots brisés.
Ses doigts tremblants se glissèrent dans la rainure, et d’un coup sec, il arracha la lame de bois. En dessous, dans l’interstice poussiéreux, quelque chose brillait faiblement.
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