Chapitre 3 : La Moitié des Mots
Le temps revint d’un coup.
Une grande bouffée d’air après une apnée trop longue.
Dehors, l’arche d’eau de Monsieur Picard s’effondra sur les géraniums avec un clapotis joyeux, trop joyeux, comme si les fleurs elles-mêmes riaient de soulagement. Le vent se remît à danser avec les rideaux, et les feuilles des platanes frémirent en chœur.
Ils passèrent la soirée à faire semblant de vivre. Marc tenta de finir son rapport de la semaine, Hélène cuisina sans un bruit, les gestes mécaniques, les yeux trop souvent posés sur le couloir, comme si elle guettait une ombre qui n’oserait pas entrer.
À vingt heures, ils s’assirent tous les trois autour de la table de la salle à manger. L’atmosphère était tendue, comme avant l’orage. Lily picorait ses coquillettes avec calme, indifférente à la tension qui suintait des pores de ses parents. Marc et Hélène, eux, fixaient leurs assiettes, les sens aux aguets, les muscles crispés, guettant le moindre retour du tic-tac invisible.
Mais la maison avait changé de tactique.
Le dérèglement s’était glissé dans leurs têtes, dans leurs bouches, dans l’air qu’ils respiraient.
— Marc, commença Hélène en brisant le silence, il faut qu’on parle de ce qui s’est passé cet après-midi. On ne peut pas rester ici si…
Elle s’arrêta.
Net.
Pas une hésitation, une rupture brutale, comme si on lui avait scellé les lèvres d’un coup de fouet. Marc leva les yeux de sa fourchette. Hélène avait la bouche entrouverte sur un vide, les yeux grands ouverts, fixés sur lui sans le voir. Elle ne respirait pas. Elle ne cillait pas. Son visage était une statue de cire.
— Si quoi, Hélène ? demanda Marc, la voix trop haute, trop aiguë.
Rien.
Le mot « si » était resté suspendu dans l’air. Marc tendit la main au-dessus de la table et effleura ses doigts. Ils étaient glacés. Un frisson lui parcourut l’échine.
— Hélène ?
D’un coup, elle aspira une immense goulée d’air, comme si on venait de lui libérer la gorge d’un étau. Elle cligna des yeux, déstabilisée, les pupilles dilatées par une panique viscérale. Elle regarda autour d’elle avec égarement, comme un noyé qui émerge à la surface sans savoir où est le rivage.
— … ce week-end, finit-elle par dire d’une voix tremblante, presque inaudible.
— Quoi, ce week-end ? Hélène, tu viens de sauter une minute entière. Tu t’es arrêtée de parler au milieu de ta phrase.
— Non, je…
Elle se passa une main sur le front, comme pour chasser une toile d’araignée invisible.
— Je n’ai pas fait de pause. J’ai juste dit qu’on devrait partir chez ma mère ce week-end. C’est tout.
Marc frissonna. Pour Hélène, le temps s’était fluidifié gommant l’interruption. Le silence n’avait existé que pour lui. Un mauvais rêve.
— Papa a peur, murmura alors Lily en poussant une coquillette du bout de son doigt, comme si elle jouait avec une bille de cristal.
Les deux parents se figèrent, leurs fourchettes suspendues au-dessus de leurs assiettes. Lily souriait à nouveau, ce petit sourire tranquille, trop tranquille, qui ne la quittait plus depuis l’après-midi. Elle regardait l’espace vide juste au-dessus de l’épaule de Marc, comme si elle fixait un portrait accroché au mur.
— Elle dit que c’est drôle, continua la petite, la voix douce, presque chantante. Elle dit que quand on commence à enlever des morceaux de phrases…
Lily s’interrompit à son tour.
Sa bouche resta ouverte. Ses petits yeux clairs se figèrent, vitrifiés, fixant le vide avec une intensité qui fit monter des larmes aux yeux de Marc. Il se leva de sa chaise, la panique lui tordant l’estomac. Il secoua doucement l’épaule de sa fille. Elle était rigide, statuifiee.
Trois secondes.
Cinq secondes.
Le monde retint son souffle.
Puis, Lily cligna des yeux. Son corps se détendit d’un coup. Elle finit sa phrase dans un souffle, légère, insouciante, comme si de rien n’était :
— … les secrets finissent par sortir tout seuls.
Elle ramassa sa fourchette et recommença à manger, indifférente à l’horreur qui suintait des murs. Marc recula d’un pas, le regard rivé sur l’espace vide derrière la chaise de sa fille. Quelque chose, dans cette pièce, s’amusait.
Et le pire, c’était que Lily souriait.
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