Chapitre 4 : Les Débris de l’Encre

📖 La dame sous le buffet ✍️ klodik 📝 645 mots

Marc ne se coucha pas.

Après avoir vérifié trois fois la serrure de la porte d’entrée — un geste dérisoire et pathétique, comme si une porte pouvait arrêter ce qui s’était déjà glissé sous leur peau —, il s’enferma dans son bureau. La maison était silencieuse, pas du silence apaisé de la nuit. Elle semblait habitée d'une absence sournoise et menaçante de toute vie. Il sentait les murs retenir leur souffle.

Il s’assit à son bureau, la tête entre les mains, les coudes plantés dans le vieux plateau cherchant à s'y enraciner.

« Elle dit que tu te rappelles très bien d’elle, même si tu as déchiré ses affaires. »

Les mots de Lily lui revenaient en boucle, labourant son esprit de l’intérieur. De quoi parlait-elle ? Quelle vieille histoire cette maison essayait-elle de déterrer ? Il ferma les yeux, mais les paupières ne suffirent pas à bloquer l’image de Lily, souriante, fixant le vide avec cette certitude tranquille qui le glaçait.

Un bruissement discret le fit sursauter.

Pas un grattement. Pas un frottement. Un bruissement. Le glissement d’une patte d’insecte sur du papier. Le son provenait du vieux secrétaire en chêne au fond de la pièce. un meuble massif, sombre, dont l’abattant n’avait pas été ouvert depuis leur emménagement. Marc se leva, le dos raide, chaque vertèbre un ressort prêt à se briser.

Il s’approcha. Chaque pas était une épreuve. Enfin, il posa la main sur la poignée du secrétaire, froide malgré la chaleur de la pièce. L’abattant s’ouvrit dans un gémissement de bois ancien, révélant un sous-main en cuir vert, usé par le temps, taché d’années d’oubli.

Et là, posée bien au centre, comme une offrande ou un piège, il y avait une lettre.

Elle était déchirée.

Pas en deux. Pas en quatre. En dizaines de morceaux géométriques, comme les pièces d’un puzzle conçu par un dément. Marc fronça les sourcils, le cœur déjà en train de battre à tout rompre. Ce n’était ni son écriture, ni celle d’Hélène. C’était une encre bleue, un peu passée, tracée d’une plume nerveuse.

Il tendit la main, les doigts tremblants, pour rassembler les fragments. Peut-être pourrait-il lire un mot, un nom, n’importe quoi. Mais lorsqu’il effleura le premier morceau, son sang se figea.

Le papier n’était pas déchiré.

Les morceaux étaient parfaitement lisses, intacts, sans la moindre pliure ni déchirure sur leurs bords. Ce qui était brisé, c’était l’encre elle-même. Les lettres, les mots, les phrases s’étaient détachés de la fibre blanche, comme si la pensée qui les avait portés avait perdu sa cohérence. Ils s’effondraient en morceaux solides, de minuscules éclats de verre teinté, froids et tranchants sous ses doigts.

Marc vit un groupe de lettres — « t-o-i » — glisser lentement le long de la pente du papier, perdre l’équilibre et tomber sur le cuir du sous-main avec un minuscule cliquetis cristallin, comme une larme de glace. Le mot s’était brisé en trois débris d’encre séchée, irréparables.

Un peu plus haut sur la page, une phrase entière venait de se décrocher, laissant derrière elle un sillage blanc, une cicatrice vide dans le texte. Elle tomba en morceaux impossibles à reconstruire, comme les souvenirs d’un rêve qui s’efface au réveil.

La pensée de quelqu’un. Le secret de quelqu’un.

Et elle se décomposait sous ses yeux, devenant définitivement illisible.

— Elle dit que c’est trop tard pour recoller les morceaux.

Marc fit un bond en arrière, le cœur au bord des lèvres, comme s’il venait de recevoir un coup de poing dans la poitrine. La voix venait de derrière lui, trop proche, trop calme.

Lily était debout dans l’encadrement de la porte.

Elle portait son pyjama bleu à petites étoiles, mais dans la pénombre du couloir, son sourire semblait s’étirer anormalement d’une oreille à l’autre. Elle ne le regardait pas. Ses yeux clairs, trop clairs, trop brillants, étaient fixés sur le sous-main en cuir, là où les débris de mots commençaient à tomber comme une pluie de suie fine.

Et elle souriait.

Comme si tout cela était parfaitement normal.


💬 Commentaires 4

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Cornedor • 1 mois, 2 semaines modifié
Le sourire anormalement grand sur le visage de la fillette fait peur et je pense qu'il marque une étape ! On commence à basculer dans quelque chose de pire.
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LéonieDubreuil • 1 mois, 2 semaines
Elle n'est pas très claire cette enfant ! Vivement la suite !
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docno • 1 mois, 2 semaines
Une pluie de mots
Qui tombent en pleurs
Des pensées perdues, quel malheur
Le silence brisé par l'écho...
👍 1
klodik Auteur • 1 mois, 2 semaines
Ze new docno dans ses oeuvres !

Merci à toi.
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