Chapitre 5 : Le Tranchant du Passé
Le soleil du matin n’apporta aucune délivrance.
Il se leva dans un ciel bas, d’un blanc de craie. La lumière qu’il projetait dans la chambre parentale était blafarde, sans relief. Marc n’avait pas dormi. Il s’était assoupi vers l’aube sur le fauteuil de son bureau, hanté par le cliquetis des lettres qui s’effondraient en boucle dans son esprit.
Quand il rejoignit leur chambre, toujours aux aguets, Hélène venait de s’assoir au bord du lit, les cheveux emmêlés, le regard vide.
Elle ne dit pas bonjour.
Elle ne demanda pas où il avait passé la nuit.
Elle pointa simplement un doigt tremblant vers la table de chevet de Marc, un doigt qui semblait peser une tonne.
Posé à côté de sa montre et de son livre, il y avait un objet qui n’existait pas la veille.
Un vieux coupe-chou, un rasoir traditionnel à lame droite. Son manche en corne noire était fendu par le temps, strié de fissures profondes et la lame en acier, à moitié dépliée, était piquée d’une rouille sombre, presque noirâtre.
Ce qui frappa immédiatement Marc, ce fut l’odeur.
Une odeur de placard humide, de vieux cuir moisi, d’eau de Cologne bon marché qui aurait tourné au vinaigre.
— D’où… d’où ça sort ça ? demanda Hélène, la voix blanche.
— Je ne l’ai pas trouvé, murmura Marc, la gorge sèche. Je ne possède pas ce type de truc.
— Arrête de mentir, Marc ! s’emporta-t-elle soudain, les larmes jaillissant. C’est à toi ? C’est à ton grand-père ? Qu’est-ce que ça fait là ?
Sa voix se brisa.
— Hélène, je te jure que je n’ai jamais vu ce rasoir de ma vie !
Il s’approcha et tendit la main vers le coupe-chou. Ses doigts tremblaient. Au moment où ils effleurèrent le manche en corne, une sensation de froid intense lui traversa le bras.
Un flash traversa son esprit.
L’image d’un homme en costume d’une autre époque, le visage couvert de mousse à raser, se regardant dans un miroir brisé, dont les éclats reflétaient des versions déformées de son visage. Un homme aux yeux cernés de noir, les lèvres tremblantes, qui pleurait sans un bruit, les larmes traçant des sillons dans la mousse blanche.
Marc retira sa main d’un coup sec, comme s’il venait de se bruler.
Sur sa table de nuit, à côté du rasoir, la fine couche de poussière dessinait une marque étrange.
L’objet n’avait pas été posé là.
La poussière l’entourait parfaitement, sans la moindre trace de dérangement. Il lui sembla que le rasoir avait toujours été là, invisible, et que la réalité venait seulement de se solidifier autour de lui.
La porte de la chambre, restée entrouverte, pivota lentement sur ses gonds.
Lily était là, son doudou serré dans les bras, un bouclier.
Elle regarda le rasoir sur la table, puis leva ses grands yeux vers son père. Son sourire matinal était d’une douceur terrible, trop large, trop serein.
— Monsieur Picard dit que ce rasoir appartenait au monsieur qui habitait ici avant, dit-elle gentiment.
— Tu… tu as parlé à Monsieur Picard ce matin ? demanda Hélène, se levant du lit d’un bond, les genoux flageolants.
— Non, répondit Lily en penchant la tête, à la manière d'un oiseau curieux. C’est la dame sous le buffet qui me l’a dit. Elle dit que le monsieur s’est coupé le cou avec parce qu’il avait fait quelque chose de très méchant.
Silence.
— Quelque chose que papa sait aussi, acheva Lily, les yeux toujours fixés sur le rasoir, un sourire aux lèvres.
Le silence qui s’abattit sur la pièce fut interrompu par un bruit infime, terrifiant.
Sur la table de nuit, la lame rouillée du coupe-chou venait de bouger toute seule.
Lentement.
Inéluctablement.
Elle se refermait dans son manche en corne, comme une bouche qui se tait pour toujours.
Et cette fois, personne ne rit.
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