Chapitre 6 : Les Règles du Bourreau
Le reste de la journée ne fut qu’une lente descente dans un cauchemar éveillé.
Le rasoir resta sur la table de nuit, intact, immobile, comme un juge patient. Personne n’eut le courage de le toucher, et encore moins de le déplacer. La maison ne se contentait plus d’exhumer ses reliques. Maintenant, elle imposait ses règles. Hélène observait sa fille du coin de l’œil, terrifiée.
À l’heure du gouter, le soleil de fin d’après-midi étirait les ombres comme des doigts avides; Hélène et Marc étaient assis dans le salon, brisés par la fatigue. Ils n’avaient pas échangé un mot depuis le matin, chacun prisonnier de ses propres pensées, de ses propres peurs.
C’est alors qu’ils entendirent le premier rire de Lily depuis l’étage.
Un rire aigu.
Trop rythmé.
Trop mécanique.
Ce n’était pas le rire de Lily.
— Lily ! appela Hélène en se levant d’un bond, les nerfs à vif. Descends, s’il te plait. On va faire un dessin.
Pas de réponse.
Juste le bruit de petits pas pressés sur le parquet de la chambre, comme si quelqu’un — ou quelque chose — courait en cercle. Puis, un glissement lourd, comme un corps qu’on traine.
Lorsqu’ils montèrent les marches, l’air leur sembla devenir de plus en plus épais, chaque inspiration leur coutait un effort, comme si la maison avait décidé de les noyer dans leur propre souffle.
Dans la chambre de Lily, le chaos était méthodique.
Les tiroirs de la commode étaient grands ouverts, mais vides. Les jouets, les livres, tout avait disparu. Les vêtements, eux, n’étaient pas jetés au sol. Non. Ils étaient pliés en petits carrés parfaits, alignés sur le lit comme des soldats au garde-à-vous, triés par dégradés de couleurs, du plus clair au plus sombre.
Un ordre maniaque. Une valise préparée...
Lily n’était pas là.
— Lily ?
Marc fouilla le placard, les mains tremblantes, le cœur battant à tout rompre. Rien. Juste le vide.
Soudain, un grattement retentit sous le lit.
Pas un grattement de souris.
Un grattement d’ongles sur du bois.
Hélène se jeta à genoux, soulevant la couette d’un geste brusque. La fillette était allongée sur le ventre dans l’espace confiné, le visage collé contre les lattes du sommier, comme si elle écoutait les murmures du bois. Elle tenait dans sa main une boite d’allumettes géantes, celle que Marc gardait dans le salon pour la cheminée.
Elle en avait déjà sorti trois, alignées devant elle.
— Qu’est-ce que tu fais avec ça ?! cria Marc en se penchant pour l’attraper par les chevilles. Sors de là tout de suite !
Lorsqu’il la tira vers lui, Lily ne résista pas. Elle se laissa glisser, souple comme une poupée de chiffons, les membres mous, sans tension. Ses yeux clairs étaient écarquillés, fixes, rivés sur le visage de son père. Lorsqu'il la releva, elle lui fit face, son sourire s’étira, découvrant ses petites dents blanches.
— On joue au jeu des secrets, papa, chuchota-t-elle sans ciller.
Sa voix était trop calme, trop douce.
— La dame dit que si je craque une allumette, la maison va s’allumer. Et que si la maison s’allume, on verra ce que tu as caché sous le plancher du bureau.
Un frisson glacé parcourut l’échine de Marc.
— Elle dit que c’est un très joli jeu. Que tu vas adorer.
— Arrête ça ! hurla Hélène, arrachant la boite d’allumettes des mains de sa fille. Arrête de dire ces horreurs ! Il n’y a pas de dame ! Il n’y a rien !
La fillette ne pleura pas.
Elle ne parut même pas vexée.
Elle se tourna vers le coin de la pièce, là où l’ombre de la garde-robe s’étirait anormalement sur le mur.
— Tu vois, murmura Lily à l’adresse du vide, maman triche. Elle a pris le jouet. Tu peux lui couper sa phrase maintenant ?
Un frisson de terreur traversa Marc.
Il attrapa Hélène par le bras, tandis que celle-ci portait ses mains à sa gorge, prise d’une soudaine quinte de toux sèche.
De son bras droit, il attrapa et serra Lily contre lui et sentit contre sa poitrine le corps de sa fille. Le corps était comme absent, presque étranger, comme si sa fille n’appartenait déjà plus tout à fait à leur monde.
— On s’en va, dit-il à Hélène, dont les yeux étaient injectés de sang, les pupilles dilatées par la panique. On prend la voiture. Tout de suite. On ne reste pas une minute de plus ici.
Mais dans l’escalier, alors qu’ils descendaient en hâte, une allumette craqua.
Un son sec.
Un son définitif.
Et quelque part, dans les profondeurs de la maison, une flamme s’alluma.
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Allons voir la suite.