Chapitre 7 : La Désertion
Ce ne fut pas un départ.
Ce fut une débâcle.
La décision de Marc s’était propagée en eux telle une décharge d’adrénaline brûlante, électrique. Leurs nerfs s’étaient embrasés d’un seul coup. En moins de dix minutes, la chambre parentale fut pillée. Marc jetait des vêtements en vrac dans une grande valise en toile, sans même les plier, chaque seconde comptait double. Hélène, les mains encore tremblantes, vidait le contenu du meuble de l’entrée dans son sac à main : papiers d’identité, clés, portefeuilles. Ses doigts glissaient sur les objets, maladroits.
La maison, elle, semblait observer ce remue-ménage avec une passivité moqueuse. Le tic-tac s’était tu, mais l’air était si lourd qu’on aurait dit de la gélatine, une substance vivante qui collait à la peau, aux poumons. Chaque pas résonnait dans le silence, comme si la maison elle-même riait de leur fuite vaine.
— Marc, s’il te plaît, dépêche-toi, supplia Hélène dans un souffle, la voix brisée par l’urgence. Elle est où ? Elle fait quoi ?
Marc ferma la fermeture Éclair de la valise dans un crissement strident, un son qui fendit l’air.
— Dans sa chambre. Elle met ses chaussures. Elle n’a pas protesté.
C’était le plus terrifiant.
Quand Marc était entré pour lui dire qu’ils partaient « en vacances » chez sa grand-mère au milieu de la nuit, Lily n’avait posé aucune question. Elle s’était levée de son lit sans un mot, avait ramassé son doudou élimé, usé par des années de câlins et de larmes, et avait tendu ses petits pieds pour qu’il lui enfile ses baskets. Elle affichait ce même sourire placide, presque somnambulique, un sourire qui donnerait la nausée à n’importe quel parent.
Marc attrapa la valise d’une main, prenant Lily par l’autre, et poussa Hélène devant lui. Ils dévalèrent l’escalier, les marches grinçant sous leurs pas comme des dents qui se serrent. Au passage, Marc évita soigneusement de regarder le grand buffet du salon, redoutant d’y voir l’ombre de la garde-robe s’étirer jusqu’à eux comme une langue avide.
Ils franchirent la porte d’entrée.
L’air frais de la nuit de juin les percuta comme une gifle, mais il n’apporta aucun soulagement. C’était une nuit sans lune, d’un noir d’encre, où même les lampadaires de la rue semblaient éclairer moins fort que d’habitude.
Marc jeta la valise dans le coffre de la berline, cala Lily sur son siège auto à l’arrière, et s’installa au volant. Hélène monta côté passager et verrouilla immédiatement toutes les portières d’un coup sec. Le clic centralisé résonna.
— Pars, murmura-t-elle, les doigts agrippés au tableau de bord, les jointures blanchies. Pars, ne regarde pas derrière.
Marc tourna la clé de contact. Le moteur rugit, un bruit mécanique, rassurant. Il passa la première, écrasa l’accélérateur, et fit crisser les pneus sur le gravier de l’allée.
Dans le rétroviseur central, Marc vit la façade de la maison s’éloigner. Ses fenêtres sombres ressemblaient à des orbites vides, des yeux sans pupilles qui les fixaient. Pendant un battement de cœur, il crut distinguer une petite silhouette jaune à la fenêtre du premier étage — la robe de Lily — alors même que sa fille était attachée juste derrière lui.
Il ferma les yeux un bref instant, chassant l’hallucination comme on chasse un mauvais rêve, et tourna brusquement au bout de la rue pour s’engager sur la départementale.
Ils roulaient enfin.
Ils fuyaient.
À l’arrière, Lily rompit le silence de l’habitacle. Sa petite voix s’éleva, douce et rythmée, surmontant le grondement du moteur comme une mélodie funèbre.
— Elle dit que c’est dommage de partir si vite. Elle dit que vous avez oublié de fermer l’horloge. Et que de toute façon, les routes de campagne se ressemblent toutes la nuit.
Marc serra plus fort le volant, accélérant encore, dévorant la ligne blanche de la route déserte.
Ils allaient s’en sortir.
Il le fallait.
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