Chapitre 8 : L’Asphalte Circulaire

📖 La dame sous le buffet ✍️ klodik 📝 633 mots

Marc conduisait depuis ce qui lui semblait être une éternité.

Les aiguilles du tableau de bord indiquaient qu’ils roulaient depuis près de deux heures, mais l’indicateur de vitesse oscillait bizarrement, comme affolé par l’absence de repères. Dehors, la départementale s’enfonçait dans une nuit absolue, liquide, une nuit qui avalait tout. Aucun panneau de signalisation, aucune intersection, aucune autre voiture ne venaient briser la monotonie du noir. Rien que deux faisceaux de phares blancs qui découpaient des arbres identiques, plantés à intervalles trop réguliers le long du fossé, comme si la route avait été tracée par une main obsédée par la symétrie.

— Marc… regardes-tu la jauge d’essence ? demanda Hélène.

Sa voix n’était plus qu’un souffle vibrant de terreur. L’aiguille du réservoir pointait sur le plein, immobile, bloquée.

— On devrait déjà être sur l’autoroute, répondit Marc, les yeux écarquillés par la fatigue. On a passé le grand chêne trois fois, Hélène. Je te jure que c’est le même arbre.

— C’est parce qu’on tourne en rond, papa, intervint la petite voix depuis le siège arrière.

Lily s’était penchée en avant, son doudou serré contre sa poitrine comme un talisman. Ses yeux clairs reflétaient les loupiotes vertes du tableau de bord. Elle souriait, fascinée par le spectacle de l’obscurité, une pièce de théâtre écrite rien que pour elle.

Elle dit que la route est comme le ruban de maman. Si on le coupe et qu’on colle les morceaux à l’envers, on marche toujours sur le même côté.

— Tais-toi, Lily, s’il te plaît, tais-toi… sanglota Hélène en se prenant la tête entre les mains, les ongles s’enfonçant dans son cuir chevelu.

Marc écrasa la pédale de frein. Les pneus hurlèrent sur l’asphalte, la voiture dérapa légèrement avant de s’immobiliser au milieu de la chaussée déserte. Le silence qui s’abattit sur l’habitacle fut instantané, étouffant, comme si le monde avait retenu son souffle.

Marc passa la marche arrière, bien décidé à faire demi-tour, à rouler à contresens, à tenter n’importe quoi pour briser cette anomalie géométrique. Il braqua les roues, les phares balayèrent le fossé noir, puis se fixèrent à nouveau sur la route.

Marc se figea.

Son pied resta suspendu au-dessus de l’accélérateur.

À cinquante mètres devant eux, là où les phares perçaient la brume nocturne, la route ne continuait pas. Elle s’élargissait pour former une petite impasse pavée de gravier blanc. Une barrière de bois familière apparaissait dans la lumière.

Et juste derrière, massive, trapue, s’élevait la façade de leur propre maison.

Ils n’avaient pas fait demi-tour.

Ils avaient roulé droit devant eux, à plus de cent kilomètres par heure, et la route les avait ramenés à leur point de départ.

Le piège n’était pas une cage.

C’était une boucle.

L’extérieur n’existait plus.

Les phares de la berline éclairèrent la fenêtre du premier étage. Les rideaux de la chambre de Lily étaient entrouverts. À l’intérieur, la lumière s’alluma toute seule, projetant sur le verre une teinte jaunâtre de vieux film, comme si la maison les narguait.

Dans le silence de la voiture, le tableau de bord s’éteignit d’un coup.

Un petit bruit mécanique retentit sous leurs pieds, vibrant à travers le plancher de la voiture, régulier, lourd, fatigué.

Clac. Clac. Clac.

— Elle dit qu’on est rentrés à la maison, murmura Lily à l’oreille de son père, en lui caressant doucement la nuque de ses petits doigts glacés. Elle dit que le jeu peut enfin commencer pour de vrai.

💬 Commentaires 2

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docno • 1 mois, 1 semaine
On n'échappe pas à son destin...
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klodik Auteur • 1 mois, 1 semaine
pas de hasard, pas d'échappatoire : )
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