Partie 2 ~ 10

📖 La Geste d'Amédée ✍️ Filenze 📝 2521 mots

Moins d’une heure s’était écoulée depuis le rite macabre. Un guerrier du nord, doté d’une armure légère et d’un physique repoussant, s’approcha d’eux. Il dévisagea les captifs avant de leur tendre du pain sec et de l’eau. Il parlait la langue du désert parfaitement, quoi qu’avec un fort accent:

— J’vais prier pour vous les amis, ces fous furieux n’ont pas eu de chair fraîche depuis longtemps.

Il posa un regard appuyé sur Amédée qui se crispa sous cette menace. Fazam la serra contre lui tandis qu’Ejaz risposta: 

— Vous pouvez garder vos prières. Vous n’êtes pas chez vous ici et vous n’avez rien à faire dans ce canyon! 

—  À ta place j’ferais profil bas le mignot, ou tu vas finir giton! Certains d’ces hommes sont portés sur la chose. 

Les mots issu des dialectes du nord échappèrent à Ejaz, mais pas l’intention générale de sa phrase, il cracha au sol de colère et cria :

— Les esprits du canyon vous châtieront ! 

— Tiens ta langue, regarde ce qu’on fait à tes esprits par’ici ! 

Il pointa une direction du doigt et c’est alors qu’ils le virent. Un charnier où se décomposait des carcasses dépecées se dressait dans un angle reculé du campement. Amédée comprit que c’était la source de cette épouvantable odeur. Il faisait vingt pieds de haut. L’aurore éclairait le tas de chair en putréfaction où les vautours fauves, les gypaètes barbus et les corbeaux à tête rousse  fouissaient allégrement. C'étaient des cadavres de Manticores. 

Le sinistre guerrier du nord au visage grêlé de cicatrices fut rejoint par un autre en armure rutilante qui ouvrit la porte de leur cage et les conduisit dans une tente de commandement. Ils furent accueillis par la face juvénile du Sieur Wilfried, torse nu, il avait fait partie des heureux élus de la cérémonie matinale. Des pansements avaient été posés sur ses plaies fraîches, tandis que d'anciennes zébrures de flagellation rythmaient son dos de bosselures disgracieuses. Il épongea la sueur que la douleur faisait perler à son front et ordonna qu’on les attacha, les bras au-dessus de la tête, aux poteaux de sa tente. Puis, deux hommes en arme l’aidèrent à enfiler sa cotte de maille et son armure de plates, elle aussi poinçonnée de l'œil à pupille de feu. Il ajustait à présent ses gantelets et dévisageait les trois prisonniers dont les pieds touchaient à peine le sol. Cette suspension était à elle seule une souffrance. À côté de lui, un guerrier du désert, qui évitait soigneusement de croiser leur regard, s’occupa de traduire ses propos:

— Sieur Wilfried souhaite connaître les raisons de votre présence dans le canyon.

Aussitôt, Ejaz rétorqua:

—  Le canyon c’est chez moi, j’y suis si je veux! 

Le Sieur, âgé d’une vingtaine d’années, lui empoigna la mâchoire de sa main gantée et tira sur ta tête de manière à lui tordre le cou. Les traits de son visage étaient crispés à la façon cruelle de ceux d’un gamin torturant une grenouille, à la fois dégoûté et grisé par sa propre force. Fazam le supplia : 

— Monseigneur, s’il vous plaît, ne leur faites pas de mal, ce ne sont que des enfants. Nous sommes de simples habitants de l’Oasis victimes d’un terrible acharnement du destin. Je répondrai à toutes vos questions!

Tandis que l'interprète traduisait, Wilfried se désintéressa d’Ejaz pour Amédée. Il faisait trois têtes de plus qu’elle et la toisait avec un petit sourire malsain. Il posa doucement sa main sur sa joue, la pestilence de son gantelet, imprégné de crasse, de sang et de sueur lui saisit les sens. Il murmura des paroles incompréhensibles pour elle d’un ton sucré. Elle le fixait de ses grands yeux noirs, incapable de détourner son regard, son coeur frappant dans sa gorge. Fazam tira sur ses liens et le supplia de plus belle de laisser tranquille sa petite-fille. Le guerrier détachait doucement la ceinture qui maintenait le caftan de l’enfant et Amédée commença à trembler mais ne voulut pas trahir sa peur. Elle continua de le fixer et repensa aux cobras qu’il ne fallait pas quitter des yeux. Ejaz proféra toutes sortes de menaces et de malédictions qui roulaient hors de sa bouche comme un éboulement. Sieur Wilfried s’empara alors d’un nerf de bœuf et le frappa à plusieurs reprises. Le nerf faisait siffler l’air d’un cinglement sinistre. Il hurla de douleur avant de s’évanouir sous le choc. Du sang coulait de son cuir chevelu fendu, peignant son beau visage, créant des traînées rouges sombres sur son vêtement clair. Les deux autres prisonniers furent trop choqués pour parler, puis Fazam déclara précipitamment pour mettre fin aux exactions: 

— Ma petite-fille et moi sommes d’El Silma, nous accompagnons un guerrier du nom de Mordémon afin de retrouver le fléau qui a tué mon beau-fils! Ce garçon est juste notre guide! Je vous en prie, je vous en supplie, ne lui faites pas de mal! 

Le visage de son grand-père était tendu dans une supplique qu’Amédée ne lui avait jamais vue. Le traducteur, silencieux complice, transmis les paroles du jeune Sieur : 

—  Qui est ce guerrier qui vous accompagne ? 

— Un Lame-noire du nom de Mordémon.

Il marqua une pause, perdant un instant son air de supériorité :

— Où est-il à présent? 

— Nous l’ignorons, il est parti patrouiller dans le canyon peu avant votre arrivée et aurait dû nous retrouver au matin. Je vous jure que nous ne savons pas où il se trouve. 

Le Sieur Wilfried maugréa dans sa langue et passa une tête hors de la tente de commandement, aboyant des ordres, sans doute ceux destinés à prévenir les troupes de la présence du Lame noire dans le secteur. Il revint et fixa Fazam de ses petits yeux bleus torves avant de le questionner à nouveau.

— Sieur Wilfried veut savoir quel est ce fléau qui a tué votre beau fils.

— Nous l’ignorons, c’est bien pour cela qu’on a fait appel au Lame noire. 

Le seigneur s’approcha du vieillard avec son nerf de bœuf. Amédée savait que le corps de son grand-père ne pourrait pas résister à la torture. Elle prit la parole à son tour, cherchant à détourner l’attention du tortionnaire, sa voix comme un croassement qu’elle ne reconnut pas:

— Il s’appelle Mordémon et je l’ai vu tuer cent keshis à lui seul!

Piqué au vif, le chevalier s'enorgueillit à son tour d’avoir tué plus d’une dizaine de Manticore avec sa lame. Le contraste entre son ton plein d'orgueil et la traduction désincarnée qu’en faisait l’interprète était saisissant. Il dégaina son épée dont il approcha le plat de la lame du nez de l’enfant. Elle vit s’y refléter ses yeux fiévreux tandis que le traducteur poursuivait avec détachement :  

— Sieur Wilfried vous intime à être coopératifs si vous ne voulez pas connaître le même destin que les Manticores. Ishard offre sa Miséricorde à ceux qui le servent avec diligence.

De nouveaux ordres claquèrent, sortant de la bouche de Wilfried comme des coups de fouet. Son grand-père et Ejaz qui était toujours inconscient, furent détachés du mât de la tente. Fazam se débattit, ploya, tenta de résister, il voulut prendre à partie l’interprète qui restait de marbre. Les gardes lui assénèrent plusieurs coups et ils furent tous deux traînés hors de la tente. Dans le bourdonnement qui enserrait la tête d’Amédée, elle vit alors Wilfried renvoyer le traducteur. Ils étaient tous les deux seuls. Malgré la chaleur de plomb, un frisson glacé parcourut tout son être. Elle comprit au regard fiévreux de l’homme qu’il ne la voyait pas comme une enfant mais comme une proie. Personne n’avait jamais posé sur elle de tels yeux. Elle entendit les hurlements de son grand-père qu’on conduisait à la cage, puis ils cessèrent soudain et sa peur crut davantage. Elle pria en son fort intérieur, que ni le Maître du désert, ni les esprits ne l’abandonnent. Le commandant enleva ses gantelets et s’approcha d’elle. De ses doigts calleux, il écarta les mèches noires que la sueur avait collé sur son visage. Il murmura, avec son accent grossier, son souffle chaud profanant son oreille: 

— Belle. Tu es belle.

Elle se crispa et, suspendue par les bras comme un animal qu’on allait éventrer, tenta de mettre le plus de distance possible entre leurs deux corps en se débattant. L’homme rit de ses contorsions, prenant quelques pas de recul et la regarda faire en croisant ses bras sur son torse. D’une main, il poussa son petit corps qui se balança et tourna de plus belle, et cela accentua son hilarité. Les liens à ses poignets lui entamaient la peau d’une brûlure cinglante. Il calma ses rires tandis que le balancement ralentit, Amédée parvint à reprendre appui sur la pointe des pieds. 

— Shhh, shhhhh, moi, pas faire mal. Calme. Calme.

Il se rapprocha à nouveau. Avec des gestes tranquilles, comme pour ne pas l’effaroucher, il s'empara de ses poignets ligotés d’une main, de l’autre il l’attira contre son corps, approchant son visage bien trop grand du sien. Électrisée par ce contact, Amédée frappa comme un serpent. Elle plongea, tête en avant, sur le nez de Wilfried, avec une force insoupçonnée. Ce coup de boule  l'assomma elle-même et écrasa le nez du commandant. Sonné, il tituba, et se prit le pied dans un panier en osier. Il tomba à plat dos, tentant de se raccrocher à une tenture qui recouvrait une caisse, l’entrainant avec lui dans sa chute. 

C’était une cage, et Amédée y vit, éberluée, quatre manticorions, encore extrêmement jeunes qui, sortis de leur léthargie, frappaient aux barreaux en poussant de petits cris. Amédée ne put en observer davantage, le Sieur Wilfried s’était relevé et avait tout perdu de son air goguenard. L’humiliation et son saignement de nez avaient rendu sa face cramoisie. Ses flagellations fraîches sous l’armure lui tiraient des gémissements de douleur. Il s’empara du nerf de bœuf, arma son bras, mais avant qu’il ai pu mettre son geste à exécution, une corne de guerre retentit. Il revint à lui, sortant un mouchoir pour essuyer le sang, passant sa main dans ses cheveux blonds abondants, fixant Amédée de ses petits yeux bleus enfoncés.

— Plus tard…

Il sortit à la rencontre des troupes, laissant Amédée attachée. Seule avec les manticorions gémissants, elle se mit à haleter de panique, puis éclata en sanglots. Elle essuya ses larmes dans ses manches et tira sur ses liens. Ils étaient solidement fixés. Elle avisa sur un bureau des épingles en forme de lames qui servaient de repères pour les cartes et se dit qu’elles pourraient l’aider à couper la corde. Elle enleva sa botte et tendit sa jambe, elle était trop courte. Le seigneur humilié allait revenir se venger jusqu’à la tuer. Elle ne pouvait imaginer ce qu’il lui ferait subir, mais le charnier des manticores lui frappa l’esprit. Sa mort serait lente et douloureuse. Elle tenta à nouveau de tirer sur ses liens, de saisir les marqueurs de carte. Elle était aussi impuissante que les petits fauves en cage. Après une nouvelle tentative infructueuse, la panique grandit encore en elle. Chaque minute écoulée la rapprochait des sévices qu’il allait lui faire subir. Elle craignait de le voir à nouveau franchir les tentures de la porte. Sa sueur glissait, glacée, sur sa nuque. Il y eut de l’agitation à l’extérieur, des sons indistincts, des cris, des hennissements. Une main gantelée s’empara d’une des tentures qui barrait l’entrée, Amédée se pétrifia en fixant la silhouette qui franchit la porte.

— Mordémon.

C’était elle qui avait prononcé ce nom dans un souffle avant de sentir ses forces la quitter. Toutes ses sensations étaient brouillées. Le guerrier se précipita vers elle et, d’un coup de dague courbe, coupa ses liens. Elle s’effondra et il la rattrapa avant qu’elle ne s’écrase au sol. Il la portait dans ses bras tandis qu’ils sortaient de la tente. Elle réfugia son visage dans les nattes blanches serties de plumes qui coulaient dans son cou. Il avait une odeur de cuir et de fraîcheur, comme un recoin de forêt paisible et ombragée. Un abri. Mordémon tendit la fille à son grand-père qui avait un sévère hématome sur la tempe. Le Lame noire s’accroupit aux côtés d’Ejaz qu’on avait abandonné gisant au sol sur le côté. Introduisant son doigt dans sa bouche, il dégagea sa langue et lui provoqua une subite envie de vomir. Sa respiration revint. Elle était laborieuse et sifflante. Il happait l’air trop chaud à grandes goulées. Mordémon écouta son cœur, se précipita vers le sac de selle de Zaria et revint avec une poudre écarlate qu’il plaça sous son nez. Ejaz revint à la vie, son teint gris reprit peu à peu sa couleur d’ambre et il entrouvrit des yeux vitreux, l’air surpris de se trouver encore sur Essiah. 

Le Sieur Wilfried, des cotons dans les narines, prit Mordémon par l’épaule et le força à se relever. Leurs échanges échappaient aux enfants du désert, mais la conversation était houleuse. La main de Mordémon ne s’était pas éloignée du fuseau de la lourde épée d’acier qui avait occis les kelpies. Le commandant de la main d’Ishard capitula et le Lame noire revint aux côtés de Fazam. 

— Suivez-moi, nous allons nous entretenir avec leur cheffe.

Amédée, devançant son grand-père, lui demanda d’une voix affaiblie :

— Où est Azel ?

Devant le regard interrogateur du Lame noire, Fazam s’empressa de lui expliquer la situation. L’expression du guerrier n’augurait rien de bon.

— Je suis désolé.

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