Partie 2 ~ 11
Azel avait été fauché par la gueule puissante de la Manticore. Sa bouche fétide pouvait presque entièrement le contenir, et il sentait ses crocs appuyer dangereusement sur sa peau, menaçant de la percer. Le monstre ne fermait pas sa mâchoire. Peut-être ne pouvait-il pas mastiquer en plein vol ? Il avait vu le sol et la main tendue de sa sœur s’éloigner à toute vitesse dans un tourbillon de poussière. Puis il avait sombré dans une obscurité moite où seule régnait la terreur. Il avait peur d’avoir mal et de souffrir au moment d’être dévoré. Les Manticores jouaient-elles avec leur nourriture comme les chats? Trouverait-il le Kashar ûqni, le sentier secret qui mène au Maître du désert ? Retrouverait-il ses parents de l’autre côté? Il songea à la ferme, ses grand-parents, sa sœur qu’il ne reverrait jamais. Cette douleur était intolérable. Son cœur cognait si vite et si fort qu’il allait se déchirer. Il souhaita mourir avant de sentir qu’on le mangeait.
La Manticore se posa et le crachat. Humide de salive, Azel roula dans la poussière du petit promontoire rocheux où ils avaient atterri. Il resta couché au sol, face contre terre en faisant le mort. Il avait si peur de faire face au monstre qu’il préférait être mangé sans rien y voir. Plusieurs fois, Azel sentit qu’il perdait connaissance de terreur, puis comme un torturé dont on sortait la tête dans l’eau, il revenait à lui, réalisant à nouveau l’horrible situation où il se trouvait. Mais il ne se passa rien. La Manticore était toujours là, une respiration ronflante et lourde trahissait sa présence. Elle ne bougeait pas. De longues minutes s’écoulèrent avant qu’il ne regroupe le courage nécessaire pour tourner sa tête vers le monstre.
Ses troublants yeux d’hommes étaient enfoncés dans un visage effroyable, pourvue d’une mâchoire immense et difforme, désarticulée, comme si on l’avait de nombreuses fois cassée et ressoudée. Sa gueule était tapissée de crocs, tel un vortex infernal. Sa barbe se perdait dans une crinière de lion d’où émergeait des cornes de boucs torsadées. Sa tête énorme et ses immenses ailes membraneuses détournaient l’attention du dard qui se balançait de manière menaçante au bout de sa queue de scorpion. Il devait sans nul doute avoir faim et le garçon se demanda ce qu’il attendait pour passer à table. La manticore gronda doucement, un son qui se mua en une plainte étonnamment mélodieuse semblable au chant plaintif du Koël. Une fois, puis deux et trois fois, la créature poussa son grondement qui finissait en chant d’oiseau mélancolique. Azel chercha du regard une sortie, une cavité assez petite et profonde pour qu’il puisse y disparaître hors de portée des puissantes pattes de la Manticore. Les parois étaient désespérément lisses. Il tendit son anima pour trouver du réconfort dans la présence des esprits.
C’est alors qu’il s’heurta à celui de la créature, présence mystique implacable, attirant sa conscience minuscule dans son orbite comme une comète déviée par un trou noir. Azel voulut porter ses mains à ses yeux pour ne pas être éblouit, mais sa propre consistance était devenue vaporeuse, et il ne pouvait détourner le regard. Il fusionna avec la créature. Le choc fut si violent qu’il en oublia qui il était. Le monde d’où était issu le monstre était une terre primale, et ses images et souvenirs se déversaient en Azel comme si une digue avait rompu. La créature était très ancienne, et elle portait la mémoire de ses aïeux. C’était un roi dont le peuple avait été exterminé. Il était le dernier survivant, l’était-il ? Il n’en était pas certain, un mince espoir le raccrochait à la vie.
La conscience d’Azel se débattait pour sortir de cette emprise. Il devait se souvenir de qui il était, de qui était sa famille. À nouveau les images du massacre des Manticores le submergèrent, il les vivait comme si ses proches, son propre clan, gisait dans un bain de sang. Le vol de leur territoire et l’exil, la longue marche à la recherche d’un asile, la traque des exaltés qui ne connaîtrait le repos qu’après les avoirs tous massacrés. Le grondement mélancolique de la Manticore reprit, tordant sa face grotesque de lion-humain d’une mimique terrifiante. Azel comprit qu’il était un père éploré tout comme lui était un fils endeuillé.
— Je suis désolé.
Le dard du monstre battit l’air. Son visage figé dans une expression de peine et de rage brûlante, Azel avait compris qu’une seule question le hantait autant qu’elle le maintenait debout : était-il le dernier ? Avaient-ils tous péri?
* * *
Amédée et Fazam soutenaient Ejaz tandis qu’ils suivaient Mordémon jusqu’à la tente de Sainte Mariella, escortés par les hommes en armes. Elle suivait du coin de l'œil les mouvements du Sieur Wilfried, la pupille brûlante de vigilance. Il feignait l’indifférence, mais glissait sur elle de brefs regards plein de menaces. L’obscurité du chapiteau saturé d’encens les désorienta après la lumière crue du canyon. Un voile de tulle noir tendu en un vaste rideau séparait la Sainte d’eux comme pour arrêter une contagion. Elle les toisait depuis un piédestal, encore plus haute et inaccessible que la veille, tandis que ses prêtresses faisaient rempart de leurs corps. L’une d’elle empêcha le Lame noire de faire un pas de plus, et souffla ce qui ressemblait à des menaces entre ses dents serrées. La Sainte avait enlevé sa calotte et ses cheveux bruns, particulièrement longs, coulaient sur ses épaules, un bandage ceignait son front. Elle fixait Mordémon, partagée entre dégoût et fascination.
— Je pense qu’il est plus judicieux d’échanger dans la langue du désert, que tout le monde ici comprenne bien la situation.
Elle l’interrompit, levant prestement une main:
— Je ne vous ai pas autorisé à parler, engeance. La main d’Ishard devrait vous foudroyer pour votre impertinence.
Le Lame noire ne parut pas impressionné. On aurait juré qu’il arborait un petit sourire moqueur. Il croisa les bras sur son torse et attendit.
— Pourquoi êtes-vous ici ?
— Le Prieuré des Ombres a pactisé avec les habitants d’El Silma, je suis à la recherche d’un démon qui a tué l’un des leurs dans le canyon.
— Avez-vous trouvé la trace de l’enfant disparu et de la Manticore cette nuit ?
— Non, je cherche un démon, pas une Manticore. Je n’ai rien vu de tel.
— Que pouvez-vous nous dire sur ce démon?
— Qu’il est bien caché.
Le cœur d’Amédée se fissura davantage, il n’avait pas de nouvelles d’Azel, aucun sauvetage providentiel n’avait eu lieu. Elle s’en doutait, mais l’entendre dire était douloureux. Elle dompta ses émotions en serrant les doigts autour du bras d’Ejaz. Il lui tapota doucement la main pour qu’elle relâche sa prise. Elle s’excusa.
La Sainte avait perdu les manières mystiques et affectées qu’elle arborait la veille. Mordémon voyait ce qu’elle était réellement : une humaine fragile et faillible. Agacée, elle leva le menton, et Wilfried flanqué de deux gardes se précipitèrent, frappant d’un coup sec l’arrière des jambes du Lame noire, le forçant à genoux dans la poussière. Sa voix monta dans les aigus lorsqu’elle cria:
— Baisse les yeux, monstre! Vous souillez Essiah de votre présence ! C’est une guerre sainte que nous menons ici, pour la survie du peuple de Karis et au nom du plus Miséricorieux! Vous allez connaître le même sort que les Manticores si vous n'obtenez pas Son absolution!
Ses yeux naturellement exorbités semblaient prêts à quitter son crâne. Le Lame noire resta de marbre, étonnamment détaché de la situation alors que le Sieur Wilfried tira sur ses cheveux nattés pour lui faire lever la tête.
— Ô Sainteté, splendeur d’Ishard, laissez-moi l’exécuter à l’instant, ce ne peut-être que la volonté d’Ishard, Juge de toute chose.
Elle leva une main en signe d'apaisement, tentant de se ressaisir:
— S’il peut servir notre cause, il pourra trouver le pardon. Ishard est un Maître généreux. Quel est votre nom ?
— Mordémon est le nom que m’a donné mon épée.
— Vous-êtes un chasseur de monstres, n’est-ce pas? Si vous nous aidez à retrouver cette Manticore, nous vous laisserons sauf.
Mordémon remit sa tête d’aplomb et se releva malgré tous les efforts que les gardes firent pour l’en empêcher. Ils n’étaient pas plus lourds que des moineaux sautillant sur ses épaules. D’un revers de bras, il les écarta, ce qui les fit valdinguer contre les tentures dans un silence abasourdi. La Sainte se leva précipitamment, prête à fuir, et Amédée eut soudain conscience que le rapport de force s’inversait.
— Ne t’approche pas, démon!
Mordémon s’inclina poliment et dit simplement:
— Je vous aiderai à retrouver la Manticore. Mais sachez une chose, si mon serment m’empêche de vous toucher, il m’oblige à protéger mes contractants et cette règle à toujours préséance.
Il tapotait innocemment sur le fuseau de son épée en surplombant l’assemblée de ses yeux vairons. Le Sieur Wilfried voulut dégainer mais la Sainte Mariella l’arrêta.
— Bien, mais vous devez monter le camp ici même, que la main d’Ishard surveille et protège les vôtres durant votre traque.
Amédée voulut hurler, la main d’Ishard avait faillit tous les torturer et les tuer! Fazam lui prit l’épaule, l’intimant à faire profil bas. Mordémon s’inclina et quitta la tente de la Sainte, le petit groupe lui emboîtant le pas. Aussitôt à l’extérieur, Amédée demanda:
— Vous n’avez vraiment vu aucune trace de mon petit-frère ?
Il fit non de la tête. Amédée se raccrocha au fait que, tant qu’il n’y avait pas de corps, il y avait encore un espoir. Si son frère était un amnis comme leur mère, peut-être avait-il trouvé le moyen de se protéger. Ils furent rejoints par le guerrier du nord au visage grêlé. S’il avait un fort accent, il était un des seuls de la main d’Ishard à parfaitement maîtriser leur langue sans être lui-même un enfant du désert : le surveillant idéal.
— Par ici.
Il les mena aux chevaux. Ils furent accueillis par des ronflements affectueux et les braiments déchirants de l’âne d’Ejaz. Après quelques cajoleries, ils prirent leurs sacs de selle et suivirent leur guide qui les mena à l’écart, au pied des parois du canyon. Il leur aurait fallu traverser l’ensemble du campement pour franchir les palissades et quitter le cirque de pierre où ils étaient. C’était autant une prison sous étroite surveillance qu’un refuge à l’écart du gros des troupes.
— Vous aurez plus d’ombre et p’être un peu moins les effluves du charnier ici.
Quand il fut un peu éloigné, Fazam se tourna vers sa petite-fille, la voix pleine d’appréhension, posant la question dont il redoutait la réponse.
— Amédée, le guerrier t’a-t-il fait du mal ? Es-tu blessée?
Elle fut prise d’une nausée, le ventre gelé à l’évocation de l’épisode de la tente. Elle dédaigna et souffla:
— Je… Je lui ai mis un coup de tête.
Fazam éclata d’un rire nerveux, des larmes de soulagement glissèrent de ses yeux pour disparaître dans sa barbe. Le caractère de feu que sa petite fille avait hérité de sa mère aurait pu lui valoir une mort dans d’horrible souffrance, heureusement que Mordémon était arrivé à temps! Il la serra contre lui de longues minutes puis inspecta l’hématome qu’elle avait en effet sur le front et qui formait une bosse. Lui-même avait un œil au beurre-noire et Ejaz était de loin le plus mal en point des trois.
— Fiston, comment sont tes blessures ?
L’adolescant s’était assis sur une couverture pliée, muré dans le silence. Son esprit habituellement vif visiblement ralenti par les coups qu’il avait pris. Mordémon, qui était en train de monter le camp pour eux, lui lança une petite boîte contenant du baume cicatrisant, mais il rata la réception et le produit roula dans la pierraille. Amédée le rattrapa et s’attela à lui prodiguer des soins tandis que Fazam préparait un repas depuis longtemps dû. Ejaz releva sa tunique beige ensanglantée et elle vit des stries rouges et mauves dessiner le passage de la lanière torsadée. La peau, arrachée par endroits, laissait pendre de la chair boursouflée. Fazam, la voyant pâlir, lui demanda:
— As-tu besoin d’aide Amédée ? Souhaites-tu cuisiner pendant que je m’occupe d’Ejaz ?
Elle serra les dents face à ce spectacle, elle ne pouvait plus être une enfant apeurée. Elle fit non de la tête et, après avoir fait bouillir et refroidir des linges, commença à nettoyer tout doucement les plaies. Elle arracha des gémissements au jeune berger prostré. Il avait ramené ses genoux contre son ventre, la tête enfouie dans ses bras pour que personne ne voit ses larmes. Amédée, les regardait cependant abreuver le sol entre ses jambes. C’étaient des sanglots silencieux et immobiles. Elle lava la plaie qui lui fendait la peau du crâne. Le forçant à relever la tête. Ejaz vit alors que le Lame noire sellait son destrier :
— Vous allez vraiment aider ces fous ?
— Chasser la Manticore me permettra de chercher Azel et le démon en même temps.
— Vous allez remonter Naar-Shalod et tous nous condamner, les habitants du canyon et ceux de l’Oasis.
Ce fut Fazam qui répondit:
— Quand ces soldats auront eu leur Manticore, ils partiront et nous retrouverons notre chez nous.
Ejaz voulu rire d’amertume, mais cela lui était trop douloureux :
— Ils resteront et tenteront de prendre tout ce que le canyon aura à leur offrir, y compris des esclaves.
Amédée n’avait jamais entendu parler d’esclave et se demandait de quoi il pouvait bien s’agir. Les propos d’Ejaz rencontrèrent l’assentiment du guerrier du nord qui avait réussi à faire oublier sa présence. Les captifs lui coulèrent des regards hostiles. Mordémon avait terminé de seller l’immense jument grise au chanfrein busqué et prit le temps de bien observer le guerrier :
— Vous êtes un chasseur de monstres, n’est-ce pas ?
— mh, mh, oui.
— Que pouvez-vous nous dire sur la main d’Ishard et les Manticores?
Il cracha au sol pour se dégager les naseaux avant de grommeler:
— C’est une histoire beaucoup trop longue.
— La version courte alors.
Il leva les yeux au ciel, puis prit la parole, son accent comme un sac des pierres qu’on secoue autour des mots.
— Quoi vous dire? Les temples d’Ishard, commencent à y’en avoir partout chez les rois de la Bordure. Ça pullule comme des morpions sur la toison d’une putain! Le roi d’Gaste s’est converti, celui d’Felden va le faire. Des saintes missions sont envoyées partout pour étendre son influence.
— Ça n’est pas nouveau, mais c’est la première fois que j’entends parler de la main d’Ishard.
— Ils viennent d’la ville de Karis, au nord-ouest. La Sainte est la fille d’leur gouverneur. Depuis un siècle, c’te cité récupère les martyrs d’Ishard qui s’y réfugient. La ville a grossi sur les territoires d’chasse des Manticores. J’vous laisse deviner la suite.
— Ils ne se sont pas contentés de les repousser, ils les ont exterminés.
— C’est un combat à mort! Une seule d’ces saloperies peut tuer des dizaines d’hommes! Heureusement qu’elles baisent pas vite où elles auraient recouvert Essiah comme d’la vermine.
Le son d’une corne de guerre vibra dans l’air immobile du cirque de pierre. C’était l’appel des troupes à la chasse. Mordémon enfourcha Zaria et partit les rejoindre au petit galop sans un regard en arrière. Ils étaient une quarantaine de cavaliers lourdement caparaçonnés, lances au ciel. Ils recevaient les dernières bénédictions de la Sainte qui passaient entre leurs rangs, dissimulée sous une tulle noire maintenue par sa couronne de ronces métalliques. Mordémon, sinistre silhouette, les attendaient à l’écart. Fazam demanda au guerrier du nord :
— Vous n’allez pas avec eux ?
— C’est plus mon tour. On est deux chasseurs à s’relayer, mais comme vous avez ramn’é un Lame noire, vous m’avez mis au chômage.
Il inspecta le dos d’Ejaz et grimaça :
— Ça, faut recoudre.
— Je… je ne sais pas le faire avec… de la peau.
Il s'accroupit à côté d’Amédée et, sortant une aiguille courbe et un fil qu’il trempa dans l’alcool fort, entreprit de lui montrer comment procéder.
— Ça t’seras toujours utile gamine, t’as l’air d’avoir une vie mouvementée.
Ezaj ne put étouffer ses gémissements et les mains d’Amédée tremblaient. Elle essaya d’imaginer qu’il s’agissait de tissus et non de chair et parvint à recoudre, tant bien que mal, les deux plaies béantes avant d’appliquer le baume de Mordémon. Ejaz fut le premier à s’endormir, bientôt rejoint par Fazam et Amédée, tous trois épuisés.
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