Partie 2 ~ 9
Un courant d’air souleva subitement la poussière et fit virevolter furieusement le feu. Arrivant dans leur dos, une silhouette musculeuse s’abattit sur eux. Ils hurlèrent de terreur, les chevaux tirèrent sur leur longe à s’en casser la nuque. Fazam jeta ses petit-enfants le plus loin possible devant lui afin de les éloigner de la créature titanesque dont il avait seulement deviné la présence. Il se retourna pour faire face à la vision cauchemardesque qui le surplombait, préférant être son tribut plutôt que de la voir prendre Azel ou Amédée. La Manticore baissa sa queue munie d’un dard et, s’équilibrant, déploya ses ailes immenses dans un saut, arrachant Azel du sol et l’emportant avec elle.
Les hurlements de terreur d’Amédée se muèrent en cris de détresse. Elle voulut se lancer à la poursuite du monstre mais Fazam la prit dans ses bras pour la retenir, les yeux hagards. Les événements s’étaient passés si vite qu’il resta sonné, incapable de réaliser ce qui venait de se produire. Il pouvait seulement sentir la panique grandir en lui. Les doigts d’Amédée se crispèrent sur la veste de lin de Fazam :
— Il faut prévenir Mordémon ! Il faut qu’il sauve Azel !
Les survivants de l’attaque furent bientôt saisis d’une autre vague de panique. Ce n’était pas la Manticore qui revenait, mais un roulement de tonnerre produit par une centaine de sabots dans un tumulte assourdissant. La compagnie en arme s’approcha, guidée dans les ténèbres par le feu de camp. Soulevant la poussière dans leur manœuvre, ils encerclèrent les membres du groupe et les poussèrent en serrant leurs montures les unes contre les autres. La rangée de poitrails menaçants se dressaient devant eux et les puissants destriers battaient des antérieurs pour les faire reculer. C’était la première fois qu’Amédée rencontrait de tels cavaliers. Ils étaient caparaçonnés dans des armures métalliques qui rutilaient à la lueur du feu, perchés sur des montures gigantesques comme Zaria. Elle se demanda s’ils étaient même humains. Soudain, l’un d’eux ouvrit son casque et laissa apparaître un visage à la peau claire. Amédée ne put comprendre ce qu’il demanda, mais le ton de sa voix était glacé tandis que ses yeux bleus se posaient sur eux comme s’il eût regardé des pierres encombrantes sur un chemin. Fazam se jeta au-devant du groupe et cria :
— Une Manticore vient à l’instant d’emporter mon petit-fils, vous devez le secourir !
Une rumeur agita les cavaliers, aucun d’entre eux ne semblait comprendre el vieil homme hystérique qui montrait confusément les parois du canyon. Il prit le bras de celui qui avait ouvert son casque et l’homme le jeta violemment au sol d’un coup de botte puis fit signe à plusieurs de ses soldats de s’emparer de lui, d’Ejaz et d’Amédée. Les hommes mirent pied à terre et dans un bruit de ferraille, avancèrent vers eux et leur tordirent les bras avant de les attacher avec des cordes. Ils s’emparèrent des montures du petit groupe sur lesquels ils jetèrent leurs captifs comme des sacs de vivres et partirent ensemble à vive allure. Sans considération pour les esprits du canyon, ils franchirent dans moult gerbes d'eau Naar Shalod et les emportèrent vers une destination inconnue. Amédée, la mâchoire crispée ne pouvait retenir ses larmes de panique. Elle appelait silencieusement Mordémon, qu’il retrouve son frère puis qu’il vienne à leur secours.
La chevauchée dura une quinzaine de minutes et les mena plus profondément dans les gorges étroites jusqu’à ce que l’une d’elle débouche sur un cirque de pierre où un camp de base avait été dressé. Les palissades de pieux et les tentes laissaient deviner que la traque durait depuis de longues semaines. Couchée sur le ventre en travers de la selle d’Ourag, les mains liées dans le dos, Amédée tentait tant bien que mal de ne pas glisser. En tirant sur sa nuque, elle parvint à distinguer, grâce à la lumière d’un immense feu qui embrassait le centre du camp, d’imposantes bannières. Elles étaient d’un bleu profond marquées d’un œil d’argent dont la pupille était une flamme. La troupe ralentit puis se figea totalement. Des ordres furent aboyés, les prisonniers jetés au sol et maintenus sous surveillance. Fazam voulut interpeller leur gardien et lui demander de l’aide, mais celui-ci fit signe qu’il ne comprenait pas la langue, sans se départir d’une expression hostile à travers les fentes de son casque. Ejaz secoua la tête et siffla avec dédain :
— Autant parlementer avec un serpent à sonnette, ils ne veulent rien entendre.
Le jeune berger se sentait dépossédé des espaces qui lui étaient familiers par ces étrangers. Il poursuivit :
— Jamais ils ne voudront nous aider.
Fazam l’intima au silence et déclara :
— Nous n’avons pas le choix, nous devons nous en faire des alliés… Pour Azel.
Ses mâchoires se contractèrent pour retenir sa peine, son vieux cœur ne devait pas flancher maintenant. Il espérait que Mordémon était déjà sur sa piste, comme la fois où il avait sauvé les enfants des kelpies. Indifférents à la tragédie qui traversait le petit groupe, la vie du camp militaire fourmillait autour d’eux. Le contingent qui les avait capturés comprenait une vingtaine de cavaliers. L’ensemble était formé d’une centaine de guerriers visiblement étrangers, assistés de quelques nomades du désert aux armures et montures plus légères. Tous étaient réunis par cette étrange bannière qu’ils arboraient en armoiries sur leur garde-corps. Certains hommes coulaient des regards en biais aux prisonniers, comme des hyènes trottant aux abords d’une carcasse. Amédée avait remarqué dès leur arrivée que le lieu avait une odeur putride, qui s’intensifiait lorsqu’une brise venant de face se levait. Elle se retint pour ne pas vomir.
Leur chef avait abandonné son casque et vint à leur rencontre. Il arborait une tignasse blonde et un visage juvénile. Il ordonna qu’on les mit sur pieds et dit dans la langue du désert :
— Calme, venir avec moi.
Accompagnant le geste à la parole, il fait un signe de tête à deux hommes qui empoignèrent Ejaz et Fazam, leur tirant des grimaces de douleur. Il posa ses petits yeux hostiles sur Amédée et dit quelque chose à ses hommes dans une langue inconnue qui leur tira un rire et lui donna envie de rentrer dans sa coquille. La tête baissée, elle suivit Ejaz et son grand-père, osant tout juste regarder aux alentours. L’odeur immonde était de plus en plus forte et la rendait nauséeuse. On les fit entrer dans une tente de commandement imposante et mettre à genoux. Elle sentait l’encens à s’en étouffer, et ressemblait à un lieu de culte. Sur un autel orné de fleurs fraîches dont la présence n’avait aucun sens dans ce canyon, Amédée posa ses yeux sur une jeune fille vêtue de blanc. Elle était très pâle, avait des lèvres fines et des yeux qui semblaient trop gros pour son petit visage. Amédée n’avait jamais vu un humain à la peau si pâle, bien plus clair que celle de Mordémon. Elle lui parut malade. Son aspect étrange était accentué par une calotte qui saisissait tout son crâne sur lequel reposait une couronne de cuivre en forme de branche de ronces en fleurs. Tous les soldats, casque au bras, avaient le genou au sol et la tête baissée comme lorsqu’on priait de Maître du désert. Dans un silence épais, seule des gouttes d’eau tombaient dans un ploc régulier depuis une jarre ornée dans un bénitier. Un guerrier prostré dans une attitude révérencieuse déclama dans la langue du désert :
— Sainte Mariella, splendeur du plus Miséricordieux, Maîtresse de la Main d’Ishard, que Sa volonté soit toujours réalisée. Voici des intrus arrêtés dans le canyon par Sieur Wilfried alors que nous y avons interdit toute présence durant la chasse.
Le petit groupe n’avait aucune idée de qui était Ishard et de ce que faisait son ordre. Ejaz serra plus fort les dents à se voir traité d’intru dans son canyon et Fazam profita du fait qu’un des soldats parlait sa langue pour déclarer très vite :
— Il faut nous aider !
Il fût brusquement interrompu par un gantelet lui empoignant le col. Amédée tenta de réagir, mais se vit à son tour facilement neutralisée par un des gardes.
— Silence et à genoux devant Sainte Mariella, Splendeur d’Ishard.
La jeune fille vêtue de tulle blanche leva doucement la main. On devinait sa nudité à travers, créant une présence fragile et exposée au milieu de ces hommes lourdement caparaçonnés. Le silence et le calme revinrent immédiatement. Le son des gouttes dans le bénitier était assourdissant. Puis elle déclara dans la langue du désert :
— Parle vieil homme, que je puisse t'absoudre ou te châtier par la main d’Ishard.
Sans se faire prier davantage, Fazam déclara d’une traite:
— Mon petit-fils a été emporté par une Manticore et s’il y a la moindre chance de le sauver, je vous prie de nous aider !
Ses grands yeux, légèrement exorbités, se fermèrent lentement. Suspendue dans une transe, un sourire de plus en plus inquiétant étira sa bouche, et quand elle prit la parole, elle donna des ordres dans sa langue d’une voix déterminée. Le Sieur Wilfried s’inclina avec déférence devant la Sainte, puis, remettant son casque, quitta la tente en criant à son tour des directives. La Sainte reporta son attention sur les captifs et déclara dans la langue du désert :
— Nous traquons cette Manticore depuis des mois. Nous savions qu’elle était toute proche. Nous avons tué son clan. L’enlèvement de cet enfant est l’œuvre d’Ishard. Il nous indique le chemin et qu’il faut continuer notre sainte mission.
Amédée ne put retenir son angoisse :
— Vous allez sauver mon petit-frère ?
— Nous le retrouverons et le ramènerons à vous, vivant ou mort, si telle est la volonté du plus Doux et Miséricordieux.
Cette réponse n’en était pas une. Elle donna à nouveau quelques consignes. Les hommes en armes se retirèrent un à un, les derniers emportèrent les captifs avec eux. Jetant un regard par-dessus son épaule, Amédée vit deux prêtresses s’approcher de la Sainte, qui semblait toujours à deux doigts de défaillir, puis les tentures de velours et de cuir lui bouchèrent la vue. À nouveau, l’odeur putride du campement l’assaillit.
Ils furent tous les trois placés dans une vaste cage, punis semblait-il, pour avoir désobéi à la volonté d’Ishard et s’être introduits dans le canyon durant leur traque. Adossée aux barreaux, Amédée demanda à son grand-père :
— Tu penses que Mordémon va retrouver Azel ?
— Je l’espère de tout cœur.
Ils murmuraient de peur d’attirer des oreilles indiscrètes. Ejaz remarqua :
— Ils ne savent pas que nous sommes avec le Lame-noire, et c’est peut-être mieux comme ça. Ces guerriers et leur cheffe me donnent la chair de poule.
Les deux autres acquiescèrent en silence. Dans la cage, personne ne parvint à trouver le sommeil. Amédée avait réfugié son visage dans les paumes de ses mains, priant pour qu’on les sorte de ce cauchemar éveillé. Si seulement elle n’avait pas entraîné Azel avec elle. Si seulement elle était restée auprès de Dalila. Ses regrets l'agrippaient comme des lianes étrangleuses. Si seulement… Fazam passa son bras autour d’elle et lui chuchota que Mordémon avait sûrement déjà sauvé son frère comme il les avait sauvé des keshis. Ejaz ne trouva pas le sommeil non plus, il observait les soldats, ses yeux vert brûlants de rage. Il regardait les étoiles glisser dans le ciel les mâchoires si serrées que ses dents grinçaient.
Peu avant le lever du soleil, ils furent attirés par d’étranges prédications. Hagards, ils observèrent le campement s’agiter. Les soldats s'attroupèrent au milieu du camp pour une cérémonie. Au centre d’un cercle, sur un socle circulaire avait été dressé un mât orné d’un œil à pupille de feu à son sommet. De longs rubans colorés en tombaient en cascade. Tous les membres de la troupe qui n’étaient pas partis en patrouille la veille au soir étaient présents et répartis en cercle autour. Cela représentait au moins une cinquantaine d’hommes. La Sainte s’était postée sur ce promontoire, une couronne d'épines disproportionnée sur la tête. Elle semblait si lourde que se maintenir droite était une épreuve. Amédée ressentit de la terreur et de la confusion quand elle vit sa calotte blanche se colorer de petites fleurs rouge sang sous sa couronne. Elles devinrent bientôt des ruisseaux sanguinolant tâchant sa robe. Elle psalmodiait une litanie au rythme entêtant, le seul mot intelligible qu'elle égrenait était celui d’Ishard. Et soudain, semblant atteindre une apothéose dans un de ses mantras, les soldats s’animèrent et, dans une course désordonnée, allant jusqu’à se battre les uns avec les autres, cherchèrent à s’emparer des rubans. La phrase du cantique achevée, la dizaine d’élus qui s’étaient emparés des morceaux de tissus enlevèrent le haut de leurs armures et se présentaient torses nus, un ruban accroché au faîte du mât à la main. Ils commencèrent à tourner au rythme des incantations de la Sainte et, au bout de plusieurs pas, s’emparèrent de l’extrémité du ruban qui était lestée et se fouettèrent le dos. Ils tentaient d’étouffer leurs cris de douleur, mais beaucoup n’y parvenaient pas, rythmant d’un écho grotesque le cantique lugubre de la jeune femme. Fazam posa sa main sur les yeux d’Amédée qui s’étrangla :
— Mais pourquoi, pour l’amour du désert, font-ils ça ?
— Je l’ignore Amédée, mais leur dieu semble cruel et exigeant.
Ezaj, lui aussi éberlué, souffla :
— Que le Maître du désert et les esprits du canyon nous protègent de leur folie.
Amédée ajouta :
— Et qu’ils nous ramènent Azel, saint et sauf.
Ejaz étendit sa main vers la fille et la serra contre lui pour la consoler. Devant cette marque de sollicitude, Amédée dû retenir ses larmes, puisant un peu de force dans ce contact. La cérémonie s’acheva au lever du soleil, laissant des traces de sang sur la terre ocre.
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