Partie 2 ~ 12
Azel était parvenu à détacher sa conscience de celle de la Manticore. Mais il ne pourrait jamais plus ignorer tout ce qu’il avait vu. Il savait ce qu’elle avait enduré et partageait sa rage impuissante. Était-il possédé par le monstre pour se ranger à sa cause? Peut-être, mais au fond de lui, il avait compris. Ce qui était arrivé à cette créature contredisait le dessein du Maître du désert et de tous les esprits qui l'entouraient.
Après avoir passé une partie du jour à se scruter l’un l’autre sans plus de contact, la Manticore avait déployé ses immenses ailes de chauve-souris et s’était éloignée sous le couvert de la nuit. Son vol était étonnamment feutré par rapport à sa masse, il ne laissait entendre qu’un sourd battement. Azel était désorienté, il se frotta le visage pour s’éclaircir les idées. Il voulait retrouver sa famille mais il était perché au sommet d’une corniche plongeant à pic. Escalader ne lui parut pas possible, la paroi était en dévers et offrait peu de prises. Il aurait tant aimé pouvoir voler, avoir des ailes et glisser sur le vent jusqu’à son grand-père et Amédée, et les emporter avec lui loin de ce canyon terrifiant. Il regardait la rivière courir au fond du gouffre comme un ruban d’argent dans la nuit tombante, il n’en percevait qu’un lointain clapotis alors que son tumulte devait être furieux. Naar Shalod, le lit des esprits du canyon. La présence de la Manticore l’avait détourné de leur présence, mais ils étaient là, immatériels, faisant tinter les roches de leurs murmures. Communiquer avec eux revenait à parler une langue où nul mensonge ne pouvait se glisser. C’était perdre la notion de ses propres limites, de sa consistance même. Un vertige enivrant, mais où la folie guettait toujours, car nulle créature d’Essiah ne revenait indemne d’un tel voyage. Azel voulut les supplier de l’aider, mais il ne savait pas comment faire, ni si cela n’allait pas réveiller une plus grande calamité. À court de solution, il finit par se recroqueviller contre la paroi et, le dos contre la pierre, sombra dans un sommeil agité.
Il rêva. Il était dans son jardin à la ferme et s’occupait à enlever les feuilles séchées des courges. Franchissant la petite arche de pierre sèche, il vit son père arriver. Amon était grand par rapport aux habitants de l’Oasis, il avait la peau sombre et des cheveux en boucles resserrées qui encadrait un visage pacifique aux courbes douces. Il avait le même nez sculpté qu’Amédée. Ses yeux en amandes perçantes étaient rieurs et doux, ils donnaient du courage à tous ceux qui croisaient son regard.
— Papa !
Azel se précipita sur lui comme si son étreinte pouvait servir de harpon et lui faire traverser les mondes.
— Mon fils.
Sa voix ressemblait peu à celle d’Amon. Elle était altérée, lointaine, ourlée d’un tintement légèrement métallique. Il poursuivit, serrant son enfant contre son coeur:
— Tu me manques.
— Tu me manques tellement toi aussi.
— Tu dois me retrouver.
— Oui, papa. On a parcouru tout ce chemin avec Amédée pour te revoir une dernière fois. Où es-tu?
Il glissa sa main dans les cheveux de son fils. Azel ferma les yeux à ce contact comme un chiot longtemps privé de chaleur.
— Tu le sais, Azel.
Les yeux toujours fermés, l’enfant murmura :
—... au fond du canyon.
Il vit son père sourire, ce n’était pas son sourire habituel, celui qui illuminait tout son visage, c’était une expression discrète qui lui parut pleine de tristesse. Un tourbillon balaya le jardin d’Azel. Son rêve l’avait ramené sur le petit promontoire dans le canyon, la figure de son père, telle une flammèche menacée par le vent, était toujours face à lui.
— Les esprits du canyon n’aiment pas que je trouble la frontière des mondes.
— Non, ne pars pas maintenant!
Un vent surnaturel monta du fond du gouffre. L’image d’Amon résista un instant, puis fut emportée au loin par une nuée invisible. Azel essuyait ses larmes en criant:
— Laissez mon père tranquille!
Il se réveilla alors totalement. Son somnambulisme aurait pu lui être fatal en haut de cette corniche. Il se plaqua à nouveau contre la roche, pris d’un vertige. L’aurore commençait à poindre et il reconnut le battement sourd des ailes du monstre qui revenait. La créature se percha au-dessus de lui, énorme, ses griffes plantées dans la pierre comme des piolets. Sous cet angle, Azel constata qu’il avait les vertèbres particulièrement souple, lui permettant de tourner la tête dans toutes les directions. Son long cou recouvert par sa crinière, lui donnait un air serpentin derrière son masque grimaçant. Il ouvrit sa gueule et laissa tomber une perdrix des sables. Azel regarda l'oiseau mort, interdit, tandis que la Manticore poussa son étrange cri de Koël. Il venait de se faire donner la becquée par le monstre. Cela éveilla des sentiments contradictoires en lui. Comment lui expliquer qu’il ne mangeait pas de viande crue ? Il mourrait de faim mais songea qu’il se rendrait malade s’il essayait de se nourrir ainsi. La Manticore prit un air interrogateur, son dard de scorpion se balançant doucement pour maintenir son équilibre contre la paroi. Azel prit la perdrix et la tendit au monstre.
— Merci, mais… je ne peux pas la manger.
La Manticore comprit et prit à nouveau son envol. Elle revint quelques minutes plus tard, laissant cette fois tomber des branches remplies de figues-miel. Azel sentit son ventre se tordre de faim. Il en croqua timidement une, ses petites graines grattaient agréablement sa langue et son palais. Le goût sucré fût comme un cataplasme sirupeux sur sa détresse et dénoua l’angoisse qui lui serrait les tripes. L’appétit revint, il l’avala goulûment, engloutissant ensuite tous les autres fruits apportés par son ravisseur. Lorsqu’il eut fini, il essuya sa bouche d’un revers de manche et leva timidement les yeux vers la face mi-humaine mi-léone du monstre. La créature ne l’avait pas quitté des yeux et Azel crût voir dans son regard l’expression débonnaire d’un parent satisfait de voir son petit manger à sa faim.
— Euh… merci.
Son cri plaintif lui répondit. Elle descendit en face de lui, posant son énorme tête sur ses pattes avant et commença à émettre un étrange grondement, comme un ronronnement caverneux. Azel dévisageait la Manticore. Elle attendait quelque chose de lui. Elle ne voulait pas le dévorer, elle avait vu en lui un allié. Mais il n’était qu’un enfant, impuissant face à l’armada des chasseurs qui arpentaient le canyon à sa recherche.
Soudain, le bruit des pas des chevaux retentit dans le gouffre. Le monstre, pourtant énorme, se glissa dans une anfractuosité, jouant des ombres matinales pour camoufler son pelage roux dans l’ocre de la paroi. Azel s’élança vers le bord du promontoire, conscient que c’était peut être sa dernière opportunité de regagner sa liberté. Mais, hanté par les souvenirs partagés du massacre des manticores perpétré par ces guerriers, il hésita à les appeler. Ce moment d’indécision fut sanctionné. Un carreau d’arbalète vint se ficher juste derrière lui, entaillant sa joue dans une brûlure cinglante. Azel cria de douleur, tandis que les guerriers au fond du gouffre s’agitèrent, cherchant un passage pour venir voir la cible qu’ils avaient touché. Azel, en état de choc, réalisa qu’il avait failli se faire massacrer comme la panthère des sables retrouvée morte sur le sentier quelques jours plus tôt. Ces hommes ne savaient que tuer sans réfléchir. Il regarda, paniqué, le sang couler dans ses mains poussiéreuses, trop choqué pour pleurer. La Manticore sortit de son abri et renifla de son nez busqué l’odeur du sang. Elle gronda de rage et, tendant son long cou, prit le garçon dans sa gueule, décidée à ne pas l’abandonner. Acculé, il ne put résister. La créature s’approcha du bord du promontoire, sa queue de scorpion frappant l’air de colère et plongea dans le gouffre en un piqué vertigineux. La chute arracha des larmes aux yeux d’Azel, le vent battant puissamment à ses oreilles. Plutôt que de fuir, la Manticore avisa la colonne de cavaliers qui avait repris sa progression au petit galop. Elle se rapprochait à une vitesse folle, leur allure paraissait si lente par rapport à sa vitesse en plongeon. Azel vit les pattes avant de la créature se tendre, ses griffes s’ouvrir. Elle déploya ses ailes comme un cerf-volant qu’on libère, donnant un brusque arrêt à leur chute libre, pour redresser leur plongeon. Ses griffes harponnèrent un homme en arme qui hurla de douleur. Avec la vitesse, le monstre n’eut aucun mal à reprendre de la hauteur, lâchant le cavalier qui tomba et se fracassa dans le cours d’eau furieux en contrebas. Des carreaux d’arbalètes commencèrent à fuser dans l’air, empêchant une seconde charge immédiate. La Manticore, tenant toujours Azel dans sa gueule, trouva momentanément refuge derrière un épaulement rocheux. Elle balança le garçon dans dans sa crinière, libérant sa prodigieuse mâchoire. Wilfried, cria des ordres, les munitions furent économisées, le temps de trouver un meilleur angle d’attaque. Mordémon poussa Zaria au devant de la troupe pour s’adresser à lui :
— Azel est vivant, la Manticore l’a pris avec elle!
Le Sieur Wilfried n’écoutait pas, son attention entièrement tendue vers la créature, une flamme fanatique brûlant dans son regard.
— On la tient, on la tient enfin, par la grâce d’Ishard.
Son excitation était tangible. Il jeta un bref regard azuré au Lame noire :
— Je veux cette Manticore. Si vous pouvez sauver le gamin, faites-le, mais la Manticore passe d’abord.
La créature fondit une seconde fois sur la troupe, les prenant à revers. Mordémon guida Zaria hors de sa trajectoire juste à temps. Elle fit basculer quatre cavaliers dans les eaux tumultueuses de Naar Shalod et, dans la remontée, s’empara d’un cinquième qu’elle broyait sans effort dans sa gueule. Le sang de l’homme tacha la crinière où Azel s’agrippait, couvrant ses mains du liquide poisseux.
— Commandant! Nous devons nous mettre à couvert!
Plusieurs cavaliers avaient perdu le contrôle de leurs montures qui, de terreur, les avaient précipité dans le torrent avant de s’enfuir. La Manticore sautait de paroi en paroi au-dessus de leur tête à une vitesse inouïe, les carreaux d'arbalète faisaient tinter la roche après son passage fulgurant. Elle les terrassait avec puissance et vitesse à chaque charges, les transperçant mortellement avec son dard, les découpant de ses crocs et ses griffes. Constatant que ses archers étaient trop lents, le Sieur Wilfried, éclata d’un rire fou et enfourna sa main dans un sac de jute suspendu au pommeau de sa selle. Il en sortit un manticorion encore vivant qu’il tendit au-dessus de sa tête.
Azel faillit s’écraser avec la créature sur la paroi. Elle avait subitement bifurqué, s’était figée en poussant un grondement rauque et désespéré à la vue de son petit. Plusieurs carreaux l’atteignirent enfin, dans un bruit mat. Mordémon lança un grappin qui se ficha dans sa patte. La Manticore serra la mâchoire de douleur, mais ne pouvait plus bouger, terrifiée pour sa progéniture.
— Vol! Ne reste pas là!!
Rappelée à l’ordre par l’enfant, la créature décolla, offrant une cible mouvante plus difficile à atteindre. Le Lame noire tira avec une force prodigieuse sur le grappin pour la faire descendre. Mais, plus puissante encore, elle battit des ailes et arracha la chaîne des mains de ce dernier. Elle alla se cacher à nouveau derrière un bloc rocheux en surplomb. Azel, toujours dans sa crinière, sentait son pouls puissant et fébrile, sa respiration paniquée, comme un soufflet de forge. Sa mâchoire difforme écumait de salive et de sang. Azel descendit et, comme tout captif enfin libre, aurait dû s’éloigner d’elle. Il ne pouvait s’y résoudre. Il prit le grappin que le Lame-noire avait fiché dans sa patte à deux mains et tira dessus de toutes ses forces. Basculant en arrière, il l’arracha dans une gerbe de sang et un grondement de douleur de la bête. La Manticore tourna son long cou hors du couvert des roches pour voir où était son enfant, cette tentative fut accueillie par une volée de carreaux.
— Sort de là ! Ou je le tue, comme j’ai tué les autres !
La voix de Wilfried était hystérique. Azel vit que la Manticore griffait convulsivement le sol. Partagée entre le désir de récupérer son petit et la crainte de les précipiter elle et lui vers la mort quand ce serait fait. Un éclat de désespoir mouilla ses yeux anciens, elle n’avait plus rien à perdre. Le garçon posa sa main sur sa patte pour l’inciter à se calmer. Surprit, le monstre contemplait ce petit bout d’homme étrange prendre les choses en main. Azel entendait les galopades des chevaliers en contrebas à la recherche d’un angle de tir. Sans succès. Le Sieur Wilfried réitèra ses menaces en s'époumonant.
— Pensez-vous qu’elle soit toujours là ?
Wilfried secoua le manticorion pour lui arracher des gémissements.
— Elle est forcément là, elle n’aurait pas laissé son petit!
Il se tourna vers le Lame-noire qui s’était éloigné du gros de la troupe en remettant l’animal dans le sac qui pendait à sa selle.
— Vous-là ! Vous devez débusquer cette engeance !
Mais le guerrier était occupé à toute autre chose. Il avait mis pied à terre et s’était dirigé vers le cours d’eau. Il regardait courant, précédemment furieux et blanc d’écume. Le niveau de l’eau avait baissé, sa vitesse avait ralenti.
— Que faites-vous, Lame noire ?
Quelque chose avait perturbé Naar Shalod. Un sentiment d’urgence envahit le guerrier habituellement impassible.
— Nous ne devrions pas rester ici.
La voix d’Azel, faible et tremblante, s'éleva de derrière le rocher.
— Je vous en prie, ne tirez pas.
Il sortit ses mains en vue, paumes ouvertes, puis quitta complètement sa cachette. Il surplombait les cavaliers, avisant un petit passage très abrupt pour pouvoir redescendre à leur niveau.
— Où est la Manticore ?
— Je ne sais pas…. Elle… elle a disparu dans une grotte.
Azel n’avait jamais vraiment menti de sa vie, en tout cas jamais aussi effrontément. Il se surprit lui-même à ne ressentir aucun remord. Le Sieur Wilfried jura, en regardant l’enfant qui glissait le long de la paroi. Azel trébucha et prit de la vitesse, il dévala la pente sans contrôle sur ses pieds, essayant de conserver son équilibre.
— Hey! Doucement gamin, tu vas…
Azel tombait à présent et, sans hésitation, se rattrapa à la monture de Sieur Wilfied. Arrachant dans sa chute le manticorion suspendu à la selle du guerrier. Atterrissant en un roulé boulé dans la pierraille, il cria:
— Je l’ai !
La Manticore poussa le bloc de pierre derrière lequel elle était dissimulée tandis que l’enfant s’enfuyait à toutes jambes, écorché par les rochers mais bien vivant. Azel courut aussi vite que possible, slalomant entre les poitrails des chevaux désorientés, le jeune monstre plaqué contre son torse. La confusion initiale dans la troupe se mua en panique, les cavaliers fuyant de manière désordonnée pour éviter de se faire balayer par l’éboulement. Le bloc initial en entraîna d’autres dans sa chute, projetant pierre et poussière dans l’atmosphère, dissimulant la fuite d’Azel. Il voyait tout juste devant lui et entendait des cris d’hommes paniqués dans le vacarme rocheux Une main lui agrippa fermement le dos et le souleva. Ses pieds battirent l’air de panique, puis il reconnut les crins noirs de Zaria sur laquelle il venait d'atterrir, et le corps puissant de Mordémon juste derrière lui. Il serrait toujours le manticorion inerte contre son ventre. Ils partirent au galop ventre à terre, faussant compagnie aux hommes en armes. Mordémon fit louvoyer sa prodigieuse jument dans le fond des gorges de pierre, l’écho de ses sabots se répercutant contre les parois. Elle sautait les obstacles, se faufilait sans crainte dans les passages sinueux. Leur fuite leur avait fait prendre un peu de hauteur, Mordémon arrêta sa jument et inspecta la gorge qu’il venait de quitter en contrebas. Azel chercha des yeux la Manticore sur les parois de pierre, mais il n’en vit nulle trace, baissant ensuite le regard il constata :
— Mais où est l’eau ?
Naar Shalod était complètement à sec. Le chant des oiseaux s’était tu.
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