Partie 2 ~ 14
Amédée posa ses yeux sur un monde dévasté. L’eau était très haute, arrivant presque à la hauteur de son refuge. Elle continuait de tourbillonner avec fureur, claquant en vagues monumentales sur les parois du canyon. Au départ d’un bleu opalescent, elle avait pris la couleur de la terre ocre. Le vent rugissait toujours, sans effluve de feu à présent, soulevant les embruns. Des corps morts, rongeurs, oiseaux, poissons, petits fennecs ou puissantes panthères des sables, étaient fracassés sur les rochers. Leur discrète présence s’offrait, à présent inerte et froide, au grand jour. Comment avait-elle pu survivre? Qu’en était-il de Fazam ? Ejaz ? Ils ne pouvaient pas êtres morts, c’était tout simplement impossible. Elle pensa à son frère, et elle revit la jument basculer, arrachée à sa vue par la pluie battante qui n’avait pas cessé. Elle ne les avait pas protégés. Amédée comprit qu’elle pleurait quand le goût du sel emplit sa bouche. Elle n’aurait jamais assez de larmes. Elle se sentait infiniment seule. À nouveau les sursauts des manticorions la rappelèrent dans le présent. Ils allaient mourir si elle ne faisait rien… La seule option était de prendre de l’altitude. Elle entreprit l’escalade avec toutes les difficultés du monde, se frayant un chemin par des passages en escaliers, parfois contrainte de grimper. Malgré son corps agile et son pied sûr, elle n’avait presque plus de forces et son ascension était désespérément lente.
Elle atteignit le plateau battu par la pluie, sous un soleil voilé qui donnait aux alentours une lumière orange irréelle et impénétrable, comme si les gouttes étaient enflammées. La condensation montait du sol, la pierre au contact de l’eau fraîche rejetait une chaleur accumulée que la nuit d’incendie avait amplifiée. Dans cet étrange brouillard orange, elle trouva un promontoire lui offrant une vue plus dégagée, le canyon était immergé, les gorges étroites et profondes étaient devenues des fleuves boueux séparant des sommets aplatis comme autant d'îlots. Elle songea aux clans de bergés et à l’oasis. Elle ferma étroitement les yeux de douleur. Elle pria, espérant que l’eau aie pris un autre chemin. Les djinns du canyon devaient châtier les coupables et épargner les innocents, Amédée ne pouvait que s’en remettre à cette ancienne croyance. La détresse montait en elle au point de la submerger.
Puis, tout à coup, la profondeur de ses émotions lui parut inaccessible, comme si elle s’était éloignée d'elle-même. Étrangement absente à sa propre conscience, elle se vit de l’extérieur aviser un bassin creusé dans la roche où le cataclysme avait projeté de l’eau. De nombreux poissons, certains encore alevins, s’y débattaient frénétiquement. Elle attrapa d’une main leste des naseux mouchetés et des truites arc-en-ciel en train de paniquer dans leur mare, l’absence de courant et d'oxygène s’y faisant cruellement ressentir. Avec des gestes mécaniques, elle les assomma et alluma un petit feu à l'abri d’un rocher pour les préparer, les éventrant et les vidant comme sa grand-mère le lui avait enseigné. Une fois le repas prêt, elle sortit les manticorions du sac et leur donna à chacun un poisson cuit. Hagards, leur mastication était lente, mais ils reprennaient des forces à vue d’oeil, parvenant à bouger leur tête plus vivement à la fin du repas et à pousser des petites vocalises, commençant comme celles d’un lionceau et s’achevant dans un étrange chant d’oiseau. Blottis les uns contres les autres, ils s’endormirent sous le coup de la digestion.
Ses émotions se dégelèrent peu à peu tandis qu’elle les regardaient, ils étaient si vulnérables. Elle essuya rageusement ses larmes avec sa manche trempée et, une fois son repas fini, elle serra ses jambes contre elle et attendit, perdue. Elle s’endormit, le sommeil agité de soubresauts violents.
Elle sentit un souffle chaud sur son nez et une odeur de poisson. Rêvant du raz de marée, elle se crût noyée au fond de Naar Shalod et qu’une truite était venue la narguer. Elle entrouvrit les yeux, sentant des coussinets lui malaxer le visage dans un ronronnement persistant. Le plus intrépide des manticorions s’était réveillé et l’avait escaladé, trouvant très amusant de jouer avec son turban. Amédée le repoussa en grommelant, plus amusée que fâchée.
— Il te suffit d’avoir le ventre plein pour faire ton malin.
Il joua à attraper sa manche et lui mordiller les doigts tandis que les deux autres s’approchaient pour prendre part au jeu. Amédée les gratta affectueusement derrière les oreilles et disant:
— J’ai vu votre maman dans le canyon, je suis sûre qu’elle vous cherchait.
Elle suspendit ses gestes, dévisageant les manticorions.
— Elle a tué Azel…
D’un geste vif, elle se releva et s’écarta des petits, prises par des émotions contradictoires. S’ils survivaient et grandissaient, combien d’Azel allaient-ils encore tuer? Ils deviendraient de terrifiants chasseurs, maîtres des cieux sans partage. Pendant quelques secondes, elle songea à les remettre dans le sac et les lâcher dans l’eau boueuse de Naar Shalod. Elle s’éloigna de peur de mettre son plan à exécution sous le coup de la colère. Dans son état d’épuisement, elle ne trouvait plus rien de cette compassion qui l’avait poussé à les sauver la veille. Hier était une autre époque. Elle se dirigea vers le bassin aux poissons et vit, étonnée, que les trois petits la suivaient en fil indienne. Se chahutant et caracolant comme s’ils partaient en leçon de chasse avec leur mère.
Ils se nourrirent des derniers poissons prisonniers, puis parcoururent le plateau pour trouver un moyen de descendre et sortir du canyon. La pluie s’était arrêtée, le vent balayait le paysage et la chaleur du jour revenait, permettant à Amédée d’enfin sécher ses vêtements. S’emparant d’une branche, elle progressait à la façon des bergers, le pied sûr et l'œil concentré sur le chemin, observant le relief, lisant les paysages pour ne pas trop penser. Les trois petits trottaient à sa suite dans une étrange procession. Tandis que le jour avançait, Amédée cheminait sur le plateau, longeant la bordure pour trouver un passage. Elle testa quelques sentiers de descente, passages sinueux desquels il ne fallait pas basculer. Ils terminaient tous dans le courant furieux. Le niveau de l’eau dans les gouffres ne donnait pas de franc signe de décrue. Elle s’y précipitait toujours avec rage. Sur le chemin, elle cueillit des figues de barbarie, des jujubes et des yucca, remplissant son sac.
Dans la lumière du soir, Amédée et les manticorions s’installèrent au pied d’une roche, à l’abri des vents dominants. Elle mangeait des jujubes, en proposant aux petits qui les croquaient avec délice. Leur part humaine faisait d’eux des omnivores faciles à nourrir. Son esprit toujours étrangement absent, elle fixait l’horizon et le soleil rouge qui s’y noyait, lointain et indifférent à ses peines. Comme dans un rêve, elle vit une silhouette en émerger, découpée par cette lumière mourante. Elle se redressa vivement, craignant qu’il ne s’agisse d’un mirage. Ce ne pouvait être un ennemi, son gabarit était trop petit. Le son quitta sa bouche sans qu’elle ne puisse l’empêcher:
— Azel ?
Elle s’éclaircit la gorge, ses journées de mutisme avait éteint ses corde vocale, elle cria:
— Azel!!!
La silhouette marqua un temps d’arrêt, désorientée. Amédée se leva et se jeta en avant, se prenant les pieds dans les roches éreintées. Elle courut, éperdue, dans sa direction. Azel était là, interdit, n’en croyant pas ses yeux :
— Amédée ? Amédée, c’est vraiment toi ?
Sa sœur l’happa dans son étreinte et éprouva un sentiment de soulagement qu’elle n’avait jamais ressenti jusqu’ici. Ils tombèrent les deux au sol.
— Amédée, j’ai cru que tu étais un esprit. Tu… Tu es vivante.
Azel était fiévreux, ses grands yeux noirs cernés, une coupure récente zébrait sa joue. Amédée dégagea les mèches qui obscurcissaient le regard de son frère.
— C’est moi, c’est bien moi. Toi aussi, tu es vivant, la Manticore ne t’as pas…
— Non, elle ne m’a pas touché…
Pour ponctuer leurs retrouvailles, les manticorions approchèrent. Ils avaient suivi Amédée, inquiets d’être abandonnés.
— Mais ce sont …
— Oui, ce sont ses petits. Je… je les ai aidé à s’enfuir.
Azel fit basculer le sac de jute qu’il portait sur son dos, révélant le quatrième de la portée. Epuisé, il parvint malgré tout à lever les yeux quand les autres membres de sa fratrie vinrent le flairer. Se soutenant mutuellement, ils marchèrent jusqu’à l’abri qu’elle avait trouvé, réalisant à peine ce qu’il venait de se produire. Ils s’étaient crus perdus à jamais et maintenant, ils étaient à nouveau ensemble. La fille installa son frère et alluma un feu dans la nuit tombante. Elle vit que son pantalon était taché de sang. Elle lui tendit, ainsi qu’à son protégé, les derniers fruits qu’elle avait récolté afin qu’ils reprennent tous deux des forces. Azel regardait Amédée sans cligner des yeux, comme si la perdre de vue aurait pu la faire disparaître. En l’espace de quelques jours, sa sœur avait changé. Elle avait un regard dur, hanté. Lui aussi n’était plus le même. Tellement de questions lui brûlaient les lèvres, mais il était à bout de force, il n’avait pas pu dormir depuis le cataclysme et Amédée le voyait bien:
— Dors Azel, on parlera demain. Nous sommes ensembles maintenant.
Il dédaigna et parvint à demander, craignant la réponse :
— Où est grand-père?
— Je… je les ai perdus avec Ejaz quand on s’est enfui du camp des guerriers d’Ishard… Je ne sais pas où ils sont…
Elle ne parvint pas à terminer sa phrase. Elle prit une longue inspiration :
— Comment as-tu échappé à la Manticore, Azel ?
D’une voix rendue faible par l'épuisement, il raconta comment la Manticore avait cherché en lui un allié et comment ils avaient failli mourir sous les projectiles des guerriers.
— Ils ont essayé de nous tuer. J’ai récupéré le petit que leur chef utilisait comme appât puis Mordémon… il m’a sauvé... Quand la vague est arrivée, il m’a poussé hors des flots, puis il a disparu dans l’eau.
Il revit la scène, le regard perdu dans le vide. Amédée écoutait en silence. Derrière la peur pour la vie de son grand-père et du jeune berger, la tristesse terrible d’avoir perdu Galla, le soulagement incommensurable de voir Azel à ses côtés, la rage à l’égard de la main d’Ishard, l’inquiétude pour leur avenir immédiat, un autre sentiment, plus insidieux, saisissait son cœur. La culpabilité. Elle se sentait responsable de tout ceci : elle avait décidé de suivre Mordémon, elle avait entraîné Azel avec elle, brûlé le canyon, provoqué la colère des esprits. Elle passa ses mains sur son visage pour étouffer ce sentiment vertigineux.
Azel remonta son pantalon, il avait des plaies au niveau des tibias et des genoux, peu profondes mais nombreuses et inflammées. Sa sœur lui tendit un linge humide et il entreprit de les nettoyer pendant qu’elle déterrait une racine de yucca.
— Tu as dit que la Manticore t’as demandé de l’aide?
Il hocha doucement la tête, grimaçant quand le linge entrait en contact avec sa peau abîmée.
— C’était terrible Amédée, elle… elle m’a montré ce qui est arrivé à sa famille… C’était comme si j’y était avec elle. Ils ont tous été tués par ces guerriers. Ils ont dû fuir et même dans le canyon, ils ont été poursuivis sans arrêt.
— Oui, j’ai vu le charnier, c’était une montagne de corps.
Elle pelait la racine avec une pierre qu’elle avait grossièrement fendu en silex, puis l’écrasa.
— La Manticore était le patriarche de ce clan, et il voulait savoir s’il était le dernier.
Leurs regards se tournèrent à l’unisson vers les quatre petits blottis les uns contre les autres, endormis. La préparation était prête, ensemble ils l’étalèrent sur les plaies d’Azel afin de les désinfecter. La saponine du yucca créait une substance légèrement visqueuse qui s'étalait facilement.
— Comment va-t-on les rendre à leur père?
— Je suis sûr qu’il va nous trouver.
Amédée dévisagea Azel. Il avait beaucoup changé en quelques jours. Sa voix, quoique épuisée, était plus assurée. Il avait acquis une étrange solidité, la conviction calme des personnes qui savent lire et voir derrière les choses. D’un geste doux, elle posa sa main sur son front, il était brûlant.
— Il faut faire tomber ta fièvre, Azel.
Il dédaigna:
— Il n’y a rien à faire, c’est à cause du canyon… Naar Shalod s’est déchaînée. Les esprits sont si agités que ma tête est en feu… Je… je ne peux pas faire taire leurs paroles, elles chantent en échos dans mon crâne. Ils sont très perturbés…
Ses yeux s'étaient lentement fermés sans qu’il ne parvienne à finir sa phrase, il sombra dans le sommeil. Sa sœur posa sur lui son caftan afin de le garder au chaud dans la nuit fraîche et alimenta le feu pour qu’il tienne jusqu’à l’aurore. Seule, elle regardait les étoiles et les lunes dans le firmament et silencieusement, elle pria pour Fazam, que lui aussi soit en train de regarder le ciel en ce moment avec Ejaz, en sécurité. Des larmes glissèrent doucement sur ses joues alors qu’elle songeait à Galla.
Ce fut Azel qui se réveilla en premier à l’aurore, sous l'assaut joueur des petits manticorions qui semblaient particulièrement l’apprécier. Ils lui avaient grimpé dessus, le reniflaient avidement et lui léchaient les doigts ou le nez. Il les écarta avec beaucoup de précautions, mais ils étaient collants comme du miel. Ils étaient sans doute attirés par l’odeur de leur père qui devait encore imprégner ses vêtements malgré le déluge des derniers jours. Azel avait rêvé pendant son sommeil, il avait encore vu Amon, sous une forme furtive, noyée dans la présence des esprits en effervescence. Il se demanda comment il allait le retrouver à travers le chaos laissé dans le sillage de Naar Shalod. Il se leva, la peau des jambes tiraillée par ses plaies en train de cicatriser. Sa sœur était roulée en boule, les traits du visage tirés par l’inquiétude même dans son sommeil. Il la recouvrit de son manteau puis s’éloigna sans faire de bruit, ferma les yeux et tenta de faire ce qu’il savait faire le mieux à la ferme. Malgré les tintements et murmures qui tourbillonnaient dans sa tête, il parvint à sentir la présence furtives des êtres aux alentours. L’aura incandescente d’Amédée et des petits à présent blottis contre elle, celles des pierres, des insectes, des rongeurs, des esprits assoupis ou éveillés, des plantes. Il avisa une direction et partit en cueillette, réalisant plus tard qu'il avait été suivi par le manticorion qu’il avait arraché au commandant des soldats. Il le ramassa et le posa sur son épaule.
— Tu aurais pu rester dormir plus longtemps, ma sœur t’aurait protégé.
Il trouva tout d’abord plusieurs yucca aux feuilles en forme d'épée vert bleuté. Il fit de son mieux pour éviter leurs extrémités piquantes et cueillir leurs fruits encore un peu verts.
— Je suis certain que votre père a survécu au raz-de-marée. Je sais au fond de mon coeur que c’est pour réparer l’injustice que vous avez subi que Naar Shalod est sortie de son lit. Il va venir vous retrouver bientôt.
Azel marqua une pause avant de finir sa phrase:
— J’espère qu’il ne fera pas de ma sœur et moi votre repas à ce moment-là.
S’il avait eu un lien d’âme avec le monstre, rien n’indiquait que les lois de la nature entre prédateur et proie n’allaient pas l’emporter lors de leurs retrouvailles. Il balaya cette question pour l’heure et avisa les feuilles vernies d’un jujubier du canyon. L’arbuste tortueux était couvert de fruits sucrés, Azel en fit une réserve importante tout en donnant la becquée au manticorion qui piaulait comme un oisillon sur son épaule.
— Chut, tu vas attirer des prédateurs.
Il poursuivait sa cueillette, profitant de la présence de l’animal pour se confier, essayant de faire le tri entre ses propres pensées et la présence des esprits qui parasitent sa conscience.
— Je sens que l’esprit de mon père essaye de me dire où il est, mais tout est brouillé.
Il balaya de ses yeux noirs le paysage, comme si la réponse se trouvait dans le relief du plateau. Il jeta un œil derrière lui, la pierre levée où ils avaient dormi était un petit point.
— Tu sais qu’avant je n’aurais jamais osé m’éloigner aussi loin tout seul…
Il en conçut une certaine fierté.
— Enfin, tu es là avec moi…
Il gratta le front de l’animal et entreprit, son sac plein, de retourner auprès de sa sœur, non sans récolter quelques autres fruits en chemin.
— J’espère que grand-père est en vie, Ejaz aussi, et que nous allons tous nous retrouver... Tu sais Mordémon s’est sacrifié pour que je puisse vivre. Je…
Il avala sa salive, il avait été terrifié par ce guerrier et n’avait éprouvé envers lui que de la répugnance. Il s’en voulait à présent de l’avoir si injustement traité. Il mangea une jujube et en donna une au manticorion qui réclamait. Ses pérégrinations furent arrêtées subitement par un cri de détresse. Il releva la tête. La Manticore était posée sur la pierre levée juste au-dessus d’Amédée. Azel vit que sa silhouette musculeuse était prête à bondir sur sa sœur. Azel hurla:
— Arrête! Ne la tue pas!
Ses suppliques ne lui firent pas même frémir l’oreille. Au yeux de la créature, Amédée devait faire partie des ravisseurs de sa progéniture. Azel tendit son esprit, appréhendant le choc avec la conscience implacable de la Manticore. C’était un brouillard de rage. Elle voyait rouge, Amédée l’avait privé de ses enfants, mais le soulagement de les retrouver était tout aussi fort en elle, une joie indicible. Mais qu’importe! Elle devait sévir, laisser libre court à sa rage. Azel arriva à leur hauteur et se jeta en travers de sa route, agrippant Amédée pour faire barrière de son corps. La face difforme et grimaçante de la Manticore trahit son étonnement, elle tendit son long cou et renifla Azel, encore plus troublée de trouver un autre de ses petits blotti contre lui, en sécurité.
— Ne la tue pas, elle a sauvé tes enfants.
Les manticorions, extatiques, se jetèrent dans les pattes de leur père, s'agrippant à lui avec joie. Oubliant sa colère, le monstre roula sur le dos, ses puissantes ailes repliées contre lui, sa queue mortelle, bien éloignée de sa progéniture. Il les laissa l’escalader, les gratifiant d'énergiques coups de langue et de grondements mélodieux.
Azel attrapa la main d’Amédée qui était pétrifiée devant la face grotesque de la Manticore, troublant mélange de lion et d’humain grimaçant. Il lui avait fallu une journée pour ne plus être terrorisé par son aspect, il comprenait ce que sa sœur traversait. Il la tira doucement, l’invitant à se retirer à pas de loup. Les retrouvailles entre la Manticore et sa descendance durèrent encore de longues minutes, dans une célébration faite de chants d’oiseaux, de ronronnements et de toilettage. Le père inspectait ses enfants sous toutes leurs coutures. Amédée, la terreur passée, sentit ses émotions si durement cadenassées depuis deux jours, lui saisir la gorge. La main chaude de son frère dans la sienne était tout ce qui l’empêchait de sombrer à cet instant. Elle était heureuse pour eux, et espérait le même destin pour ce qui restait de sa propre famille. Les manticorions grimpèrent dans la crinière de leur père, juste derrière sa tête, une fois solidement arrimés, la créature ouvrit ses ailes. Il jeta un regard par dessus son épaule aux deux enfants qui se tenaient à distance, puis, avec puissance et agilité, bondit et décolla. Le battement sourd de son vol s’éloignant peu à peu vers les hauteurs des cieux.
— Il n’oubliera pas ce que les humains lui ont fait… mais il n’oubliera pas non plus ce qu’on a fait pour lui.
— C’était le sens de son dernier regard?
Azel acquiesça doucement.
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