Partie 2 ~ 8
Le soleil venait de se lever lorsque Fazam les réveilla. Ils se rendirent au point de rendez-vous à l’entrée du village où Mordémon les attendait tel un corbeau immobile.
— Bonjour, Sieur Mordémon!
Il posa ses yeux vairons sur Amédée et entendit son cœur accélérer, signe qu’elle le craignait. Puis, comme un loup, il se tourna vers son jeune frère, le sien palpitait à tout rompre, trahissant sa terreur. Mordémon n’avait pas souvent croisé d’enfants aussi téméraires, avançant malgré leurs peurs. Le jeune berger arriva à son tour, monté sur un âne. Amédée sentit ses joues s’empourprer. L’adolescent d’une quinzaine d’années avait des yeux verts et une peau brune ambrée. Il était très beau. Il regarda le Lame noire avec aversion et prit la tête de la troupe sans lui adresser la parole, les mots de sa mère encore frais dans son esprit. C’est ainsi que le groupe prit la route, par le sentier serpentant vers les hauteurs du canyon en direction du sud-ouest.
Les chevaux suivaient les pas sûrs de l’âne tandis que le fracas des sabots se répercutait sur les parois. Amédée et Azel dévoraient le paysage des yeux, ils n’avaient cessé de prendre de la hauteur depuis le matin, serpentant sur des épaulements rocheux, sur des sentiers si étroits qu’ils menaçaient de faire basculer leurs montures dans des gouffres profonds au moindre faux pas. Ils prenaient de l’altitude sans jamais atteindre le plateau, la profondeur des gorges était devenue vertigineuse et se tromper de sentier pouvait mener à un égarement fatal. La roche était zébrée d’une végétation turquoise odorante qui cascadait de ses moindres fissures comme la cire fondue des bougies dans les temples. Enfin, alors qu’ils prirent la direction de l’Ouest, l’angle du vent venu de la mer lointaine se mit à faire chanter plaintivement le chœur de roches.
Ejaz avait grandi sur ces chemins et s’y orientait sans mal. Amédée se laissait bercer par les pas de la jument alors qu’Azel, pris de vertige, se cramponnait à elle. Le lieu lui paraissait indompté en comparaison de l’Oasis, et même les collines de pierres sèches qui l’avaient tant impressionnées la veille, n'étaient rien en comparaison de la puissance des éléments et des esprits qui animaient les profondeurs du canyon. Ils parvinrent à un embranchement et Amédée eut une sueur froide en voyant un des chemins monter si abruptement que même des chèvres auraient pu s’y rompre le cou. Pour la première fois depuis le début du jour, Ejaz s’arrêta. Son âne tandis ses oreilles en avant, fixant quelque chose devant lui, les naseaux froissés. Amédée et Azel sentirent à leur tour une forte odeur qui leur souleva le cœur et crispa l’encolure de Galla. Ejaz avança :
— C’est une panthère des sables. Elle a été attaquée par les étrangers. Dans le canyon on ne chasse qu’à la fronde, cet animal est percé de carreaux d’arbalètes.
Tous virent le corps de l’animal, étendu de tout son long sur la roche, la gueule grande ouverte, sa langue violette pendante. À l’unisson, les enfants du désert entonnèrent le chant murmuré de leur Maître en hommage à sa création arrachée au canyon puis l’adolescent murmura :
— Cette mise à mort est une humiliation.
Il mit pied à terre et entrepris de retirer les projectiles. Azel le regardait faire, intimidé par les immenses pattes du fauve, ainsi que ses crocs, il n’en n’avait jamais vu d’aussi près. Amédée demanda avec gravité :
— Pourquoi a-t-il été tué ? Ils n’ont même pas pris sa fourrure.
— Parce qu’ils cherchent des manticores et ils tueront tout ce qui ressemble de près où de loin à l’une d’elle. Ce pauvre animal n’avait aucune chance devant autant de rage.
Alors soudain, comme un écho aux paroles du jeune homme, des cris et des clairons de chasse retentirent. D’autres plus lointains leurs répondirent, et le fracas d’une cavalcade remonta du fond du gouffre, rebondissant sur les parois. Il blêmit:
— À les pourchasser ainsi, ils vont repousser les monstres jusqu’au fond du canyon, dans le royaume des esprits, là où nul mortel ne doit mettre les pieds.
Tous se tournèrent vers le jeune berger qui ajouta:
— De terribles calamités s'abatteraient sur le peuple du canyon et sur toute l’Oasis si cela devait arriver.
Azel se racla la gorge et demanda:
— Ce sont des étrangers, ils ne connaissent pas le canyon. Peut-être que si on leur expliquait, ils arrêteraient?
Ejaz leva les yeux au ciel :
— Pour finir troués de carreaux d’arbalète comme des vieux paniers! Non merci!
— Hey! Ne parle pas comme ça à mon frère!
Fazam les ramena au calme :
— Faisons confiance aux djinns du canyon, on dit qu’ils chassent tous ceux aux mauvaises intentions. Nous devons avancer, en espérant ne pas croiser ces barbares… ni les monstres qu’ils pourchassent.
Mordémon avait récupéré les carreaux d’arbalète et les examina de près, sourcils froncés. C’était un ouvrage très fin, un acier d’une excellente qualité. Se remettant en selle, il lança Zaria au pas dans la descente. Ils avancèrent ainsi tout le jour durant, et le jour suivant. Les chemins le long des corniches les forçaient à marcher en file indienne et n’étaient pas propice aux conversations. De plus, la crainte de tomber sur les chasseurs les rendait tous très silencieux. Amédée s’était remplie les yeux du décors et à présent s’ennuyait ferme. Elle parvint tout de même à échanger quelques mots avec le Lame-noire lors d’une courte halte pour faire boire les chevaux et se détendre le dos:
— Vous avez déjà combattu des manticores, Sieur Mordémon?
— Une fois, il y a très longtemps.
— Et comment sont-elles?
Le guerrier leva un sourcil vers elle et déclara:
— Ce sont des fauves à tête humaine.
Amédée commença à blêmir tandis qu’il ajouta:
— Elles ont deux ou trois rangées de crocs acérés et un dard empoisonné à leur queue. Elles font deux à trois fois la taille d’un buffle et les plus anciennes d'entre elles sont ailées.
Amédée regretta d’avoir posé la question. Maintenant elle imaginait ces créatures monstrueuses derrière chaque rocher. Prise d’un frisson, elle demanda:
— Et comment vous avez gagné ?
— Avec un régiment.
Ils avaient perdu de la hauteur et rejoignaient peu à peu le cours d’eau turquoise qui tapissait le fond du gouffre. La lumière était plus rare, la température baissa et l’humidité triompha. La végétation devint plus luxuriante. Tout était recouvert d’une une mousse épaisse qui habillait la roche, assourdissant le son de leurs pas. De petites cascades perçaient les falaises et coulaient comme des rubans d’argent, rebondissant sur les roches des parois pour rejoindre la rivière en contrebas. On oubliait alors l’aridité du désert ou la sécheresse des pierres soumises aux tourments du soleil. Azel se perdait facilement dans ses pensées, bien malgré lui. Il aurait aimé rester concentré, mais c’était comme si les bruissements et les tintements qu’il côtoyait dans l’Oasis était sur le point de devenir des murmures dont il pourrait enfin percer le sens. Il avait l’impression que son esprit était de plus en plus léger, qu’il pouvait quitter le corps fluet qui le rattachait au monde matériel et partir, loin de la peur, loin de la tristesse, loin de la mort aussi. Il laissa tomber sa tête sur l’épaule de sa sœur et pensa qu’il ne pourrait jamais la laisser seule comme ça.
— Ça va, Azel?
— Oui, je suis fatigué c’est tout.
Elle tapota la main de son petit frère accrochée à sa taille et lui dit:
— Moi aussi, et en plus j’ai les fesses en bouillie.
Azel était si détaché qu’il en avait même oublié l’état de son propre séant peu habitué aux longues chevauchés. Sa soeur ajouta:
— Au moins on aura le cuir dur quand Dalila nous passera un savon.
Azel pouffa puis pensa au confort de la ferme qui lui manquait plus que tout. Ils gardèrent un moment le silence, et Amédée dit à son tour:
— J'aurais préféré que tu restes en sécurité à la ferme.
Il chuchota:
— S’il y a une chance de voir l’esprit de papa, je dois essayer aussi.
Ejaz arrêta enfin son âne. Ils avaient atteint le fond du gouffre où courait une des multiples rivières qui alimentaient la Shalod en aval. Il posa un genou au sol, prit une pincée du sable de la berge entre ses doigts qu’il porta à son front puis à ses lèvres en signe de dévotion. Les autres habitants de l’Oasis murmurèrent une prière au Maître du Désert.
— C’est ici même que j’ai trouvé le corps d’Amon.
Indifférent au chagrin qui s’emparait de chacun, Mordémon descendit de Zaria et s’approcha du berger agenouillé.
— Où exactement?
— Dans ces bois flottés..
Il poussa un grognement après avoir balayé les alentours de ses yeux vairons:
— Il est forcément mort en amont du courant. Nous devons continuer.
Ejaz se remit debout et épousseta sa tunique.
— Je n’irais pas plus loin. J’ai dit que je vous conduirais là où j’ai retrouvé le corps d’Amon.
Fazam s'inquiéta :
— Comment rentrerons nous sans ton aide gamin?
— Vous comptez continuer à le suivre? Il serait plus prudent de revenir au village avec moi et d’y attendre le Lame Noire.
— J’ai fait une promesse au conseil des anciens, je dois l’accompagner et témoigner de la réussite de sa mission. Pourrions-nous poursuivre l’exploration de ce gouffre encore quelques jours?
Ejaz refusa catégoriquement :
— Cette rivière, nous l’appelons Naar Shalod, l’ancienne veine. Nous l’honorons et la craignons.
— Pourquoi ?
— Elle est aussi sacrée pour nous que le Maître du Désert. C’est le lit des esprits de l’Oasis et il ne faut pas le troubler. Nous refusons même d’y boire.
Dans le canyon comme l’Oasis, les esprits étaient sacrés et tout-puissants, leurs interdits étaient une loi d'airain. Fazam proposa :
— Peut-être qu’une autre route peut nous mener en amont sans nous obliger à traverser Naar Shalod ?
Ejaz grimaça, mais ne rejeta pas la suggestion.
— Oui, je connais un sentier qui peut nous porter plus vers l’Ouest, vers la source, qui nécessite de passer par les plateaux. Ce sont des routes dangereuses et j’ignore si elles sont praticables aujourd’hui.
Mordémon statua :
— Nous séparer vous mettrait tous en danger. Nous devons rester ensemble. La nuit va tomber dans quelques heures. Installons le camp et nous aviserons la route vers l’Ouest par les plateaux après un peu de repos.
Il posa ses yeux dissemblables sur Ejaz et ajouta avec gravité:
— Je pense que les esprits aussi ne souhaitent pas qu’un démon foule librement leur territoire.
Ils gravirent un léger promontoire en retrait de la route et en contre-haut de la rivière. Ils dissimulèrent leur feu dans une fosse. Amédée et Azel mangeaient leurs repas tout en regardant le Lame noire performer son étrange rituel à base de fumée, puis assuré de leur sécurité vis-à-vis des démons et des esprits, le guerrier se remit aussitôt en selle.
— Vous allez traverser la rivière, démon?
Ejaz s’était levé et son interlocuteur ne fit pas mine de vouloir lui répondre. Il s’interposa alors devant sa jument, les bras levés:
— Vous ne pouvez pas traverser cette rivière.
Amédée pouvait presque sentir les frissons de crainte parcourir la nuque du jeune berger. Soudain, Zaria, sur ordre de son maître, se cabra de toute sa hauteur et battit l’air des antérieurs avec une emphase de tambour. Ejaz, de stupeur, bascula en arrière et tomba au sol en dehors de la route du Lame noire qui déclara en quittant le campement :
— Rassurez-vous berger, c’est ma jument qui foulera l’eau.
Amédée et Azel se portèrent tous deux aux côtés de l’adolescent au sol qui rejeta leur aide rageusement. Un silence boudeur s’installa dans le groupe, que seul le craquement des flammes et les remous de l’eau perturbaient. Amédée regardait l’autre rive du canyon. Elle ne se distinguait pas de celle qu’ils avaient déjà parcouru à ses yeux. Azel voulut rassurer Ejaz :
— Le Lame noire est terrifiant, mais il connaît bien les esprits. Je ne pense pas qu’il ferait quelque chose exprès pour leur déplaire…
Il songea à la manière dont le Lame noire collaborait avec eux chaque soir pour leur demander protection, honorant des rites qui les faisaient chatoyer de vivacité et d’allégresse. Fazam voulut aussi tempérer les craintes du berger.
— Je crois que la recherche de ce démon nous donnera la faveur des esprits du canyon.
Ejaz se tut, honorant le respect dû aux anciens vis-à-vis de Fazam. Il songea à Amon qu’il admirait tant, et à sa mère qui ne voulait pas laisser un démon s’installer dans le canyon. Il reprit une attitude plus pondérée, tentant d’oublier les brûlures laissées sur ses coudes par sa chute.
Azel se tourna vers sa soeur, changeant de sujet :
— Amédée, tu as vu comme le cheval du Lame noire s’est levé? Tu crois qu’on pourrait apprendre ça à Ourag?
Fazam ria dans sa moustache:
— Apprend lui plutôt à rester les quatre sabots au sol !
L’étalon avait levé les oreilles à l’appel de son nom, puis se figea en fixant l’obscurité. Le temps sembla s’écouler plus lentement dans le craquement du feu et le tumulte de l’eau. Les chevaux ronflèrent soudain d’inquiétude, leurs encolures levées. Amédée tenta de percer les ombres pour trouver ce qui les effrayait, attrapant le poignet de son frère. Fazam, pris d’un instinct irrépressible, se jeta en avant et crispa ses bras autour d’eux.
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