II
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Mon arrivée au domaine de mes nouveaux maîtres, Mme Irina Alexandrovna et M. Félix Moreau me laisse un souvenir amer. L’automne était bien avancé ; nous avions parcouru la distance séparant le prieuré du manoir en carriole tiré par un cheval de trait. La pluie martelait la bâche qui recouvrait notre véhicule improvisé.
Le père Edmond ne roulait pas sur l’or contrairement à ceux qui bénéficieront de mes services. Ils me payaient en nature, gîte et couvert assuré, vêtements parfois que madame me donnait. Je n’avais pas besoin de grand-chose et ne réclamais pas de salaire officiel ou de jours de congé. D’ailleurs, je n’aurais pas osé une telle impertinence. J’acceptais ma condition de subalterne sans crise, bienheureuse de me rendre utile.
Mes employeurs ne vinrent pas à ma rencontre lorsque je descendis de l’attelage. Ils envoyèrent deux majordomes, Victor le roux et Gilles le rougeaud qui portèrent ma malle jusqu’à la chambre qui m’était allouée. Je ne savais pas si je tremblais de froid ou de fatigue, en cheminant pour atteindre l’entrée principale. Avant de me séparer du père Lejeune, je me rappelle m’être précipitée dans ses bras, ne pouvant retenir mes larmes. Il me réconforta, disant qu’il me rendrait visite le plus souvent possible. Son temps était compté et il repartit, me laissant aussi malheureuse qu’un oiseau englué à cause de la chasse à la colle. Il tint parole au début, un jour par semaine, puis je ne le vis que pour des raisons qui ne me concernaient pas.
Mes premiers pas en cette vaste demeure me causèrent bien du souci. Je me perdais, ne retrouvant pas mes repères, parcourant de nombreux couloirs, tous semblables, décorés des mêmes tapisseries d’un autre siècle, présentant des scènes de bataille, de chasse à courre ou des dieux de l’antiquité. Bientôt, je ne fus plus autorisée à me promener comme bon me semblait. Je devais rester auprès de Liviana la plupart du temps, lui donnant ses repas, la divertissant avec ce que je trouvais autour de nous, pas grand-chose car la plupart des jouets étaient cassés. La fillette, âgée de cinq ans ne respectait pas ses affaires. Je m’efforçais de lui expliquer la valeur de ces choses ; elle s’en fichait et prenait même plaisir à détruire. Je m’armais de patience, pourtant il m’arrivait de ne plus pouvoir gérer ses colères. Au début, je venais m’entretenir de ces problèmes avec madame, très à l’écoute, mais n’intervenant pas directement. Elle me disait en référer à monsieur. S’il fallait racheter des fournitures scolaires, livres ou poupées, il répondait par l’affirmative. Quant à parler avec sa fille ou lui consacrer un peu de temps, il se défilait, n’ayant jamais un moment. Il me conseillait de la punir et il me montra plusieurs fois comment la châtier.
Un soir d’hiver, il lui demanda de se placer devant la vaste cheminée. Elle se trouvait dénudée et il se servit d’un martinet pour la fouetter jusqu’au sang. J’en avais le cœur retourné car je vivais à travers cet enfant d’à peine sept ans, la douleur de l’humiliation puisque je devais assister à la scène ainsi que sa mère et les domestiques. Pauvre petite, au visage d’ange. Je me souviendrai toujours de son regard azuré, ses lèvres en chapeau de gendarme qui dessinaient souvent une moue adorable, ses fossettes lorsqu’elle souriait à mes histoires. Elle aurait pu charmer de nombreuses personnes si on lui avait donné l’occasion d’en rencontrer. Pourquoi tant de brutalité sur sa propre fille ? Je ne comprenais pas et mon impuissance me minait. Je refusai d’employer cette méthode barbare, préférant lui rappeler son obligation d’obéir et de se conformer à certaines règles. Peine perdue devant des adultes qui ne la respectaient pas ! Son visage s’assombrissait au fur et à mesure que les mois passaient, devenant hostile à la moindre de mes remarques. Les corrections de son père n’y faisaient rien, renforçant sa détermination à tout saccager, à ne pas vouloir apprendre. Elle s’enfermait dans un mutisme pénible au moment des leçons et devoirs écrits. Les crises de provocation, suivies de pulsions colériques s’enchaînaient à un rythme épuisant pour moi et l’entourage immédiat.
J’en parlais à mon bon père Edmond lorsque certaines semaines j’avais le bonheur de le revoir, afin qu’il dénoue la situation et qu’il persuade M. Moreau de changer d’attitude envers sa fille. Il me promit d’aborder le problème avec les parents et me conseilla de commencer le catéchisme. La révélation qu’un être supérieur puisse l’écouter lui serait bénéfique. Savoir qu’il aime chacun d’entre nous, donc elle en particulier ne pouvait que la réconforter. Je tentai de lui raconter la venue de Jésus sur Terre, la création de toutes choses grâce à Dieu, le paradis, Adam et Ève. Elle semblait attentive, surtout lors de l’épisode de la tentation par le serpent. Je lui appris des prières qu’elle récitait avec ferveur.
Lorsque je ne pouvais pas l’emmener au dehors se défouler, les journées me paraissaient interminables. D’ailleurs, sa mère, Irina, ne nous accompagnait pas. Se promener au milieu de la nature avec sa fille lui aurait permis de nouer le dialogue et peut-être d’adoucir les relations conflictuelles qui menaient à une impasse. L’éveiller d’une manière vivante plutôt que lui imposer un enseignement juste théorique, me semblait être la solution. Je sentais que Liviana avait grand besoin d’amour et d’attention. Cette capacité d’empathie n’existait pas. La petite se heurtait à des murs, à de l’indifférence ou à des châtiments corporels ce qui l’incitait à utiliser la violence pour s’exprimer.
Mme Irina, cette femme douce et mélancolique vivait recluse, ayant peu de contact avec l’extérieur. Quelles étaient ses occupations ? Mystère !
Comme j’habitais une aile du manoir à l’opposé de mes employeurs et que je devais m’y cantonner, je ne peux pas affirmer qu’elle passait ses journées, enfermée dans sa chambre ou son boudoir, endroit où elle me recevait chaque matin vers dix heures, afin de m’indiquer les différentes tâches qui m’incombaient. Pendant ce temps un des hommes, enveloppé d’un long manteau noir, sorte de toge resserrée à la taille prenait le relais auprès de Liviana, pour lui donner un goûter ou la surveiller. Elle ne bronchait pas en leur compagnie.
Ces individus surgissaient à l’improviste et devaient servir de gardes aux propriétaires, mes maîtres pour qui j’éprouvais de l’antipathie. Au milieu du parc, j’apercevais de temps à autre ces êtres chauve-souris sinistres, menant les chiens vers leur enclos ou les dressant à obéir aux ordres.
M. Moreau, homme d’affaires n’apparaissait qu’en fin de semaine au mieux. Souvent on ne le voyait pas pendant de longs mois. À son retour, il organisait des réceptions qui pouvaient durer plusieurs jours et nuits. Je dirai même des orgies car il m’est arrivé de surprendre, malgré moi, quand je me dirigeai vers la chambre de Liviana, très tôt le matin ou tard dans la nuit, des invités encapuchonnés se livrant à des pratiques que la morale réprouve. Lorsque je longeai les couloirs, j’apercevais des silhouettes entrelacées derrière les portes fenêtres du grand salon. Leurs ahanements ne trompaient pas sur ce qu’ils faisaient. En m’approchant des fenêtres non obstruées par des volets, je pouvais contempler la débauche sexuelle de ces individus. Sur la terrasse à l’arrière des manoirs, allongés sur des chaises longues ou sur le sol, entourés de créatures vêtues de sous-vêtements qui s’affairaient au-dessus d’eux, ils ne se gênaient pas à tester toutes les positions, devenant actifs ou passifs. Certains côtoyaient de près des fillettes ou des garçons très jeunes en petite tenue. Ils les trituraient, les embrassaient à pleine bouche, les obligeant à venir lécher leurs entrejambes. Je remarquai des bleus, hématomes sur la peau des enfants. Est-ce qu’ils les battaient pour augmenter leur plaisir ? Ces copulations me faisaient penser aux dessins des manuscrits interdits du père Lejeune où Satan représenté sous sa forme de bouc s’accouplait avec des sorcières. Je me dépêchais de filer, de peur d’être repérée et contrainte de venir assouvir leurs besoins pervers car ces pratiques ne me semblaient pas normales, bien que mes expériences en ce domaine fussent éphémères. Je mentirais si j’affirmais ne pas avoir envie d’y goûter, mais de cette façon, cela heurtait ma conscience. Vierge à dix-huit ans, je pensais qu’il me faudrait bien un jour rencontrer un amoureux. Je rêvais d’un prince charmant et aucun des hommes que M. Moreau invitait ne m’attirait. Je priais mon Dieu de me prémunir de pensées obscènes et je réussissais parfois. Il m’arrivait de me caresser et aussitôt après je demandais le pardon. Ah, ces moments où je n’étais pas fière de moi, parce que je me laissais aller à mes pulsions sensuelles. Ce que j’entrevoyais lors de ces réunions privées me poussait au vice et j’en étais confuse. Pardon, mon Dieu si j’ai péché !
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