III

📖 La mal cachée ✍️ PrinceVelihan 📝 1424 mots


Du fait de son agitation pendant la nuit, que sa mère ne pouvait calmer, Liviana se vit contrainte de dormir dans une partie éloignée des appartements de ses parents. Dès lors, elle fut livrée à elle-même. Malgré l’interdiction d’aller la voir, je me déplaçais afin de m’assurer de son état. La porte étant verrouillée, je restais à écouter si elle allait finir par s’endormir. À cette époque, âgée de huit ans, elle souffrait de somnambulisme aggravé. Elle déambulait, même dehors, faisant aboyer les chiens et ne pouvait plus retourner à son point de départ. Victor la retrouvait au matin, frigorifiée.

De la savoir abandonnée, m’empêchait de profiter d’un sommeil réparateur. Je me levais de nombreuses fois, en proie au doute. À chacune de mes virées nocturnes, j’éprouvais un sentiment de malaise à espionner cette fillette. Je l’entendais gémir, crier des insanités et surtout affirmer que Dieu ne l’aimait pas. Parfois, je ne percevais aucun bruit. Est-ce qu’elle était là ? Depuis que je soupçonnais son père d’avoir une double vie, homme respectable en journée, mais immoral la nuit, je craignais le pire. Peut-être se contentait-il seulement d’observer les agissements dépravés de ses invités ? Donc, je me demandais s’il n’offrait pas sa fille à ses hôtes, en guise de friandise.


Puis, un jour, Liviana se mit à détester tout ce qui se rapportait à l’enseignement du Christ. Elle possédait un cahier sur lequel on collait des images pieuses qu’elle griffonna, un matin. J’espérais qu’elle acceptât d’être baptisée et M. Moreau, Mme Irina s’y préparaient. À cause du spectacle d’obscénités auquel j’assistais certains mois, je ne croyais pas une seconde à la sincérité de M. Moreau. Je doutais qu’il respectât les préceptes des chrétiens. Les seules fois où il m’adressa la parole, ce fut pour m’expliquer comment punir sa fille ou m’interdire de rôder vers leurs appartements et certaines salles du manoir. C’était un homme d’âge mûr, très grand, aux yeux inquisiteurs. Son regard transperçait et il avait l’air de vouloir mettre à nu la pauvre chose qui se tortillait devant lui. Je n’en menais pas large et baissais la tête assez vite.

Ce qui marqua un net changement chez Liviana, ce fut à l’apparition de ce qui me semblait être ses règles. À onze ans, c’était tôt ! Bien sûr, personne ne l’avait informée des transformations qui arriveraient. Je pensais que ce n’était pas à moi de le faire, mais à sa mère. Irina ne me donna aucune indication à ce sujet.

Une fois la porte de la chambre déverrouillée par un des gardes noirs, j’entrai afin de travailler avec mon élève. Ce matin-là, alors que je sortais un livre de sa bibliothèque qui était très fournie, du sang coula entre ses cuisses. Elle se mit à hurler, au bord de son lit. Je lâchai l’ouvrage et me précipitai dans la salle de bain contigüe pour y chercher une serviette de toilette. Elle absorberait le flux. Pendant que je soulevai son corps afin de mettre cette protection sous les fesses, je lui expliquai qu’elle grandissait, et deviendrait comme sa maman.

Elle s’affola, incapable d’écouter. Prise de convulsions, je tentai de la calmer sans succès. Sa chemise de nuit fine - on était en plein été - se teintait de rouge. Elle ruisselait de sang et moi-même fus paniquée. Pour finir, elle tomba par terre et ne bougea plus, étendue sur le dos, aussi raide qu’un bout de bois. Dès que possible, je courus appeler du secours.

Je trouvais sa mère, installée à la table de la salle à manger. Elle prenait son petit-déjeuner, assistée d’un domestique en long manteau sombre, tenue qui semblait être la règle chez ces maîtres. Sa réaction fut de me faire languir, ne se troublant pas une seconde. Je l’aurais cru préoccupée par le risque que sa fille encourait d’étouffer ou de perdre la vie. Je lui suggérais d’appeler un médecin ou toute personne capable de comprendre le mal qui s’installait en Liviana. Cette femme préféra la laisser ainsi plutôt que de faire appel à des spécialistes. Je pouvais la nettoyer et attendre que son état se stabilise car il existait des arrière-parents du côté paternel sous l'emprise de symptômes semblables. Ils n’en étaient pas morts et avaient poursuivi leurs occupations après ces crises. Je patientai pendant qu’elle terminait son repas, en proie à un réel chaos intérieur. Mon cœur pleurait pour cette fillette si peu aimée et respectée.

Elle finit par me suivre à pas lents, aussi touchée par la situation qu’une étrangère ne comprenant pas la langue française. La petite n’avait pas bougé, en catalepsie. Sa poitrine se soulevait à intervalles réguliers. Je remarquai que le sang ne coulait plus et je me dirigeai au cabinet de toilette attenant à la chambre afin d’imbiber d’eau et de savon un linge qui enlèverait les marques rouges. Je revins et essayai de manipuler le corps paralysé afin de le débarrasser de la chemise souillée, sans succès. Irina s’était installée sur une chaise, toujours l’air absent. Cette femme ne m’aida aucunement.

D’un coup, alors qu’elle semblait endormie, Liviana se releva tel un ressort. Ses cheveux en bataille, sa bouche tordue par un affreux rictus, les yeux révulsés, injectés de sang, elle fixait sa mère d’une manière appuyée. Cette dernière qui ne la regardait pas, tourna la tête vers elle et ne put que constater la transformation terrible d’une fillette de onze ans en une créature repoussante. Irina se leva brusquement, mue par un instinct de fuite devant la terreur que sa fille lui inspirait.

Je ne reconnaissais pas mon élève qui manifestait pourtant une indiscipline pénible. Mais à ce moment, son apparence me paraissait cent fois pire. Sa pâleur la rapprochait du cadavre ambulant, ses gestes saccadés la faisaient ressembler à un automate. Elle se mit à bondir en direction de sa mère tout en proférant des insanités avec une voix déformée et rauque. Des injonctions terribles et des mots hostiles, chargés de haine sortaient de sa gorge « Tue-là ! Vas-y ! Poufiasse, je te hais ! Salope, ordure, je vais te broyer les os ! » J’assistai impuissante à un déferlement d’actes choquants que je n’aurais pas imaginé possibles venant d’une jeune personne de cette constitution. Elle attrapa sa mère par les cheveux, la fit tournoyer au-dessus d’elle en crachant, la propulsant contre un mur. Le bruit attira un des domestiques qui tenta de s’interposer en vain. La force plus que décuplée de Luciana surpassait celle d’un homme même robuste. Ce dernier fut lui aussi projeté avec une violence inouïe sur le miroir qui se brisa en morceaux. L’un des débris servit à taillader le cou d’Irina. Sa tête se détacha et roula devant l’employé assommé. Du sang m’éclaboussa, pourtant je restai sans bouger, tétanisée. Le papier peint bleu clair se couvrait de larges taches sanglantes tandis que le tapis aux jolis tons floraux s’imbibait du liquide vermeil. Sans stopper sa frénésie, la fillette devenue démone agrippa les bras du serviteur à terre. J’entendis des craquements. Elle réussit à les briser au niveau des épaules. Un hurlement retentit dans toute la maison. Celui sur qui Liviana s’acharnait vociféra au point de me rendre folle jusqu’à ce que ses cris évoluent en des gémissements moins intenses, puis cessent définitivement. J’étais si terrifiée que je n’osais rien tenter. D’autres hommes en noir arrivèrent. Ils purent la maîtriser, puis elle se mit à délirer, à prononcer des phrases incompréhensibles. Sa peau se perlait de sueur.

Les majordomes, Victor et Gilles accoururent. Ils se chargèrent de remettre la pièce en état avant que Moreau ne revienne. Il n’était pas question d’appeler un médecin ou les hommes de loi. Rien ne devait filtrer et je fus mise à l’écart en attendant la suite.

De retour dans ma chambre, je tremblais de tous mes membres, l’âme et le corps gelés. Sous mes couvertures, je tentais de me ressaisir, pourtant je n’y arrivais pas. Les images terribles du massacre d’Irina et du domestique par cette petite Liviana défilaient à toute allure devant mes paupières fermées. Que lui arrivait-il ? Est-ce que la colère pouvait à ce point provoquer une folie pareille ? Voir un joli visage se déformer en un masque hideux et une fillette devenir démente me marqua d’une manière indélébile. De plus, je ne comprenais pas les saignements sur sa peau.

Le lendemain, je me réveillai avec des vertiges. Je gardai la chambre, en espérant que Liviana se serait calmée et que quelqu’un veillerait sur elle. J’appris plus tard par le prieur qu’elle demeura allongée pendant le même temps que dura mon ind

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