ANNEXE H/PRCESS-SYLV-243/S01-03
FICHE HÉROÏNE — LA PRINCESSE HÉRITIÈRE
SYLVIE MONIQUE ISABEAU DE SYLVARIA
(Première fiche — Après la saison troisième)
Entrée n° 28-A du registre. Consignée en l'an 4422 de la fondation de Sylvaria, sous le règne de la deux cent quarante-deuxième Porteuse du Nom, en la saison quatrième des Chroniques. Par la Main de la Sixième Lampe, qui ne se nomme pas, comme toujours.
Ah, Chroniqueur, voici donc venu le moment que j'attendais : ouvrir le registre du Royaume de Sylvaria et y tracer, trait après trait, le portrait de celle qui porte pour la 243ème fois le Nom de la Sainte Sylvie !
J'ai relu vos quarante-six récits avec la minutie d'une Archiviste des Grands Centres du Savoir, et je vous livre ici la fiche que j'en extrais. En prose, comme il se doit, car une princesse ne se résume pas en colonnes. Je vous signale au passage que j'ai traqué les âges comme on traque une licorne : il y a du fil à démêler !
Que le lecteur soit d’emblée prévenu : celle-ci n'est pas une fiche docile. L'Archiviste a rédigé, en son temps, des notices sur des objets, des guildes, des royaumes entiers, et tous, même les plus fantasques, sont demeurés sagement sur le papier. La Princesse Sylvie, elle, échappe à la feuille. Trois saisons de Chroniques la traversent comme un vent traverse un champ de blé, et l'Archiviste, en relisant tout ce fonds, s'aperçoit qu'il a passé autant de temps à la regarder courir qu'à la décrire. Que cela soit donc dit une fois pour toutes : cette fiche est une trajectoire, non un portrait.
***
Titulature et Origine
Née en l’an 4400 du comput du royaume de Sylvaria, elle porte le nom complet de Sylvie Monique Isabeau de Sylvaria, et elle est la deux cent quarante-troisième Porteuse du Nom de la Sainte Sylvie, fondatrice du royaume il y a plus de quatre millénaires. Princesse Héritière du trône de Sylvaria, royaume-continent d’un milliard trois cents millions de sujets.
Que le lecteur mesure ce que signifie cette numérotation : être Sylvie, à Sylvaria, n'est pas avoir un prénom, c'est continuer une phrase commencée il y a plus de quatre mille quatre cents ans. Les textes Fondateurs ont fixé que Sylvie sera pour toujours et à jamais le nom des Reines, et par un décret datant du troisième siècle après la Fondation, seule les Reines, de tout le Royaume, sont dignes de porter le Nom. Elle est l’Unique. Comme toutes celles qui la précédèrent. Au même titre que toutes celles qui la suivront.
Sa mère, la Reine Sylvie Grace Amandine de Sylvaria, est la deux cent quarante-deuxième Porteuse. Son père, le Roi Lothair Théodoric Armandor, exerce sous l'autorité de la Reine tous les aspects de la royauté, arrangement que les Chroniques relatent sans commentaire durant ces trois premières saisons et que l'Archiviste se borne à saluer.
La Princesse est issue en ligne directe, par sa mère et par elle, d'une branche de couleur des descendantes de la Sainte Sylvie, cette lignée des porteuses du Nom dont sa mère est l'actuelle dépositaire, et dont elle-même sera la prochaine. Métisse, c'est en ces traits, la peau ambrée, les cheveux sombres et fougueux qui lui échappent de tout chignon dès qu'elle court, ce qu'elle fait sans cesse, que le sang de la fondatrice s'incarne aujourd'hui. C'est un héritage de sang autant que de couronne, qui fait d'elle l'incarnation vivante de la chaîne sacrée du royaume.
***
L'Apparence — son Visage, sa Peau, sa Grâce, sa Beauté
C'est ici que l'Archiviste doit commencer par un aveu : de toutes les personnes du fonds, la Princesse Sylvie est celle dont les Chroniques, pudiques, parlent le plus et décrivent le moins. Les feuillets disent d'elle qu'elle courait, qu'elle riait, qu'elle tombait, mais son visage même, ils l'ont laissé aux peintres, qui flattent, comme chacun sait, et aux capteurs numériques, qui ratent toujours de justesse les selfies, comme chacun le vérifie tous les jours. Il faudra donc composer, comme toujours, avec les regards des autres, et c'est dans ces regards-là, glanés sur trois saisons, que la matière fut trouvée.
Commençons par le sang, puisqu'à Sylvaria même chose se dit ainsi. La Princesse est métisse, avons-nous dit, et ce sont les traits de cette lignée qui l'habitent : la peau ambrée que les Chroniques ne nomment jamais mais que trahissent tous leurs silences. Car elles notent, elles, que la Damoiselle Sibylle devenait « rouge de honte », que Margot « rougissait violemment », que le Prince Olivier « devenait pâle », et que la Princesse, elle, ne rougissait pas. Sur une peau ambrée, le rouge pur ne s'affiche pas comme tel. Il se traduit. Et glanées sur trois saisons, ces traductions composent une physionomie émotionnelle qui n'appartient qu'à la Princesse. Ainsi, l’embarras, chez elle, ne monte pas en rouge, il l’approfondit, là où d’autres rougiraient comme des fraises. Sa carnation s'avive d'un ton, comme un bronze qu'on polit. La chaleur lui monte du sternum aux tempes, et ce qu'un portrait figerait pour un simple voile de pudeur, les Chroniques le saisissent en pleine course.
Prenons la colère, qui mérite sa notice propre, car c'est l'émotion la mieux documentée du fonds. Quand la Princesse s'embrase, le mot, cette fois, est exact, ses joues sombrent d'un ton, comme un ciel d'orage en approche. Ses traits se durcissent, ses yeux noirs, attestés une fois au moins, se resserrent d'une netteté troublante. C'est par eux qu'elle fusilla Mei Ling, d'un regard « qui aurait pu faire fondre de la glace », l'Archiviste renvoyant le lecteur à la réception finale avec la délégation de la lointaine Cathay pour mesurer ce qu'un regard de la sorte accomplit sur des lanternes de soie. Le lecteur voudra bien noter la supériorité dramaturgique du procédé : un visage qui rougit supplie presque le pardon. Un visage qui s’assombrit en amont des foudres annonce la foudre. La devise-documentaire du fonds, « On ne me la fait pas à moi ! » s'accompagnait, dans toutes les occurrences attestées, de ce changement de ciel, et les servantes apprirent très tôt à lire la météorologie de ces joues-là mieux que celle du ciel.
Les cheveux enfin, que les Chroniques capturent mieux que tout portrait : de longues tresses soigneusement tressées le matin, et toujours défaillantes dès midi, car il est attesté que la Princesse ne courre jamais, vers un gâteau, un dragon, un général ou une licorne, sans que ses boucles sombres n'y perdent une partie de leur office. Les coiffeuses du palais, murmure une marge, ont appris à tresser pour la vitesse et non pour la durée.
Vient ensuite ce que le registre appelle, faute de mieux, la grâce, et que les Chroniques documentent comme paradoxale. Car la Princesse Sylvie a toujours eu deux corps, ou du moins un corps avec deux modes de fonctionnement.
Le premier est le régime public de l'enfance : une élégance déclarée, proclamée, réputée dans tout le royaume dès ses six ans et que chaque Chronique s'empresse de démentir dans le paragraphe suivant. Car cette gracieuse enfant trébuche sur ses traînes, atterrit dans les gâteaux royaux, traverse les cloisons de papier de soie, renverse les théières et plonge dans les bassins à poissons. Les Chroniques de cette époque la décrivent comme on décrit un ouragan bien habillé. Le contraste est le principe même de cette présence physique : une princesse des rêves qui se déplace en catastrophe ambulante. Mais voici ce qui intéresse l'Archiviste : ce corps-là ne disparut pas, il se déplaça.
Aux alentours de sa vingt-et-unième année, sous les vigilances croisées de la Damoiselle Sibylle, du docteur Ambrosius et de la terrible perspective des caméras, la grâce cessa d'être un attribut amovible pour devenir une acquisition. La scène est consignée avec précision : lors de l'audition de l'art du thé, l'Archiviste note que les producteurs, gens difficiles s'il en fût, déclarèrent que leurs meilleures actrices « ne faisaient pas mieux ». La grâce, donc, existe chez elle. Elle exige seulement, apparemment, d'être bien chauffée avant d'apparaître, à l'image de certains thés qu'elle sert. Et sa capacité d'apprentissage est fulgurante, pour autant que la Motivation daigne lui accorder la grâce de l’effleurer du doigt.
Reste la beauté, et sur ce point le fonds est bavard à proportion de sa timidité. Margot, sans flatterie possible, la lui reconnut sous le costume modeste de serveuse qui « mettait en valeur sa beauté naturelle ». Le Prince Olivier, dont les archives consignent chaque sourire réconfortant comme d'autres consignent des traités, ne la lui compta jamais par écrit. Et Maître Wei, lors de la fameuse deuxième prise, versa sur sa joue une larme qui la fit s'évanouir d'émotion. L'Archiviste laissant au lecteur le soin de décider si l'homme pleurait le personnage ou la comédienne.
Mais c'est la jalousie de la Princesse pour Mei Ling qui fournit au registre sa meilleure preuve indirecte : car si l'on compare, dans les feuillets, la beauté de porcelaine de la légendaire actrice de Cathay à celle de l'héritière de Sylvaria, on découvre qu'elles ne sont pas de même espèce. Mei Ling est belle comme on l'est dans les peintures : dans l'immobilité, l'ovale parfait, le sourire qui n'a pas besoin d'être expliqué, une pâleur nacrée qui luit sous toutes les lumières égales. La Princesse est belle comme on l'est dans les Chroniques : en mouvement, sautillant de joie, le teint avivé de colère, de grimacer en retenant un pouf ! devant une caméra et le regard baissé d'un embarras que seuls ses proches surent lire à la chaleur de ses tempes. Tant et si bien qu'aucun portrait officiel ne la saisit jamais, et que la meilleure image d'elle que le fonds conserve n'est pas une image mais une température. Celle d'un visage ambré qui venait de s'illuminer, et que l'atelier des peintres ne parvenait jamais à refroidir assez vite pour la copier.
On ignore si elle se sait belle. On peut inférer qu'elle s'en moque, sauf les jours de costumes de Première Princesse brodés d'or, où elle s'en moque un peu moins. Et l'Archiviste clôt cette rubrique par l'observation qui s'impose : des trois saisons, la seule créature qui vit jamais la Princesse immobile, silencieuse et parfaitement elle-même fut une licorne tachetée à la corne de travers. Ce qui, pour un royaume fondé par une Sainte, est une manière d'homologie, et le registre n’ira pas plus loin.
***
Les Traits Constants
Toute personne documentée dans le registre exige qu'on fixe d'abord ce qui ne varie pas, et ce qui ne varie pas chez la Princesse tient en un petit concert de forces contradictoires dont on n'ose pas dire qu'elles la tirent, car en vérité elles la tiraillent.
Un perfectionnisme vorace, qui lui fit exiger des tulipes uniformes sur des centaines d'Unités de parterres, rédiger des listes pour une chasse à la licorne dite « spontanée », et réécrire un banquet jusqu'à ce que le gâteau lui tombe dessus, ou qu’elle tombe dans le gâteau. Ce qui, l'Archiviste le note en marge, revient au même et ne compta pas parmi ses défaites.
Une ingénuité joyeuse qui lui fait voir un acteur de c-drama dans chaque général, un prince dans chaque général, une licorne dans chaque lapin pailleté.
Un sens de la justice profond, précoce, têtu : elle avoua elle-même, debout devant toute une cour médusée, être l'auteure de bruits indécents, ce qu'aucun précepteur du royaume n'eût osé faire à cinquante ans.
Une débordante tendresse, enfin, qui déborde surtout sur ce qui a des écailles et des gâteaux au miel. On lira plus loin la rubrique du dragon.
Et puis il y a le gaz. L'Archiviste pèse ses mots. Il existe, dans le fonds, des monographies sur des phénomènes dits surnaturels. Celle-ci concerne un phénomène parfaitement naturel, mais d'une constance dramaturgique telle que trois saisons de Chroniques en rythment les grandes scènes d'audience, de cours d'étiquette, de tournage et de paradoxe logique. La Princesse, dans les moments de colère, d'angoisse ou d'ennui protocolaire, émet de petits pouf ! dont la chaleur humaine n'a d'égale que la désolation du duc de Bienveillance. Le docteur Ambrosius, en sa seizième année, y vit une affaire de sucre et de stress, prescrivit régime et respiration. Les Chroniques attestent une amélioration sensible, non une guérison, et l'Archiviste, pour sa part, soupçonne qu'on ne guérit pas de ce qui, en somme, est une manière d'être au monde.
Ajoutons la devise que la tradition orale lui prête dans les moments d'indignation souveraine, et que le registre a choisie, faute d'autre, pour devise-documentaire : « On ne me la fait pas à moi ! » qui résonne des jardins à la salle du trône. Elle l'employa notamment contre un paradoxe logique, un prince déguisé en général, un prince déguisé en prince, et une distribution de rôles.
***
Les Passions
Quatre, profondes, anciennes, inébranlables.
Les c-dramas d'abord, avec le « c » de Cathay. Leurs intrigues de palais, leurs romances, leurs stars. Passion si dévorante qu'un mage royal, sur requête du Roi, transforma jadis les écrans du palais en miroirs ironiques, et que la Princesse ne fut sauvée du désastre que par la découverte providentielle des k-dramas.
Les smartphones roses ensuite. Collectionnés, pleurés, cassés, ressuscités par la magie combinatoire d'informaticiens convoqués pour une quête-restauration d'ampleur étatique, remplacés enfin, en sa vingt-et-unième année, par un smartphone impérial cathayen tout d'or et de dragons, doté d'une intelligence artificielle nommée Linglong, à laquelle l'Archiviste consacrera, s'il vit, une fiche propre. Car on ignore encore laquelle, de l'assistante ou de la Princesse, fut l'accessoire de l'autre.
Les robes en soie, satin, brocart et dentelle, qu’elle collectionne avec un tel abandon que personne, pas même Margot, ne sait leur nombre. Elle change de tenue plusieurs fois par jour, « pour l'ambiance », dit-elle. Sa couleur fétiche est le rose, rose pastel de préférence, jamais rose fluo, dont elle fit une tragédie nationale, et tout ce qui brille : paillettes, fils d'or, gadgets connectés dorés.
Les licornes enfin, rêvées blanches à corne arc-en-ciel, découvertes à vingt et un ans dans leur multitude bigarrée sur les plaines du Sud, dans ce que l'Archiviste tient pour l'une des rares scènes des Chroniques où la Princesse ne parle pas pendant trois paragraphes, ce qui est, pour elle, une forme de prière.
***
Les Attaches
Celle qu'on appelle Margot la sert depuis l'enfance, de trois années son aînée, simple, pragmatique, armée d'une patience de servante et d'un chapeau constamment rajusté, gérant armées de lavandières et contingents de servantes avec une autorité et une patience que trois saisons de révoltes n'entamèrent pas.
La Damoiselle Sibylle Adelheid de Brumeuil, pupille du Royaume âgée de vingt ans à sa nomination et du même âge que Margot, vint en la dix-septième année de la Princesse la chaperonner en dame de compagnie, avec un zèle d'étiquette que la Princesse digéra comme elle digère tout le reste. C'est-à-dire en en faisant d'abord une guerre (batailles de robes, duels de petits déjeuners, piège à potion maléfique), puis un sujet d’affection. Le lecteur consultera, pour cette dernière, la fiche de la Damoiselle, où l'Archiviste a consigné bien des choses que la Princesse n'a jamais remarquées, la Princesse n'ayant jamais rien remarqué à ce que faisaient les autres que lorsque cela touchait son prince ou son dragon, c'est un trait de caractère, pas un jugement.
Le dragon, justement : Flamme, dragon nain vert, trouvé en sa onzième année dans un buisson des jardins, craignant les flammes, amateur de bulles de savon, porteur d'un collier connecté, gavé de biscuits au miel jusqu'à la consultation générale du royaume et au bord de l'obésité canonique. Les Chroniques avouent ignorer l'origine de l'animal. L'Archiviste l'avoue aussi, et compte parmi les mystères du fonds ce dragon né à Sylvaria, parlant le mandarin de naissance, et dont le cœur, visiblement, est resté dans un pays qu'il n'a jamais vu. La Princesse le gâte, le gronde, le couvre, le perd dans les plis de sa robe, et le lui rend dans l'ordre. C'est, de tous les attachements du fonds, celui qui a produit le plus de miettes.
***
Le Prince.
Ici, l'Archiviste déploiera la plus grande prudence, car le dossier est embrouillé et l'était déjà pour les intéressés.
Le Prince Olivier, héritier du royaume frère de Valoria, général prodige, la précède de quatre années. Les Chroniques le firent paraître sous le nom de « général Kael », le démasquèrent en Olivier-général, puis en Olivier-prince-héritier-général. Et la Princesse, qui le connaissait depuis l'enfance selon les mêmes Chroniques, n'en manifesta que plus de fureur légitime à chaque révélation, devise susmentionnée à l'appui.
Ils s'aiment, c'est la chose la mieux attestée du fonds entier. Attestée par des chansons composées sur des yeux qu'il n'a pas, par des colliers connectés déréglés et réparés, par des montres enchantées offertes dans l’espoir d’un pardon, par des concours de jalousie autour d'un acteur nommé Maître Wei et d'une actrice danseuse nommée Mei Ling. Sur ce dernier point, l’Archiviste note que c’est à la danse de l’épée que la jalousie princière atteignit son paroxysme, montrant que l'enfant rêveuse est devenue une jeune femme qui sait qu'elle attend quelque chose.
Et ils s'aiment de cette manière désespérante des gens qui s'aiment depuis si longtemps qu'ils ont oublié de le dire, ou trop peur, ou trop d'étiquette, les registres divergent. L'Archiviste ne départagera pas. Il notera seulement que lorsque la Princesse interdit au Prince, sous menace de représailles philologiques, de parler mandarin devant elle, le royaume entier comprit qu'on n'interdit pas une langue à quelqu'un pour rien.
***
Le Parcours, en Trois Mouvements
L'enfance, d'abord, des six aux douze ans : contes lumineux, cornes magiques d'unicornes rendues à la forêt, banquets engloutis, smartphones fluo, premiers mensonges princiers pardonnés contre montres connectées.
L'adolescence ensuite, des douze aux dix-sept ans : l'apprentissage des limites. Celles des jardiniers de Maître Théodore, du Bosquet qu'elle apprit à ne pas raser, des paradoxaux chevaux bon marché résolus non par la logique mais par la sagesse d'un prince, des cours du duc de Bienveillance, de la comtesse de Vertu, de la baronne de Grâce, du marquis d'Eloquence et de la duchesse de Thériaque, sobriquets affublés par l'intéressée et que le registre conserve par scrupule documentaire. Jusqu'au banquet-examen donné sans dragon, sans smartphone et, presque, sans gaz.
Puis, entre les saisons deuxième et troisième, un silence de quelques années que les Chroniques ne remplissent pas et que l'Archiviste qualifie honnêtement : on ignore ce qu'elle y devint, on sait seulement ce qu'elle en sortit.
Le tournage, enfin : sa vingt-et-unième année, les six mois de la production cathayenne Étoiles Dorées, quatre-vingt-dix épisodes filmés au cœur du palais, le rôle obtenu de serveuse-experte en art du thé après une audition que même le plus farouche des dramaturges n'eût pas osé écrire, la mort théâtrale de Li Mei réussie à la cinquième prise après un évanouissement authentique, et l'apprentissage, dans la lumière des projecteurs, de la différence entre jouer une vie et en tenir une.
***
Sur le Statut du Premier Livre, ou le Texte Fondateur
Il faut que l'Archiviste s'y résolve enfin, car le sujet revient dans le fonds depuis des générations de lampes, et chaque génération l'a repoussé à la suivante comme on repousse une dette. Voici donc la question, nue : de toutes les pièces que les trois saisons documentent, laquelle fonde tout le reste ?
La réponse des Anciens était simple : la corne rendue à la forêt, évidemment, premier récit, première leçon. La réponse des Modernes est plus vertigineuse, et c'est celle que le registre se doit d'exposer, même s'il refuse, on le verra, de l'adopter.
Car il y a dans la seconde saison un feuillet discret, que l'on intitule Le Roman de sa Vie. On y voit une enfant de quatorze ans convoquer les meilleurs scribes du royaume, exiger des plumes d'or et du parchemin parfumé à la rose, et dicter un livre intitulé La Princesse Parfaite, dont chaque chapitre devait démontrer qu'elle était digne d'être admirée et imitée. On y voit sa naissance contée sous un ciel étoilé entre licornes et fées, ses routines célébrées, ses épreuves surmontées « avec dignité ».
On voit surtout, et c'est ici que la thèse s'enracine, le livre corrigé en direct par le monde : Margot rappelant le thé renversé sur le ministre des Finances, Olivier soulignant les trois jours de larmes pour un smartphone cassé, la cour enfin ne sachant si elle devait applaudir, rire ou s'inquiéter, mais riant, comme il se doit en Sylvaria. La Princesse, en conclusion, promettait un second tome : La Princesse (Presque) Parfaite.
Que certains érudits en aient fait le Texte Fondateur, le Germe premier des Chroniques, l'Archiviste le rapporte sans le cautionner entièrement. Mais il faut dire ce que la thèse a de séduisant. Elle repose sur une intuition que le registre formule ainsi : la Princesse écrivit le seul livre jamais écrit sur elle-même par elle-même, un livre qui prétendait à la perfection, et le monde, pour toute réponse, entreprit de composer la version corrigée.
Chaque Chapitre que le royaume a ensuite raconté, les gaz au banquet, la chute dans le gâteau, la licorne tachetée, les cinq prises de la mort de Li Mei, serait une rature dans la marge du livre dicté : la vie faisant à une fillette de quatorze ans le service que Margot faisait à sa maîtresse, et que la Princesse, à juste titre, n'apprécia jamais beaucoup.
Selon cette lecture, les Chroniques ne seraient pas la suite du premier conte. Elles seraient la contre-épreuve, l'annotation du second tome, le presque promis et jamais livré. Et l'on comprend alors pourquoi chaque saison s'achève sur la promesse que la suivante viendra, structure exactement calquée sur celle du tome annoncé et perpétuellement différé. L'ouvrage entier des Chroniques de la deux cent quarante-troisième Porteuse du Nom serait, à strictement parler, la deuxième édition augmentée d'un cahier d'écolière, et cette idée, l'Archiviste en convient, a de quoi griser.
Mais que le lecteur mesure maintenant ce qui manque à l'édifice, car la déontologie oblige. On ignore qui poursuivit le texte. Le Premier Livre fut dicté à des scribes du palais. Les Chroniques, elles, ne portent pas de main, pas de nom, pas de commande royale attestée.
On ignore quand la continuation commence : le feuillet de la quatorzième année s'achève sur un rire, le suivant raconte les missions secrètes du Prince comme si de rien n'était, et nulle transmission n'est consignée entre les deux.
On ignore où le travail se fit. La capitale ? Le palais ? Le palais et ses environs où la Damoiselle Sibylle, qu'on le rappelle, dévorait en secret des récits d'amour et d'héroïnes depuis toujours et se trouvait précisément en place, à un âge exact pour devenir copiste quand vint le moment ? Le registre ne répondra pas : il notera seulement que certains tenants de la thèse Sibylle s'appuient sur ce que la Damoiselle écrivit des poèmes en mandarin la nuit, donc savait écrire, et écrire en cachette, deux qualifications rarissimes dans l'entourage immédiat de la Princesse.
On ignore enfin comment, et c'est la plus belle des quatre ignorances : par quelle alchimie un cahier vaniteux, ridicule, corrigé par les rires de la cour, serait devenu la matrice d'un fonds aussi vaste.
L'Archiviste a connu bien des miracles d'archivage ; il n'en connaît aucun de ce genre.
Reste, pour finir, l'objection qui ferme le débat sans le résoudre, et c'est elle que le lecteur doit emporter. Le registre ne conserve aucun exemplaire du Premier Livre. Pas un cahier, pas une feuille, pas un fragment de parchemin parfumé à la rose. Tout ce que nous savons de La Princesse Parfaite, nous le savons par les Chroniques, c'est-à-dire par le texte qu'il aurait, dit-on, engendré.
Le fondateur ne nous est accessible que dans la fondation. La cause n'existe que dans ses effets. L'œuf ne subsiste que dans l'oiseau.
Les Anciens appelaient cela une perte, les Modernes, un cercle. L'Archiviste, lui, qui a reçu la lampe des deux écoles et qui doit rendre son huile à l'une comme à l'autre, propose un troisième nom : une confidence. Car c'est bien la manière la plus fidèle dont une princesse pareille puisse fonder une bibliothèque : écrire d'elle-même un livre trop parfait, le perdre, et laisser à tous ceux qui viendraient après elle le soin d'écrire l'autre, celui qui commence par presque et qui, feuillet après feuillet, saison après saison, ne s'est jamais achevé.
Marge, d'une encre postérieure : « Vérifié au rayonnage des introuvables : le Premier Livre ne s'y trouve pas. Confirmation du suspect. Classer le présent feuillet sous "Théories ne pas secouer". »
***
Ce que les Chroniques Taisent
On ignore sa date de naissance exacte au jour près, les feuillets ne s'accordant que sur les âges ronds.
On ignore ce qu'il advint de la corne magique rendue à la forêt.
On ignore surtout, et c'est ici que la fiche doit avouer sa limite, ce que la Princesse comprend de son avenir. Car les Chroniques la montrent enfant, puis grande, mais presque toujours occupée : occupée à rire, à se fâcher, à réparer. Ce qu'elle pense, seule, le soir, de la phrase de quatre mille ans qu'elle devra continuer, aucun feuillet ne le dit. L'Archiviste a relu trois fois. Cela n'y est pas. Et il soupçonne que c'est précisément là, dans ce silence-là, que se fabrique une reine : pas dans les anecdotes, fussent-elles roses et pailletées, mais dans l'endroit de soi où l'on range ce qu'on n'a pas encore le droit d'être.
***
Consigné, relu, et clos, l'huile étant encore aux trois quarts, la Princesse, remarquons-le, usant moins d'huile qu'on ne le craignait.
Par la Main de la Sixième Lampe.
Marge, d'une encre postérieure : « Relu. Trois pouf ! manquent à l'appel. Compléter à la prochaine saison. »
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !