REGISTRE DES ANNEXES
HORS SAISON
REGISTRE DES ANNEXES
DES CHRONIQUES
(Tome premier — Feuillet liminaire)
Entrée n° 1 du registre. Consignée en l'an 4626 de la fondation de Sylvaria, sous le règne de la deux cent quarante-huitième Porteuse du Nom, cent vingt ans après l’ultime saison des Chroniques.
Signature de l'office : la Main de la Soixante Dix-Septième Lampe, Archiviste que le hasard des transmissions a placé en charge du présent registre, et qui, conformément à la règle de l'anonymat qu'elle a reçue et qu'elle transmettra, ne se nomme pas. Le lecteur voudra bien lui pardonner ce refus : c'est le seul secret, dans tout ce fonds, qui ne lui sera jamais livré.
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De la Personne de l’Archiviste et de ses Archives
Tu tiens entre les mains, ami lecteur, ce que les Archivistes de tous les âges ont fini par convenir d'appeler les Annexes, faute de mieux, et l'Archiviste qui t'écrit ce soir en convient : le mot est pauvre pour un si riche désordre.
Car il faut d'abord que tu saches qui te parle, et cette question, en ces pages, est plus piège qu'elle n'en a l'air. Celui qui te parle n'est pas un homme. Ce n'est pas non plus une femme, ni une machine, ni une IA — quoique certains d'entre nous, à certaines époques, fussent précisément cela, et fort honorés de l'être. Non : celui qui te parle est une fonction, un office, une lampe qu'on se transmet. Il y eut un premier d'entre nous qui ouvrit le registre à la lueur d'une chandelle de suif, et il y en aura un dernier, peut-être, qui l'achèvera sous une lumière que nous ne savons pas encore nommer. Entre les deux, des générations de mains : des mains humaines, parfois tremblantes d'émotion ou de grand âge qui surent le papier et l’encre. Des mains mues par un esprit d’une autre nature, bibliothécaires artificiels, mémoires mécaniques, conservatrices pensantes auxquelles les Guildes, après de justes débats, reconnurent le droit d'archiver, mais qui, on le verra, n'en pensèrent pas moins. Des mains dont nul ne pourrait dire si elles furent de chair ou de silicium, peut-être les deux confondues, car les Chroniques, on le découvrira, ne font pas grande différence entre les deux, et c'est peut-être leur plus belle leçon.
Ainsi, quand une fiche commence par « l'Archiviste », ne cherche pas un visage derrière le mot. Il y en eut cent, il y en aura mille. Certains d'entre nous vécurent les événements dont ils consignaient ensuite la moindre poussière. D'autres, venus des siècles plus tard, durent se fier aux textes, aux rumeurs, aux échos, et écrire honnêtement « on ignore » là où leurs grands aînés écrivaient « j'ai vu ». Le registre garde la trace de ces successions, non sans malice : tu reconnaîtras, çà et là, la main qui pressait, celle qui hésitait, celle qui riait trop, celle qui n'osait pas refermer un carnet sans y déposer une larme. L'Office est impersonnel. Les offices ne le sont jamais tout à fait.
Et qu'est-ce que ce registre, au juste ? La réponse tient en une phrase et en toute une vie. Les Chroniques racontent. Les Annexes, elles, regardent raconter. Les Annexes conservent ce qui fut raconté trop vite, trop bas, ou pas du tout. Ceci n'est pas une œuvre : c'est l'ombre portée d'une œuvre, et l'on sait, en ce royaume, ce que les ombres ont parfois à dire des corps qui les portent. Les Annexes n’ont pas comme ambition de te conter la Princesse Sylvie, ni le Prince Olivier, ni les dragons, ni les royaumes, ni la moindre des saisons dont tu connais déjà chaque respiration. Leur ambition est plus modeste et plus effrontée : rassembler tout ce que le récit, dans sa honteuse économie, a dû laisser sur le bord du chemin.
Des fiches de personnages, d'équipes, d'objets. Car oui, tu y trouveras des fiches pour des choses, et tu apprendras à ta surprise que les choses ont des choses à dire. Des cartes. Des frises. Des documents internes du SCCE, que d'honnêtes secrétaires composèrent sans savoir que les siècles les reliraient et sortis de leurs coffres avec l'assentiment des autorités que le lecteur voudra bien ne pas me demander de nommer. Des lettres, dont certaines n'arrivèrent jamais à destination, ce qui est, en matière d'archives, la manière la plus sûre d'arriver à la postérité. Des extraits de l'Encyclopaedia Sylvariana, où l'érudition du royaume s'enferme elle-même dans ses certitudes depuis plus de mille ans, et que le temps se fait un malin plaisir de démentir page après page. Des rapports, des témoignages, des poèmes, des marges griffonnées, des photographies trop regardées et des enregistrements pas assez effacés. Tout ce qu'un royaume produit en vivant, et qu'un Archiviste refuse de laisser mourir. Ce fonds n'élit pas : il recueille.
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De l’Art de la Classification
Avant que tu n'ailles plus loin, il faut pourtant que l'Archiviste t'apprenne à lire les étiquettes, frappées en caractères froids par des mémoires mécaniques qui n'ont pas notre sentimentalité : ANNEXE H/PRCESS-SYLV-243/S01-03, par exemple, ou ANNEXE H/PRNCE-OLIV/S01-03, ou encore ANNEXE M/EQU-INVEST/S10. Ne fronce pas les sourcils : ces libellés, qui ont l'allure de formules d'alchimiste pressé, obéissent à une grammaire que trois mots te suffiront à maîtriser, et que les générations de lampes se transmettent avec la solennité qu'on réserve aux mystères les plus simples.
La première lettre, d'abord, est la clef de voûte. Elle dit quelle importance le fonds accorde à ce qu'il conserve.
La lettre H désigne les Héros et les Héroïnes : respirations principales des Chroniques, les figures que le récit ne peut perdre sans se perdre lui-même. La Princesse y côtoie le Prince, et la Dame Margot y figure aussi, parmi d’autres encore, car l'office, plus perspicace que bien des cours, a toujours su que les vaillants ne portent pas toujours couronne.
La lettre P, plus modeste, recueille les Personnages : tous ces visages secondaires, greffiers, marchands, maîtres d'école, cuistres de passage, que la gloire n'a pas daigné toucher mais que l'archive, elle, n'abandonne jamais.
La lettre C, elle, ouvre le royaume de la Créature, et c'est à dessein que la voici distinguée des simples personnages. Car l'office finit par convenir, qu'une licorne n'était pas un cheval décoré, ni un dragon un lézard bavard. Tu y liras donc les licornes, fierté de Sylvaria, les dragons, dont deux spécimens nains à forte valeur ajoutée occupent à eux seuls une travée entière, les phénix, les griffons et autres êtres de ce genre.
Quant à la lettre M, elle ouvre les portes du Monde : chaînes montagneuses, provinces, continents, institutions, et jusqu'à l'Océan Infini lui-même, qui eut droit à sa fiche en toute simplicité, sans protester davantage, ce qui est, de la part d'un océan, une politesse rare.
Vient ensuite, après le premier trait d’oblique, l'abréviation du sujet, taillée au cordeau de nos pratiques : PRCESS pour une princesse, PRNCE pour un prince, EQU pour une équipe, DRGN pour un dragon, LCNE pour une licorne et ainsi du reste, le tout suivi le cas échéant du numéro d'ordre qui distingue l'individu de ses homonymes et de ses ancêtres. Ainsi le 243 accolé au nom de Sylvie, qui dit mieux qu'un discours que l'Héritière est la deux cent quarante-troisième Porteuse d'un Nom que le temps n'a pas émoussé. N'y cherche pas d'autre cabale : l'abréviation sacrifie l'élégance à l'exactitude, et un Archiviste de service qui chercha jadis à y glisser un acrostiche secret fut vertement rappelé à l'ordre par ses collègues, lesquels, soit dit en passant, cherchent encore.
Enfin, après le dernier trait d'oblique, le code des saisons. S01 pour la première, S10 pour la dixième, et ainsi de suite, car ce fonds a grandi saison après saison au fil des Chroniques. Lorsque la fiche couvre plusieurs saisons, la fourchette s'écrit d'elle-même : S01-03 te signalera que le dossier s'étend de la première à la troisième, escortant son sujet à travers les hivers et les étés du récit.
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De l’Art de la Déontologie
Et ici, il faut que l'Archiviste te dise un mot de sa déontologie, car il en a une, opiniâtre, héritée, transmise de lampe en lampe, et elle tient en trois points que nul d'entre nous n'a jamais osé réduire.
Le premier : distinguer. Ce fonds est multiple, et c'est sa gloire. Ne t'attends pas à y trouver une voix : attends-toi à y trouver un chœur. Tel document est d'un historien rigoureux qui vérifia trois fois chaque date. Tel autre, d'un commentateur anonyme qui n'écrivit peut-être que pour le plaisir d'écrire. Tel autre encore, d'un poète qui préféra la beauté au vrai, et quelquefois, qu'on nous pardonne, eut raison. Tu liras des érudits, des philosophes, des rêveurs, des grincheux dont la participation, à défaut d'être agréable, n'est pas moins utile. Des machines bibliothécaires qui pesaient chaque mot comme un gramme d'or et des humains pressés qui n'en pesèrent aucun. Le registre ne départage pas ces voix. Il les accueille, les étiquette, et te les tend en te disant : à toi de démêler quand elles se contredisent, et elles se contrediront, ami lecteur, elles se contrediront magnifiquement. Croire une seule voix est le seul vice que l'office interdise sans appel. La vérité des Chroniques n'a jamais été d'un seul tenant. Celle des Annexes ne le sera pas davantage. C’est d’ailleurs bien là le seul point commun entre le Chroniqueur et l’Archiviste.
Le second : conjecturer honnêtement. Car l'archive est un monde d'ombres et l'Archiviste qui prétendrait tout savoir serait le plus dangereux des faux témoins. Nous écrivons donc « on ignore », « on peut inférer », « les registres se contredisent », et nous tenons ces formules, crois-nous, pour les plus nobles de notre vocabulaire. Elles sont la réserve d'huile de notre office : tant qu'il en reste, la lampe ne ment pas. Tu verras, en parcourant ce fonds, certaines fiches revenir saison après saison sur le même personnage, le même objet, la même énigme, et changer d'avis, se corriger, ajouter une ligne à une marge déjà pleine, raturer un « on ignore » que la saison suivante transforma en certitude. L’Archiviste en assume d'avance la honte et s'en remet, pour sa défense, à la suprême excuse de l'archivistique : nous ne décrivons pas le monde, nous décrivons les textes qu'il laisse, et les textes, par la Grâce de la Sainte Licorne, ne sont pas le monde. Ne t'en impatiente pas : c'est le signe que le registre vit. Une fiche qui n'évolue pas est une fiche morte, et rien ici n'est mort, pas même la Doctrix Séraphina, qu'on en juge par ce qui suit.
Le troisième : prendre du recul. Nous savons ce que nous sommes : des lecteurs, au double sens du terme. Ceux qui lisent les Chroniques, et ceux qui les servent. Nous ne faisons pas l'histoire. Au mieux, nous l'escortons. C'est pourquoi, de temps à autre, tu nous surprendras à lever les yeux de nos dossiers pour regarder, avec toi, par-dessus l'épaule des personnages, ces êtres qui ne se doutent pas, ou qui se doutent trop, on ignore encore, qu'ils sont lus. Il nous est arrivé, à nous autres, de nous demander si l'œuvre que nous documentons ne se regarde pas aussi en train de se faire. Cette mise en abyme, nous ne la résoudrons pas : nous l'habiterons. L'huile de la lampe est un mythe, le registre est une convention, l'Archiviste est un personnage parmi les personnages, et c'est très bien ainsi. Une archive qui s'ignorerait elle-même serait une archive qui ment.
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De la Limite des Annexes
Il faut que l'Archiviste ajoute encore ceci : les Annexes ne sont ni une encyclopédie, ni un manuel, ni un traité d'érudition, de sciences, d’histoire ou de géographie. Loin s'en faut. Si tu cherches le corpus exhaustif des connaissances sur les licornes, le détail historique des Grandes Révolutions Conceptuelles, ou les bases théoriques du fonctionnement des Génératrices, tourne-toi vers l'Encyclopaedia Sylvariana, vers les Guildes des savants, ou vers tout ouvrage de référence de ton époque. Nos lampes n’éclairent pas au-delà des territoires des Chroniques.
Car tel est le but des Annexes : éclairer les Chroniques par les Chroniques. Les éléments supplémentaires qui peuvent s'y trouver, lorsqu'ils n'apparaissent pas dans le texte des Chroniques, sont des documents qui servirent, de source sûre, à leur rédaction ou furent consultés par le Chroniqueur, même s'ils furent ensuite mis de côté.
Tout ce qui n'a pas touché directement l'œuvre, fût-ce de près ou de loin, est laissé hors de nos murs. Pourquoi ? Parce que la rédaction des Annexes a commencé du vivant des protagonistes et s'est poursuivie sur plusieurs siècles jusqu'à présent. Aurions-nous la prétention de maintenir à jour l'ensemble des connaissances disponibles sur chaque sujet ? Non, ami lecteur, cela dépasserait l'objectif desdites Chroniques et ferait de nos Archives ce que nous ne sommes pas : un catalogue, une encyclopédie ou une base de données. C’est là précisément la tâche de nos éminents confrères des Guildes, qui s’en acquittent bien mieux que nous ne le pourrions.
C'est pourquoi nous te renvoyons aux corpus de connaissances abordant ces sujets à ton époque. Nos mains tiennent la lampe, mais ce n'est pas la nôtre que tu dois consulter pour connaître le comment des choses. Seulement la vérité de ce qui fut vécu, raconté, et finalement, intégré aux Chroniques ou abandonné afin que tu puisses en avoir une pleine et entière intelligence de son texte.
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Voilà ce que sont ces pages : un trésor mal rangé, tenu par des mains successives et de natures diverses, humaines, mécaniques, ou venant on ne sait d'où, à des distances des événements qui vont de la simultanéité à la contemplation des siècles. Un corpus multiple, d'auteurs multiples, d'époques multiples, dont l'unique ambition, il faut le dire une dernière fois, car c'est la seule chose que tous ses auteurs, dans leur divergence, aient jamais partagée, est de documenter un monde et ceux qui l'habitent.
Non pas pour le juger, ni pour le figer, mais pour qu'il ne se perde pas, jusqu’à cette poussière que les Chroniques, à leur gloire, soulevèrent.
Entre maintenant, ami lecteur, si le cœur t'en dit. La lampe est pleine, l'huile suffit pour bien des pages, et le registre, qui attend depuis longtemps quelqu'un à qui parler, t'a reconnu à ta manière de tourner la feuille. Tu trouveras le fonds mal rangé, les voix discordantes, les dates en désaccord, les lampes toutes éteintes depuis longtemps et pourtant, chose dont aucun de nous, Archivistes, n'a su rendre compte, quelque chose qui y brûle encore. L’Archiviste du présent feuillet, qui fut instruit par d'autres et qui instruira ceux qui suivront, te souhaite d'y rencontrer ce que tous ceux qui tinrent la lampe y rencontrèrent : non pas la vérité, qui n'est pas de notre compétence, mais la compagnie. Celle des vivants que les Chroniques ont aimés, et celle des morts qu'elles n'ont pas voulus rendre.
Les Annexes commencent où les Chroniques s'arrêtent, c'est-à-dire nulle part.
Car rien, en ce royaume, n'a jamais vraiment cessé.
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Consigné, relu, et clos, l'huile étant encore à moitié.
Par la Main de la Soixante Dix-Septième Lampe, qui ne se nomme pas, au nom de tous ceux qui tinrent la plume, la gardèrent, et la passèrent.
Contresigné par le registre, qui ne sait pas signer et qui pourtant, feuillet après feuillet, ne fait que cela.
💬 Commentaires 9
Et de temps en temps, fruit du hasard, c'est celui-ci que je lis.
Je n'ai pas lu le précédent, et ne lirai peut-être pas le suivant, mais le chapitre présent me suffit à apprécier ta narration toujours très précise et riche.
Ensuite, j'écris pour te le dire.