Invictus ?
Le Premier Mouvement
La colère des dragons venait de s’étaler sur tous les écrans du module de commandement, et les cinq protagonistes n'avaient pas encore eu le temps d'en mesurer l'ampleur que déjà l’attaque commençait.
Flamme bondit.
Ce ne fut pas un saut de petit dragon joueur. Ce fut l'élan d'une créature dont le corps entier, muscles, griffes, écailles, s'était tendu tel un ressort comprimé et libéré d'un coup.
Ses pattes arrière labourèrent la terre battue, projetant des mottes ocre en arrière, et son corps miniature avait jailli vers Sven avec une vélocité que les caméras peinèrent à suivre. L'IA perdit le cadre pendant une fraction de seconde, le temps que l'algorithme de prédiction recalcule la trajectoire. Ses mâchoires s'ouvrirent. Un craquement sec, violent, accompagna le faisceau. Blanc bleuté. Intense. Terrifiant de puissance brute.
Sur l'écran de la console principale, la vue subjective de Sven montra le tir arrivant de plein fouet. Son bras gauche avait pivoté le grand bouclier rectangulaire dans un réflexe que les capteurs de l'armure enregistrèrent comme une réponse motrice en moins de cent millisecondes. Le faisceau percuta la surface d'écailles en un CLANG ! sourd que les microphones du casque retransmirent avec une fidélité terrifiante. L'image trembla. Un voile de chaleur déforma la vue. Puis Sven fit un bond de côté, et le tir se termina dans le vide de l'arène, laissant un sillon de terre vitrifiée fumer derrière lui.
L'écran d'Olivier afficha en rouge l'alerte de l'IA embarquée : « Impact direct. Intégrité du grand bouclier : 85%. Chaleur transmise : critique. »
Dans le module, le son du CLANG ! métallique résonnait encore dans les oreilles de tous quand l’IA d’analyse comportementale afficha une synthèse brève du premier tir sur la console de Léonard, qui la lut : « Faisceau mal focalisé, dispersion angulaire élevée. Pas d’anticipation du recul. Phase d'apprentissage moteur. »
Léonard, le visage blême, murmura, les yeux fixés sur les courbes :
— Apprentissage... Le suivant sera différent. Et quinze pour cent d'intégrité perdue en un seul tir. Un seul…
Olivier ne répondit pas. Ses yeux étaient fixés sur les paramètres vitaux. Soixante-six battements par minute. En hausse. Mais contenue. Sven maîtrisait son corps, même sous le feu. Olivier reconnut ce contrôle. Il l'avait vu mille fois à l'entraînement, sur le terrain, dans les situations de crise. C'était le contrôle de l'homme qui sait que la panique est un danger mortel. Mais il voyait aussi, dans l’allure des impulsions cardiaques, dans les infimes fluctuations de la tension, ce que Sven ne montrait pas : la douleur. La peur retenue. L'effort surhumain de rester calme quand tout son corps devait hurler.
Puis la voix de Sven emplit le module. Claire, ferme, en mandarin, amplifiée par les haut-parleurs de l'armure.
— Arrêtez ! Vous vous faites du mal ! Regardez ce que vous faites !
Olivier ne prit pas la peine de traduire. Sur sa console, il activa rapidement les fonctions de traduction de l’IA, qui traduisit la dernière phrase de Sven en reproduisant le timbre de sa voix et ses inflexions d’une façon troublante.
Margot tressaillit. Elle se tenait debout derrière Sylvie, ses mains agrippées au dossier du fauteuil de Léonard. Ses jointures étaient blanches. Elle regardait l'écran principal où la caméra panoramique montrait les deux petites silhouettes fermement campées sur leurs pattes bien écartées et la masse sombre de Sven, en défense derrière son grand bouclier.
Et elle entendait sa voix. Cette voix qu'elle connaissait depuis si peu. Cette voix qu’elle avait entendu leur dire des choses terribles, à elle et à la Princesse. Cette voix qui les avait fait rire au milieu de ces pierres de feu et de mort. Cette voix qui lui avait parlé de tout ce que son parfum révélait sur elle. Cette voix d’un homme qui aimait rire et qui ne prenait jamais rien trop au sérieux. Sauf maintenant. Cette voix qu’elle voulait maintenant pouvoir entendre encore.
— Il leur parle. Il leur parle comme s'ils pouvaient l'écouter, murmura-t-elle.
Il y avait dans sa voix quelque chose de brisé. Pas la voix de la servante pragmatique, pas la voix de la chambellane efficiente. Quelque chose de plus profond, de plus nu, que Sylvie seule pouvait entendre.
Margot regardait Sven sur l'écran, et ses yeux, derrière les larmes qu'elle ne séchait même plus, brillaient d'une lumière que seule la terreur de perdre quelqu'un peut allumer. Elle aurait voulu hurler. Sortir du module. Courir. Mais ses pieds étaient cloués au sol métallique, et sa bouche ne pouvait produire que des murmures.
***
La Danse de Mort
Long ne laissa pas le temps à quiconque de souffler.
À peine la voix de Sven avait-elle résonné dans le module que le dragon doré se rua par la gauche. Sa course était surprenante. Basse, rapide, son corps aplati au sol sur lequel il semblait glisser. Les caméras le suivirent en plongée, et les IA superposèrent sa trajectoire en une ligne jaune sur la carte de l'arène.
Long tira.
Le faisceau frappa le sol. Pas Sven. La terre, à proximité immédiate de ses pieds. La déflagration fut assourdissante. Les microphones du casque saturèrent un instant, et le module vibrait sous l'impact acoustique. Sur l'écran panoramique de Mona, une explosion de poussière incandescente et de silice vaporisée jaillit du point d'impact. L'onde de choc projeta Sven sur sa droite avec une violence que les paramètres de l'armure enregistrèrent comme une accélération latérale de près de dix g. Son corps bascula. Le grand bouclier pivota, fendant l'air. Sven heurta le sol dans un fracas de céramique et de métal.
— Non ! souffla Sylvie.
Mais déjà Sven se relevait. L'image subjective depuis le casque, penchée, poussiéreuse, se redressait. Olivier vit les indicateurs d'intégrité de l'armure clignoter en jaune. Le flanc gauche avait encaissé le choc. Rien de critique. Pas encore.
— Presque huit mille degrés au point d’impact ! souffla Léonard.
L'IA afficha sa deuxième synthèse sur l'écran de Léonard. Le scientifique la parcourut, et ses sourcils se froncèrent.
— Second tir. Long a tiré sur le sol, pas sur Sven. Pas sur le bouclier. Le sol. Devant lui. Proximité immédiate. L'IA signale une sélection de cible différente. Il ne vise pas l'armure. Il vise l'environnement pour générer une onde de choc. Effet de zone. Comportement de prédation indirecte. L'IA classe ceci comme innovation tactique spontanée.
Il leva les yeux de son écran, les fixa un instant sur les silhouettes des deux dragons qui se réorganisaient au centre de l'arène, puis les reporta sur ses données.
— Il a compris que l'armure résiste au tir direct. Il change de méthode. Après deux tirs. Deux.
— Il est debout. Il s'est relevé, dit Olivier d'une voix sourde.
Léonard ajouta :
— Prince, vous avez l’expérience des explosions. Mais ce que vous prenez pour une explosion lorsque le faisceau frappe un objet n’en est pas une. C’est une spallation. Un mécanisme de destruction plus spécialisé et plus dangereux. Lors d’une explosion, la roche fond et se vaporise au point d’impact. Ici, une onde de choc traverse la roche et se réfléchit sur la face opposée comme une onde de traction. La roche éclate de l’intérieur et des éclats sont projetés à très haute vitesse. L’énergie est canalisée dans la fragmentation, pas seulement dissipée en chaleur par une vaporisation au point d’impact.
— Ce qui veut dire ? grogna Olivier.
— En plus des effets d’une explosion, les fragments sont plus petits mais beaucoup plus véloces. L’énergie cinétique… Le carré de la vitesse… La résistance mécanique de l’armure risque…
— C’est noté, Léonard. Olivier pivota sur son fauteuil et lui tourna le dos pour se replonger dans ses écrans.
A nouveau, Sven s’était remis en défense derrière son grand bouclier.
Flamme attaqua par la droite. Le faisceau frappa le petit bouclier circulaire que Sven avait interposé par réflexe.
L'impact fut brutal. L'alerte de l'IA barra l'écran d'Olivier en rouge vif : « Protection thermique saturée à 92%. Risque de rupture important. »
— Quatre-vingt-douze pour cent. Quatre-vingt-douze ! Huit pour cent avant la rupture. Huit pour cent entre Sven et un faisceau de plasma à dix mille degrés, dit Olivier à voix haute, comme s'il ne pouvait pas garder ces chiffres pour lui.
Le moniteur de Léonard afficha : « Amélioration de la focalisation du faisceau de 18%. Dispersion angulaire réduite. Recul partiellement compensé par un meilleur ancrage des pattes arrière, utilisation de la queue comme cinquième point d'appui. Mémorisation motrice active. Intégration immédiate des paramètres de tir précédents. »
Léonard déglutit.
Sa voix tremblait. Pas de froid. De quelque chose d'autre. Quelque chose qui ressemblait furieusement à de la culpabilité. Il repensa aux modèles prédictifs, aux simulations, aux courbes théoriques que les Régents, les Docteurs et les Spécialistes de sa Guilde avaient construites et affinées des années durant sur leurs écrans holographiques dans le confort feutré de leurs laboratoires. Ils avaient calculé ces valeurs. Ils les avaient présentées à Olivier il y avait plusieurs années de cela. Ils avaient dit :
— La protection thermique résistera.
Puis, les Hautes Autorités de la Guilde des Physiciens l’avaient nommé, lui, il y avait six mois de cela, à la tête de tout le projet Mythozoologie. Et il avait choisi ses responsables d’équipes.
Et maintenant, il voyait ces chiffres, ces belles courbes, ces prédictions soigneuses se heurter à la réalité d'un homme projeté au sol par la force brute de deux bébés dragons qui ne savaient pas ce qu'ils faisaient.
Ces tristes intellectuels pontifiants n’avaient envisagé que l’aspect thermique tout en se disant que la résistance mécanique de l’armure valorienne serait bien suffisante !
L’armure ne suffirait pas. Elle allait se faire démanteler.
Et un sombre parallèle s'installait dans son esprit. Insidieux. Tenace. Séraphina, elle aussi, avait calculé. Elle aussi, avait prévu. Elle aussi avait exposé des créatures vivantes à des forces qui les avaient dépassées, au nom de la connaissance. Elle l'avait fait avec des licornes. Lui, il le faisait avec des dragons et un homme. Il était assis dans un fauteuil, devant un écran, et il regardait. Tout comme Séraphina, derrière ses moniteurs, regardait ses expériences se dérouler sur ses sujets. La différence ? Il n’y en avait guère.
La nausée monta. Il la ravala.
Long bondit de nouveau. Les caméras le saisirent en plein vol, ses petites ailes rudimentaires battant l'air pour modifier sa trajectoire. Il était agile, plus aérien que Flamme. Son tir frappa le bloc de basalte vers lequel Sven avait sauté pour se mettre à couvert. L'impact fut dévastateur. Sous l’effet de la spallation, la roche noire éclata, vaporisée en un nuage de silicates fondus. Des éclats de basalte projetés comme des shrapnels à des vitesses jamais vues. Plusieurs percutèrent l'épaule gauche de Sven, arrachant une plaque d'écaille en un bruit sec que les microphones restituèrent avec un réalisme terrible.
L'IA de l'armure afficha un message clignotant en rouge sur l’écran du Prince : « Endommagement de l'articulation hydraulique. Épaule gauche. Fonctionnalité réduite à 40%. »
L'écran de Léonard afficha : « Utilisation des ailes pour correction de trajectoire en vol. Modification de l'angle de tir en plein mouvement. Anticipation de la position de couverture de la cible. Reclassification du comportement des sujets : de réflexe à tactique. »
Léonard lut la mention et sentit quelque chose se glacer dans sa poitrine. Les termes de l'IA étaient secs, cliniques, mais ils décrivaient une réalité terrifiante. Long avait vu Sven se diriger vers le bloc. Il avait anticipé sa destination. Il avait ajusté sa trajectoire en plein vol pour atteindre l'angle de tir nécessaire. Le dragon était passé d'une créature qui tirait au hasard, par panique, à un prédateur qui calculait instantanément son attaque.
— Anticipation tactique, murmura Léonard. Il anticipe. Il voit où Sven va et il tire là où il sera. L'IA reclassifie tout le comportement de Long, de réflexe à tactique. En trois tirs.
L'écran d'Olivier afficha la courbe de douleur de Sven. Une pointe soudaine dans les relevés biométriques, un pic de tension, un bref instant de tachycardie, immédiatement maîtrisée, immédiatement contenue, mais visible, indéniable.
Olivier serra les mâchoires si fort que les muscles de ses tempes se contractèrent. Il reconnut ce pic. Il l'avait vu sur les relevés de combat d'autres soldats, d'autres missions, d'autres blessures. Son corps à lui avait produit la même signature, autrefois, sur un théâtre d’opérations face à la Confédération Nordique. Ce n'était pas de la simulation. C'était réel.
Puis Sven parla encore en mandarin.
— Pourquoi ?! Je suis là pour vous aider ! Vous ne maîtrisez pas ça !
Il n’avait pas encore fini que l’IA commençait à traduire.
Sa voix, amplifiée, emplit le module. Elle avait changé. Plus rauque. Plus pressée. Le souffle court que les microphones captaient entre les phrases trahissait l'effort physique, le poids de l'armure, la douleur de l'épaule. L’IA avait rendu à la perfection, avec la propre voix de Sven, ces nuances qui en disaient plus que les mots eux-mêmes. Mais les mots n’en étaient pas moins clairs, adressés aux dragons comme un père s'adresse à des enfants qu'il ne peut pas punir.
Margot laissa échapper un sanglot étouffé. Elle avait porté ses deux mains à sa bouche et ses yeux, rougis et gonflés, fixaient l'écran où la silhouette de Sven, massive et sombre, apparaissait maintenant cabossée, fumante, amochée. Elle voyait l'épaule, la plaque arrachée, la céramique grise qui apparaissait sous les écailles.
Elle voyait Sven, qui essayait de percer la panique de ces petits êtres qui essayaient de le tuer.
— Pourquoi tu leur parles ? Pourquoi tu ne cours pas ? murmura-t-elle, à lui, à l'écran, à personne.
Sylvie entendit. Elle tourna légèrement la tête vers Margot, et ce qu'elle vit sur le visage de son amie lui serra le cœur. Margot ne pleurait pas pour les dragons, en cet instant. Pas seulement. Elle pleurait pour lui. Pour cet homme qui n'était même pas le sien, qu'elle n'avait jamais osé regarder plus longtemps qu'il ne le fallait, dont elle avait évité les regards la veille au soir, par peur que ses yeux ne trahissent ce qu'il avait fait naître en elle, une chose muette, informe, jamais nommée, jamais reconnue, et qui maintenant la dévorait vivante.
Sylvie posa sa main sur celle de Margot, qui était crispée sur le dossier du fauteuil de Léonard. Elle ne dit rien. Il n'y avait rien à dire. Elle la serra.
Mona, de son côté, le nez collé à son écran, assistait au combat de la pire des façons possibles. Myope, les yeux en pleurs à force de les forcer à voir, elle percevait les formes, les mouvements, les flashes de lumière, mais les détails lui échappaient. Les vues rapprochées étaient des taches floues de couleur. Les tirs étaient des explosions de blanc qui faisaient tressauter l’image, qui bougeait alors par à-coups. Sven était une masse sombre qui se déplaçait dans un paysage de taches. Elle dépendait presque entièrement des alertes vocales de l'IA ou de ses messages, des commentaires de Léonard, et des indices sonores.
— Qu'est-ce qui se passe ? Quelqu'un peut me dire ce qui se passe ? demanda-t-elle d'une voix aiguë.
Personne ne répondit. Léonard était rivé à ses données. Olivier à ses paramètres vitaux. Sylvie et Margot à l'écran principal.
— Parfait. Merci. C'est super, reprit-elle avec une ironie amère.
Elle plaqua son nez contre l'écran, plissant les yeux de toutes ses forces, tentant de distinguer les formes qui s'agitaient sur la vue panoramique. Elle vit la masse sombre de Sven courir. Deux petites taches, l’une verte et l’autre dorée, le suivre. Des flashes. Des saccades. Puis l'image qui revenait. La masse sombre derrière un bloc. Puis les taches qui se rapprochaient.
Sven venait de se mettre à courir vers un groupe de trois blocs noirs. Les caméras le montrèrent s'élançant de toute la puissance de ses amplificateurs musculaires, chacune de ses puissantes foulées soulevant des nuages de terre ocre. Mais les dragons le suivaient. Ils avaient appris. Ils ne tiraient plus au hasard.
L'IA comportementale surprit Léonard en affichant alors une nouvelle synthèse sur son écran avant même que les dragons ne tirent. Le scientifique la lut en diagonale et sentit le sang quitter son visage : « Coordination inter-individus détectée. Les deux sujets synchronisent leurs déplacements. Encerclement. Tirs croisés destinés à empêcher la cible d’atteindre son objectif. L’armure n’est plus la cible. Ils tirent sur la trajectoire anticipée pour la cible. Stratégie de déni de couverture. »
Il leva les yeux vers l'écran principal, mais l’IA poursuivit : « Comportement de meute. Chasse en binôme. Répartition des axes d'attaque pour empêcher toute retraite. Emergence d’une coordination tactique complète. »
Léonard allait de stupéfaction en stupéfaction. En quatre attaques, ils étaient passés de tirs de panique non maîtrisés à une stratégie d'encerclement coordonnée avec déni de couverture. Quatre attaques.
A l’écran, les deux créatures s’étaient plaquées au sol, simultanément, ancrant leurs griffes et leurs queues, et avaient tiré ensemble. Deux faisceaux convergents fusèrent dans la direction de Sven. Il plongea, roula, se redressa, mais resta immobile, secouant la tête.
L'image depuis le casque de Sven bascula. La vue se voila de blanc. Puis de noir. Et enfin de rouge.
— Saturation optique. Il est aveugle, lut Léonard à voix haute, les doigts crispés sur l'accoudoir.
Au même instant, l’IA affichait sur son écran : « Temps de récupération optique estimé de l'adversaire : plusieurs secondes. Fenêtre de vulnérabilité ouverte au vu des progrès des sujets. »
Olivier se pencha en avant, les yeux plissés. Sur son écran, les paramètres de Sven s'affolèrent. Rythme cardiaque : quatre-vingt-deux. Puis quatre-vingt-six. La tension monta. La respiration s'accéléra.
L'IA de l'armure tentait de restaurer l'optique adaptative, recalibrant, recalculant, ajustant, mais les capteurs étaient saturés par l'intensité lumineuse résiduelle.
« Il est aveugle. » La pensée traversa Olivier comme une lame. « Il est aveugle et les dragons sont là, à deux pas ! »
— Il est aveugle, répéta-t-il à voix haute, sans s'en rendre compte.
Sylvie tourna la tête vers lui. Elle vit ses mains, posées à plat sur la console. Elles tremblaient. Pas beaucoup. Juste assez.
Elle connaissait ces mains. Elles avaient tenu les siennes, avaient commandé des armées, avaient signé des ordres de mission qui envoyaient des hommes vers des destins incertains. Elles ne tremblaient jamais.
Sauf maintenant.
Elle le rejoignit et posa sa main sur son épaule. Elle ne dit rien. Elle n'avait pas les mots. Mais elle savait, avec cette intuition qui était la sienne et qui la rendait juste, qu'Olivier était en train de vivre quelque chose de pire que le combat lui-même.
L'impuissance. L'impuissance délibérée, choisie, imposée par le principe qui voulait que Sven conquière les dragons seul. Olivier, le stratège, le Directeur du Contre-Espionnage, l'homme qui avait toujours un plan, une option, une issue, était condamné à regarder son compagnon d'armes se faire détruire sans pouvoir intervenir.
Et cette condamnation, il se l'était infligée lui-même.
— Je suis là, murmura-t-elle à son oreille, si bas que personne d'autre ne l'entendit.
Il ne répondit rien. Mais sa main, sous celle de Sylvie, cessa de trembler.
L'optique de Sven tardait à récupérer. L'image depuis le casque oscillait entre un rouge sombre et des formes indistinctes. Les IA du module tentaient de compenser en superposant les vues des caméras externes, mais le décalage entre la perception de Sven et la réalité créait un vertige visuel sur les écrans.
Comme anticipé, Long profita de l'aveuglement.
La caméra panoramique le montra se précipiter en avant. Rapide. Furtif. Ses pattes ne touchant presque plus le sol. Il s'approcha à bout portant. Sven, aveuglé, ne pouvait le voir, mais les capteurs audio de l'armure lui transmirent le bruit de ses griffes sur la pierre fondue. Ils virent Sven interposer son petit bouclier circulaire par réflexe, au son, à l'instinct.
Le tir fut direct. Brutal. À bout portant.
Le métal de l'armature fondit. Le bouclier se gauchit, se fendit, s'ouvrit comme une fleur de métal en fusion. L'alerte de l'IA fusa sur l'écran d'Olivier : « CRITIQUE. Bouclier droit compromis. Structure interne fissurée. » Sa voix de synthèse, neutre, impassible, déclencha dans le module un silence de mort.
Sur son écran, Léonard vit une nouvelle synthèse s’afficher : « Approche furtive exploitant la fenêtre d'aveuglement. Distance d'engagement : 1,8 Unité. Tir à bout portant sur la protection secondaire. Sélection de cible : le bouclier le plus exposé et le plus faible. Le sujet est capable d’une analyse de vulnérabilité de la cible et d’exploiter la faiblesse défensive identifiée. »
Léonard lut la mention et tourna la tête vers Olivier.
— Il a choisi le petit bouclier. Il savait que c'était le plus faible. Il l'a identifié et il l'a attaqué. L'IA parle d'analyse de vulnérabilité. Il a évalué les défenses de Sven, repéré le point faible, et frappé dessus. En exploitant l'aveuglement. Volontairement.
Sa voix s'étrangla sur le dernier mot. Il regarda les courbes comportementales qui affichaient maintenant un graphe d'apprentissage que l'IA venait de tracer. Une courbe ascendante, exponentielle, qui montrait la progression des capacités cognitives et tactiques des deux dragons depuis le début du combat. De tirs de panique non maîtrisés à des attaques coordonnées, réfléchies, adaptatives. En quelques minutes. En quelques tirs.
— Olivier. Ils apprennent. Plus vite que tout ce que nous avions anticipé l’équipe et moi. Chaque tir est une leçon qu'ils intègrent immédiatement. Cathay ne nous a pas préparés à ça. Chaque attaque est une amélioration de la précédente. Ils s'adaptent presque aussi vite que Sven change de tactique. Peut-être plus vite, ils sont… taillés pour la guerre, murmura-t-il, le regard fixé sur la courbe.
Olivier ne répondit pas. Ses yeux restaient rivés sur l'écran.
Sven avait été repoussé par la pression du plasma, propulsé en arrière. L'image du casque avait vacillé violemment, puis s’était stabilisée. Il avait abandonné les restes du petit bouclier, qui étaient tombés au sol en un morceau de métal tordu et fumant.
Et il s’était redressé. Encore. Toujours.
— Il a perdu son bouclier. Il a perdu son bouclier, non ? dit Mona d'une voix aiguë, le nez toujours collé à l'écran
Personne ne répondit.
Mona se renfrogna, frotta ses yeux irrités, recolla son visage à l'écran et maugréa entre ses dents un juron impliquant l’arrière-train d'une licorne.
— Quelqu'un peut me dire si c'est son bouclier qu'il a perdu ou autre chose ?! insista-t-elle.
— Oui, Mona. C'est son bouclier, répondit Sylvie d'une voix sourde.
Sven venait de se remettre à courir en direction de deux blocs posés plus loin. Puis, en pleine course, il s’adressa de nouveau aux dragons. En mandarin. Sa voix sortit des haut-parleurs du module, et cette fois, elle était différente. Plus rauque. Plus pressée. Le souffle entre les phrases était plus court, plus laborieux. Mais les mots, eux, restaient fermes.
— Écoutez-moi ! Ce n'est pas votre faute ! C'est moi ! J'ai donné les pierres ! Votre maîtresse m'a chargé de vous apprendre à contrôler ça !
Les mots « votre maîtresse », traduits par l’IA, firent sursauter Sylvie. Elle comprit. Sven parlait d'elle. Il avait invoqué son nom, son autorité, son lien avec les dragons, pour tenter de briser leur fureur. Les dragons marquèrent une pause infime dans leur course. Une hésitation. Un battement de cils. Les courbes comportementales de l'IA affichèrent un pic de confusion cognitive avant que la colère ne reprît le dessus.
Léonard, à côté, avait vu la même chose sur ses données.
— Hésitation cognitive brève. Reprise de l'agressivité. Cycle non brisé, murmura-t-il.
Mais il avait vu autre chose. Sur l'écran de diagnostic de l'armure, l'intégrité globale baissait. Les écailles disparaissaient une à une, arrachées par les impacts, la chaleur, les éclats, les chocs.
La céramique grise apparaissait en dessous, craquelée, noircie. Les systèmes de secours peinaient. L'armure de Sven, cette forteresse mobile conçue pour tenir contre une armée, était en train de se faire démonter par deux créatures, chacune à peine plus grosse qu’un chat.
Et Léonard se dit, avec une clarté qui lui fit honte, que Séraphina n'aurait pas fait autrement. Ses protocoles l’eussent-ils exigé qu’elle aurait calculé les probabilités de survie, établi un seuil de risque acceptable, et envoyé un homme au casse-pipe avec un modèle de rapport technique en annexe.
Mais c’était précisément lui, Léonard, qui était en train de faire cela. Avec des écailles de dragon et deux boucliers en plus, certes. Mais le principe était identique. Ce principe, qu'il abhorrait, qu'il réprouvait de toutes ses forces, qu'il considérait comme la marque de la folie froide de Séraphina, il l'appliquait maintenant, lui. En regardant. En mesurant. En consignant les pourcentages d'intégrité et les synthèses des IA avec la même précision clinique qu'une Doctrix renégate annotant les résultats de ses expériences contre-natures sur des licornes.
Il y avait deux ironies dans toute cette histoire. Il le voyait clairement, maintenant. Deux paradoxes qui le torturaient. Les modèles de ses collègues pour la conception de l'armure auraient dû être représentatifs de la réalité. Ils étaient censés la traduire en chiffres, en courbes, en tendances et en prédictions fiables. Ils ne l'étaient pas. La réalité avait balayé les modèles en quelques minutes de combat. Ce qui aurait dû être identique s'était révélé différent.
Et inversement. Le principe qu’ils avaient choisi d’appliquer avec les dragons, Sven, lui et toute son équipe, aurait dû être l'opposé absolu de la méthode de Séraphina. Sven agissait par compassion, par courage, par dévouement. Séraphina avait agi mue par une avidité malsaine pour la connaissance et guidée par la froideur, le calcul, l’indifférence morale. Mais la démarche, finalement, elle, se révélait être la même. Ce qui aurait dû être différent était identique.
L’échec était double.
Il ferma les yeux une seconde. Se maudit. Les rouvrit.
***
Le Dernier Mouvement
Sven courait. L'image subjective de son casque tremblait à chacune de ses larges enjambées, des indicateurs clignotaient en jaune, en orange et en rouge, l'épaule gauche ne répondait plus que de façon erratique. Derrière lui, les deux dragons étaient à sa poursuite avec une coordination qui glaçait le sang.
L'IA comportementale projeta alors sa synthèse la plus alarmante sur l'écran de Léonard. Le scientifique la lut, et pour la première fois depuis le début du combat, il en parla à voix haute pour les autres, parce que ce qu'il lisait dépassait le cadre de l'analyse technique et devenait une réalité que tous devaient comprendre.
— Ils se répartissent les rôles, dit-il, d'une voix qui tremblait malgré lui. Flamme prend l'arrière gauche. Long prend l'arrière droit. Schéma d'encerclement classique. Mais l'IA signale quelque chose de nouveau. Ils ne se contentent plus de se coordonner sur leurs positions. Ils communiquent. Les capteurs audio captent des vocalisations courtes entre les deux dragons. Signaux de coordination. L'IA les considère comme un proto-langage de chasse.
Il avait la bouche sèche.
— Ils chassent. Ils ne se battent plus par peur. Ils chassent. L'IA a reclassifié le comportement global, de réactif-défensif à proactif-offensif. Prédation coordonnée.
Flamme à l'arrière gauche. Long à l'arrière droit. Ils se plaquèrent au sol ensemble. Ancrés. Tirèrent en simultané.
Non pas sur Sven. En avant de lui. Sur les deux blocs qui n’étaient plus qu’à un pas de distance.
Deux explosions simultanées déchirèrent l'espace de part et d'autre de Sven. La terre entre les blocs fut pulvérisée. Un nuage de roche vaporisée et de poussière incandescente enveloppa la zone. L'onde de choc combinée souleva Sven. L’image générale de l’arène montra des fragments, probablement de l’armure, partir en tous sens. Ils virent le grand bouclier projeté au loin. L'image depuis le casque fit une rotation sauvage — sol, ciel, mur, sol — puis un choc brutal. L'écran d'Olivier se figea brutalement sur un mur de basalte noir, vu de trop près. Le son des microphones n'était plus qu'un bourdonnement sourd et un grincement métallique.
L'IA comportementale afficha sa nouvelle synthèse dans un coin de l'écran de Léonard, le faisant sursauter : « A nouveau stratégie de déni de couverture, mais tactique différente. Double tir simultané sur les éléments du terrain. Cibles : points de couverture anticipés de l'adversaire. Résultat : génération d'ondes de choc. Projection de l'adversaire. Immobilisation. Succès tactique. »
Puis, en dessous, une mention que Léonard lut en silence, deux fois : « Innovation tactique : double tir sur l’environnement pour créer un effet synergique qu’un tir unique ne pourrait produire. Les sujets ont élaboré une nouvelle méthode d'attaque. »
Ses pensées tournaient à une vitesse folle. Instinct de meute. Instinct de prédateur. Tout était là. Vivace. Intact. En quinze ans de domestication, quinze ans de colliers connectés, de concours de pets et de câlins sur l'oreiller de la Princesse, rien n'avait été perdu. Rien. C'était juste endormi. Et maintenant c'était réveillé.
Les paramètres vitaux de Sven s’étaient affolés. Rythme cardiaque : cent quatorze. Tension en chute. Température corporelle en hausse. Saturation en oxygène en baisse.
L'IA de l'armure énonça, d'une voix toujours neutre, un compte-rendu que Léonard lut en même temps qu'il s'affichait sur l'écran principal : « Alerte générale. Système de stabilisation défaillant à 40%. Protection thermique : effondrée sur secteur avant-gauche. Risque de surchauffe critique. Grand bouclier absent. »
Silence dans le module. Un silence de plomb. Le silence de ceux qui viennent de voir un homme se faire projeter à travers une arène comme une poupée de chiffon et qui ne peuvent rien faire. Rien. Absolument rien.
Margot s'était effondrée. Ses jambes ne la portaient plus, seuls ses bras la maintenaient encore debout, ses deux mains agrippées au bord de la console de Léonard sur laquelle elle avait pris appui. Son visage, maculé de larmes, était tourné vers l'écran où la vue subjective de Sven, immobile, ne montrait plus qu'un mur de basalte noir et la poussière qui retombait lentement. Elle ne voyait plus Sven. Elle ne voyait plus les dragons. Elle ne voyait qu'un mur de pierre noire et des particules qui dansaient dans les rayons du soleil.
— Léonard, montrez-le. Montrez-le-moi. Où est-il ? supplia-t-elle.
Léonard bascula la vue principale sur la caméra panoramique. L'image montra l'arène dans son ensemble. Au loin, contre le mur de basalte, une forme sombre, fumante, gisait. L'armure de Sven, ou ce qu'il en restait, allongée contre la base de la paroi noire. Plusieurs plaques d'écailles arrachées. La céramique grise, en dessous, craquelée et noircie. De la fumée s'élevait de l'épaule gauche détruite et du flanc de l’armure. La visière noire du casque reflétait le ciel.
Et avançant lentement, prudemment, pas à pas, sur la terre vitrifiée, deux silhouettes se rapprochaient. L’une, verte. L’autre, dorée.
Margot poussa un cri qui ne ressemblait à rien de ce que Sylvie avait entendu de son amie. Pas un cri de surprise. Pas un cri de peur. Un cri de rage impuissante, de désespoir absolu, de femme qui regarde le seul homme qui l’avait vraiment vue, qui avait su lire en elle, se faire tuer sous ses yeux. Sans pouvoir le sauver. La privant de lui. La privant de pouvoir l’appeler de son nom ne serait-ce qu’une seule et unique fois.
Sylvie vint la prendre dans ses bras. Margot se laissa faire, son corps secoué de sanglots, sa tête contre l'épaule de la Princesse.
— Margot. Margot, regarde-moi. Il est vivant. Regarde. Les paramètres. Il est vivant, dit Sylvie d'une voix ferme.
Et il l'était. Les courbes, sur l'écran d'Olivier, oscillaient, vacillaient, mais tenaient. Cent battements. Quatre-vingt-dix-huit. Quatre-vingt-quinze. Le corps de Sven luttait. Sa fréquence cardiaque se stabilisait. L'armure, elle, était hors service. Mais Sven, lui, respirait encore.
Sur l'écran principal, la caméra panoramique montra Sven qui tentait de se relever. L'image était nette, crue. L'armure, cabossée, fumante, grippée, de son poids formidable clouait l'homme au sol. Sa jambe gauche ne répondait plus que de façon erratique. Les servo-moteurs peinaient, grimaçaient, grinçaient. Sven luttait, appuyait ses mains contre le sol, contre le mur. Lentement, vertèbre après vertèbre, il se redressait et s'adossait à la paroi de basalte.
Les dragons. Deux petites silhouettes, raides, tendues, avançaient vers lui avec la lenteur de prédateurs sûrs d'eux. Leurs yeux réduits à des fentes verticales. Leurs babines retroussées. Leurs queues raides derrière eux.
L'IA comportementale afficha sa dernière analyse sur l'écran de Léonard.
Le scientifique la lut en silence, et resta muet : « Approche lente et délibérée. En synchronisation. Posture de prédateurs dominants. Confiance dans le résultat. Chasse terminée. Comportement de mise à mort. »
Inconsciemment, il recula son fauteuil de la console principale, le poing plaqué contre sa bouche. Ses yeux rivés à l’écran. Sur les deux petites silhouettes qui progressaient vers la forme immobile de Sven, adossée au mur noir.
Sven ne bougeait plus. Adossé maintenant au mur, le souffle court, il les regardait venir.
Puis des grognements se firent entendre.
Pas la voix de Sven. Pas un son humain. Des vocalisations gutturales, profondes, qui montaient des gorges des deux dragons comme un grondement de terre. Les capteurs audio de l'armure les transmirent avec une netteté parfaite dans le module.
Des sons étrangers, autres, d'une langue qui n'avait rien d'humain. La langue des dragons.
Et l'IA de l'armure traduisit, d’une voix neutre, presque obscène.
En temps réel, les mots s'affichèrent sur l'écran d'Olivier, lettre par lettre, pendant que la voix synthétique les énonçait dans le module de commandement.
— Grrr... TRAHISON !
— Grooo... Feu... Trop fort... On peut tuer...
Le silence qui suivit ces mots dans le module tactique fut le plus lourd qu’ils aient jamais connu.
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !