Regards
Le Regard des Spectateurs
— Sven vient d'arriver dans l'arène !
A l’instant même où Sylvie signala l’irruption de Sven, Olivier réagit immédiatement. Il s’approcha d’elle et glissa dans l’oreille de la Princesse :
— Je vais établir la connexion avec l’armure de Sven.
Puis, en trois pas rapides, il s’approcha d’une console tactique secondaire, bousculant au passage son fauteuil pivotant qu'il agrippa d'une main avant de s'y asseoir tout en appliquant son autre main sur la surface tactile de l’écran pour activer le système d’identification palmaire. Ses doigts volèrent ensuite sur l'écran, composant une séquence d'identification secondaire.
— Je me connecte aux systèmes de l'armure. Capteurs audio, vidéo, diagnostic permanent de l'intégrité de l'armure, surveillance des paramètres vitaux. J’en donne aussi l’accès aux postes d’observation deux et trois pour les autres membres de l’équipe, dit Olivier sans lever les yeux, d'une voix brève et clinique.
L'écran devant lui se scinda en plusieurs fenêtres. Certaines affichèrent des courbes régulières. Rythme cardiaque, tension, température corporelle, saturation en oxygène. D'autres, des vues en perspective que Sylvie ne comprit pas immédiatement. Puis l’image se stabilisa, tremblante par instants, et elle comprit : c'était ce que voyait Sven. La vue depuis l'intérieur du casque. La poussière ocre qui se déposait encore, les murs de basalte noir, et au loin, deux petites formes agitées au centre de l'arène.
— Nous aurons accès à tout. À tout ce qu'il dit. À tout ce que ses récepteurs captent dans l'arène. Mais nous ne communiquerons pas avec lui. Pas un mot. Pas un signal. Surtout pas, continua Olivier.
Il tourna légèrement la tête vers Sylvie, et son regard à elle, encore rougeoyant et humide, croisa le sien. Il y avait dans les yeux du Prince une détermination absolue, mais aussi quelque chose de plus fragile, de plus inquiet, qu'il ne chercha pas à masquer.
— Si nous le distrayons au mauvais moment, ne serait-ce qu'une seconde, il est mort, dit-il simplement.
Sylvie acquiesça. Margot, debout à côté d'elle, serra sa main plus fort.
Léonard, assis devant la console principale, regardait le grand écran qui montrait la vue subjective de Sven. Les IA, qui jusqu'alors ne disposaient que des capteurs et caméras fixés sur les pylônes extérieurs de la cage de Faraday — caméras thermiques, optiques, capteurs de pression, électromagnétiques et sismiques —, brassaient maintenant les flux croisés de ces données avec celles, vivantes et immédiates, qui affluaient de l'armure de Sven. Les hologrammes du module se réorganisèrent d'eux-mêmes, superposant les cartes thermiques de l'arène aux images vidéo en temps réel captées par Sven, projetant ses paramètres vitaux en surimpression discrète dans un coin de chaque affichage.
Mona, qui était restée effondrée dans son fauteuil devant sa console, les yeux fermés, ouvrit un œil. Elle essayait à ce moment-là de tromper ses douleurs en calculant mentalement des factorielles de nombres premiers. Elle avait entendu les mots d'Olivier. Connexion aux systèmes de l'armure. L'informaticienne en elle sursauta, chassant de son esprit ses abstractions numériques.
Elle se redressa péniblement, grimaçant quand son épaule meurtrie protesta, et fit face en grognant à l'écran sur sa gauche, le dernier qu'elle avait vérifié en collant presque son front contre la dalle. Elle pencha la tête, et approcha son visage à en toucher du bout de son nez la surface lumineuse. Ses yeux, terriblement myopes et encore irrités par les flashs, les paupières gonflées, se plissèrent, presque fermés. Ses doigts reconnaissant le clavier de mémoire, volèrent sur les touches, à la recherche des flux d’informations qu’elle désirait, et une vue d'ensemble de l'arène apparut, fournie par la caméra panoramique la plus haute, perchée sur le pylône nord. L'image était vaste, englobant l'entrée, les murs de basalte, les blocs éboulés, et au centre, minuscules dans l'échelle de l'image, les deux dragons. Trois autres images incrustées sur le côté droit montraient une vue centrée sur chacun des deux dragons et une montrait Sven.
— Au moins, comme ça, je vois, murmura-t-elle.
Soudain, ce fut le chaos. Le flux audio de l’armure de Sven était diffusé dans le module de commande. A chaque tir des dragons, un nouveau coup de tonnerre déchirait l'intérieur du container, jusque-là totalement isolé, retransmis par les microphones de l'armure de Sven avec une précision terrifiante. Le module vibrait légèrement à chaque impact acoustique, comme si la fureur de l'arène avait traversé les parois blindées.
Rapidement, Léonard accéda à l’interface de réglage et procéda à quelques ajustements pour ramener le vacarme à un niveau raisonnable.
***
Le Regard du Guerrier
Un calme relatif se rétablit, ponctué par ce qui ressemblait maintenant à des roulements de tonnerre dans le lointain. Sur les écrans, les images sautaient légèrement de temps à autres, à chaque tir des dragons. Mais les systèmes optiques des caméras, secondés par les corrections incessantes des IA compensaient les flashs aveuglants de lumière blanche qui autrement, multipliés par le nombre d’affichages, auraient eu des effets psychédéliques dans le volume exigu du poste d’observation.
Sven n’avait toujours pas bougé.
Sur la console d'Olivier, la vue depuis le casque de Sven, tremblante et immobile à la fois, fixait le centre de l'arène avec une attention que tous, dans le module, pouvaient sentir à travers l'image elle-même.
Sur les vues des caméras de l’arène, la silhouette massive, sombre, recouverte d'écailles et de céramique anthracite, se tenait immobile à une quinzaine de pas de l'entrée, là où Sven s'était arrêté dans un nuage de poussière ocre maintenant retombé. Le bouclier rond à son avant-bras droit protégeait son flanc droit. Son grand bouclier rectangulaire était fixé dans son dos, tel une carapace. Et il regardait.
Sur les écrans, les paramètres vitaux de Sven affichaient un rythme cardiaque à soixante-deux battements par minute. Régulier. Calme. Une anomalie, presque, au regard de la situation. Léonard, qui avait l'œil rivé sur ces chiffres, relâcha imperceptiblement ses épaules. Soixante-deux. Sven n'avait pas peur. Ou du moins, son corps ne le trahissait pas.
Il regardait l'arène.
Les murs noircis, les zones de vitrification où la roche avait fondu en surface lisse et brillante, les blocs de basalte fendus, les impacts creusés dans le sol. Il regardait les deux petites créatures au centre.
Les dragons ne se calmaient pas. Ils tiraient sans cesse, de façon erratique, incontrôlée. Flamme, la tache verte, se pencha en avant, et cracha un jet de plasma soutenu qui illumina toute la moitié gauche de l'écran. Le recul le propulsa à nouveau en arrière comme une feuille prise dans un cyclone. Son corps bascula, ses pattes battirent l'air désespérément, puis il retomba lourdement sur le sol vitrifié. Long, la tache dorée, tira plus brièvement vers la droite, puis vers le ciel, puis vers le mur de basalte, chaque décharge l'éjectant dans une direction différente. Les deux petites créatures tourbillonnaient au milieu de leur propre chaos, incapables de maîtriser la puissance qui s'échappait d’elles. Elles ne combattaient pas, elles saignaient d’une énergie qu’elles ne savaient pas retenir.
Les courbes sur l'écran de Léonard flottaient en rouge vif, témoignant de l'instabilité comportementale des dragons. Les IA tentaient de maintenir le cadrage automatique sur les deux cibles, mais elles les perdaient brièvement à chaque flash, et devaient corriger la trajectoire de suivi.
Mona, le nez collé à son écran, voyait les images sauter, passer parfois de la surexposition à la sous-exposition, puis revenir à une scène de guerre où deux petites formes étaient propulsées en tous sens sous l'effet de leurs propres tirs. Elle percevait les formes avec une netteté suffisante pour suivre l'action. L'arène, vue d'en haut, ressemblait à un cratère de guerre. Des cicatrices noires zébraient le sol, des flaques de silice refroidie scintillaient sous la lumière du soleil. Elle cligna des yeux, les frotta contre le revers de sa robe de laboratoire, et recolla son visage à l'écran.
— Ils sont en train de se tuer ! Mais par l’Au-Delà ! Pourquoi Sven ne fait-il rien ? souffla-t-elle.
Il ne répondit rien, mais Olivier, lui, comprenait. Il regardait l’image prise depuis le casque et il reconnaissait cette immobilité. C'était l'immobilité du guerrier qui mesure, qui évalue, qui absorbe avant d'agir. Sven prenait la mesure de la situation. Les deux créatures continuaient de tirer sans jamais s'arrêter, propulsées en arrière par chaque décharge. Lui, évaluait. La distance jusqu'aux dragons. Les zones de tir potentielles. Les angles morts. Les obstacles. Les zones de vitrification. La position relative des murs et des blocs de basalte. Il lisait l'arène comme un tacticien lit un champ de bataille, et son corps ne bougeait pas parce que son esprit, lui, faisait dix choses à la fois.
Margot ne disait rien. Elle regardait, les yeux écarquillés, la bouche légèrement entrouverte, sa main crispée dans celle de Sylvie. Elle ne comprenait pas tout ce qu'elle voyait sur les écrans, les courbes, les chiffres, les pastilles colorées, mais les images des caméras étaient claires, nettes, et elles lui montraient deux bébés dragons dans une détresse absolue et un colosse en armure qui ne bougeait pas. C'était tout ce qu'elle avait besoin de comprendre.
Léonard parlait de paramètres vitaux, de lois physiques. Mona dirigeait les IA et les flux de données. Le Prince analysait, anticipait les mouvements possibles. Ils parlaient tous de stratégie, ou de probabilités, ou de risques. Elle, elle voyait autre chose. Elle voyait un homme qui marchait seul, sans arme, sans secours, vers deux êtres terrifiés et terrifiants. Elle aurait voulu crier. Appeler Sven. Lui dire de s'arrêter, de reculer, de s’abriter. Mais elle savait qu'il ne l'écouterait pas. Elle savait qu'il devait avancer, quoi qu'il arrive. Parce que c'était lui. Et que c'était ainsi que les choses devaient se passer.
Elle aurait dû être ailleurs. Dans sa tour. Dans les cuisines. Dans les jardins. À compter les assiettes. À ranger le linge. A tailler les haies. N'importe où, sauf ici, à attendre que l'enfer s'ouvre sur son monde et ceux qui l’habitaient. Elle ne savait pas manier les armes, ni lire des courbes, ni décrypter des codes. Elle savait seulement qu'il y avait un homme qui marchait vers deux créatures qui pouvaient le tuer d’un souffle, et qu'elle ne pouvait rien faire pour l'arrêter, pour les calmer, pour sauver personne.
Ses lèvres formèrent une phrase qu'aucun microphone ne capta, qu'aucun écran n'afficha.
— Sainte Sylvie, protégez-le.
Pas le royaume. Pas la Princesse. Lui. Juste lui. Un homme qui regardait sa mort avec un cœur calme.
Elle se mit à pleurer en silence. Doucement. Des larmes roulèrent sur ses joues.
— Vous êtes fous, murmura-t-elle, sans savoir si elle s’adressait à l'homme sur l'écran, à la Princesse à ses côtés, ou à elle-même.
Elle ne voulait plus être spectatrice du malheur de ces deux petits êtres et de cet homme au courage aussi immense que dérisoire.
Elle ferma les yeux et pria pour que cet homme fou revienne en vie.
Sylvie sentait les doigts de Margot se crisper dans les siens avec une force qui aurait dû lui faire mal. Elle ne détournait pas les yeux. Elle voyait Flamme, cette petite créature verte qu'elle connaissait depuis quinze ans. Elle voyait Long, le doré, le solennel, qui tirait dans le ciel et retombait lourdement.
— Ils souffrent, dit-elle à voix basse, les mâchoires serrées.
Les minutes passèrent. Lentement. Affreusement lentement. Les IA continuaient leur travail de fourmi, enregistrant, cadrant, zoomant, suivant les deux dragons en temps réel. Les courbes de température corporelle des créatures, mesurées par les caméras thermiques, affichaient des valeurs en hausse constante. Les capteurs sismiques détectaient les impacts des tirs. Les paramètres vitaux de Sven restaient stables, imperturbablement stables, à soixante-deux battements par minute.
***
Le Regard des Dragons
Puis Sven bougea.
Ce fut un mouvement lent, contrôlé, presque cérémoniel. De la main gauche, il saisit le grand bouclier rectangulaire fixé dans son dos et le dégagea de ses fixations d'un mouvement fluide. Le bouclier bascula vers l'avant et il le plaça sur son flanc gauche, tenu fermement. Puis sa main droite se leva, paume ouverte, doigts écartés, dans un geste universel de paix.
Et il se mit à avancer.
Lentement. Un pas. Puis un autre. Chacun montrait la conscience qu’il avait de la distance qui diminuait entre lui et les dragons. La poussière ocre s'élevait en petits nuages autour de ses pieds. Son bouclier rectangulaire balançait doucement à son flanc, et sa main droite restait levée, ouverte, tendue vers les deux créatures qui tiraient encore, désespérément, au centre de l'arène.
Dans le module, personne ne respirait.
Sylvie avait les yeux rivés sur l'écran principal, où la caméra panoramique montrait la progression de Sven en temps réel. La silhouette sombre avançait dans l'arène comme un navire entrant dans un port en tempête, massive, lente, imperturbable. Les deux taches de couleur au centre de l'écran, verte et dorée, continuaient de tirer, de vaciller, de basculer en arrière sous l'effet des reculs.
Une voix perça le silence.
Sans crier gare. Sans préavis. La voix de Sven, rauque, profonde, légèrement altérée par l’espace confiné du casque, jaillit des haut-parleurs du module avec une soudaineté qui les fit tous sursauter. Margot lâcha un petit cri. Mona s’écarta de son écran si violemment qu'elle se cogna la tempe contre le bord saillant de l’extraction d’air située juste à-côté et qui lui avait déjà aspiré les cheveux. Elle lâcha un juron étouffé et lui donna un grand coup de poing. Léonard sursauta sur son siège.
Olivier, seul, ne broncha pas. Ses yeux ne quittèrent pas l'écran.
Chacun comprit que Sven ne s'adressait pas à eux, mais aux deux petites créatures terrifiées qui se trouvaient devant lui, plus loin, et qui entendaient maintenant, pour la première fois depuis le début de leur cauchemar, une voix humaine.
— Doucement... Tout doucement. Je suis là. C'est Sven. Je ne vous veux aucun mal. Regardez-moi. Est-ce que vous me reconnaissez ?
Ces mots en mandarin, la seule langue humaine comprise par les dragons, résonnèrent dans le module. Sylvie sentit quelque chose se serrer dans sa gorge. Olivier ferma les yeux une seconde, puis les rouvrit. Les paramètres vitaux de Sven affichaient soixante-quatre battements par minute. Toujours calme. Toujours maîtrisé.
Et alors, les tirs, les flashs et le tonnerre cessèrent.
Du chaos à la paix, en une fraction de seconde. L'image des caméras, libérée de la frénésie des tirs et des saturations lumineuses, put enfin se stabiliser avec une netteté nouvelle. Les IA zoomèrent avec une acuité chirurgicale sur les deux créatures qui, pour la première fois depuis le début de l'éveil, ne tiraient plus.
Un silence tomba sur l'arène. Un vrai silence, pas celui du module blindé, mais un silence immense, ouvert, vivant, dans lequel on entendait le vent caresser les murs de basalte et le craquement des roches, soumises à des températures stellaires, en train de refroidir.
Et dans ce silence, les deux dragons se redressèrent.
Lentement. Flamme d'abord. Ses pattes avant se déplièrent, son corps se souleva du sol, sa tête bascula vers l'avant. Puis Long, qui se déploya avec une lenteur presque reptilienne, ses écailles dorées vibrant sous la lumière. Ils se redressèrent et regardèrent Sven, leurs petites ailes repliées le long du corps.
Les caméras les braquèrent de face, puis de profil, puis en plongée. Les IA enchaînaient les angles avec une efficacité froide, capturant chaque détail, chaque mouvement, chaque changement d'expression. Et ce que les écrans montrèrent alors fit monter dans la poitrine de Sylvie une angoisse qu'elle n'avait encore jamais ressentie de toute sa vie.
Flamme avait arrêté de trembler. Son corps, petit, trapu, ses écailles vert sombre couvertes de poussière et de suie, se tendit. Ses babines se retroussèrent lentement, découvrant des rangées de petites dents pointues. Un grondement monta de sa gorge, aigu, strident, un son que les capteurs audio de l'arène captèrent et retransmirent dans le module avec une fidélité glaciale. Ce n'était plus le gémissement d'une créature terrorisée. C'était un grognement. Un grognement de colère.
Long, à côté de lui, adopta une posture que les caméras captèrent sous tous les angles. Son train arrière se releva, ses pattes arrière s'ancrant dans le sol vitrifié, ses griffes crissant sur la roche fondue. Sa queue, plus longue que celle de Flamme, se raidit dans son dos, droite comme une pique. Sa gueule s'ouvrit, laissant échapper un filet de fumée blanche, et ses yeux se fixèrent sur Sven avec une intensité que les caméras thermiques traduisirent en une explosion de chaleur orange et rouge autour de ses orbites.
Les dragons ne tremblaient plus. Ils ne tiraient plus. Ils ne gémissaient plus. Ils se tenaient debout, côte à côte, leurs petits corps tendus dans une posture de combat que les courbes comportementales de l'IA identifièrent immédiatement et affichèrent en rouge sur l'écran de Léonard, accompagnées d'un avertissement clignotant que le scientifique lut d'un regard qui se voila d'effroi.
Sylvie porta ses deux mains à sa bouche. Ses yeux, maintenant secs et nets, fixaient les écrans avec une horreur grandissante. Elle connaissait ces deux créatures. Elle les aimait. Flamme et ses petits Grrr ! Long et ses Grooo ! solennels. Les concours de pets clandestins sous les meubles du palais. Leurs étincelles ridiculement petites. Les câlins sur le canapé de sa chambre. Tout cela, toute cette tendresse, toute cette complicité innocente et burlesque, tout cela regardait maintenant Sven avec une haine nue, crue, bestiale, qui n'avait rien d’enfantin ni de facétieux.
Elle regardait ses dragons se préparer à tuer.
Et Sylvie comprit, avec une clarté qui lui fit mal au ventre, que Flamme et Long ne reconnaîtraient personne. Qu'ils ne la reconnaîtraient même pas, elle, si elle avait été là-bas. Qu'ils ne reconnaîtraient pas Olivier, ni Margot, et encore moins la main tendue de Sven. Qu'ils étaient, à cet instant précis, dans un état de rage pure et instinctive qui effaçait tout ce qu'ils avaient été, tout ce qu'ils avaient vécu, tous les câlins, toutes les étincelles, tous les concours de pets et tous les Grrr ! joyeux.
Ils regardaient Sven comme s'il était la source de tout leur mal. Comme si, dans leur esprit, ce colosse en armure anthracite, cette silhouette sombre et massive qui avançait vers eux la main ouverte, était responsable de l'enfer qui les avait brûlés, jetés au sol, terrifiés, agonisants de peur. Sven, qui était venu les sauver.
Sylvie sentit les genoux de Margot heurter les siens. Elle s'était approchée, son visage blême collé au sien, et elles regardaient ensemble, côte à côte, le grand écran de la console principale qui montrait, de face, les deux petites créatures raidies dans toute la furie de leur colère, leurs babines retroussées, leurs queues raides, leurs gueules ouvertes d'où s'échappait une fumée blanche de leurs gorges prêtes à cracher l’enfer.
Et soudain, leurs yeux ! Leurs grands yeux dorés. Leurs yeux se réduisirent d’un coup à deux fentes. Verticales. Fines comme une lame. Tels que Sylvie ne les avait jamais vus ! Une membrane à l’aspect nervuré, d’un vert sombre, venait de se refermer brutalement.
Ils n'étaient plus ses dragons.
Ils étaient des dragons.
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