Invictus
L’Armure et les Dragons
La colère née dans le cœur des petits dragons devint instantanément aveugle et totale.
Pour Flamme et Long, Sven n'était plus qu'une cible, le responsable de leur tourment. Il était l'homme qui avait donné les pierres du feu. Ils ne raisonnèrent pas. Ils crachèrent.
Flamme fut le premier à réagir.
Ses griffes, petites mais puissantes, sortirent et s’enfoncèrent dans le sol de terre battue, tandis que prenant appui sur ses pattes arrière il s’élança vers Sven d’un bond prodigieux pour sa taille. Ses mâchoires s'ouvrirent et dans un craquement assourdissant, comme si la foudre le précédait, un faisceau de plasma blanc bleuté, d'une intensité surprenante jaillit, vers sa cible.
Le tir fut bref, violent, mal focalisé. Mais le recul déstabilisa totalement le dragon. Au moment où il toucha terre et tira, la force en retour rejeta Flamme en arrière comme une obus craché par un canon. Le petit dragon fut arraché du sol, projeté, et finit renversé, ses pattes et sa queue s’agitant, écartées, dans une posture comique mais désespérée. Derrière lui, un sillon de terre vitrifiée arrivait jusqu’à l’endroit où se trouvait Sven un instant auparavant.
Sven fut instantanément prévenu par l'IA de son armure. « Détection d'arme thermique proximale ».
Il n’eut pas besoin de réfléchir. Il pivota brutalement sur sa jambe droite et interposa son grand bouclier entre lui et le dragon.
Le faisceau percuta la surface d'écailles avec un impact sourd, un CLANG ! métallique suivi d'une onde de choc qui fit vibrer tout le corps de Sven. Les écailles étaient athermiques mais pas parfaitement jointives. Même grandement atténué par les écailles, l’excès brutal et massif d’énergie atteignit l’armature presque instantanément. Les capteurs du bouclier clignotèrent immédiatement en rouge. Sven fit un puissant bond de côté tandis que l’IA annonçait :
— Impact direct. Intégrité du grand bouclier : 85%. Chaleur transmise : critique.
L'armure avait tenu le coup, mais la chaleur était prodigieuse !
Cependant, le tir de Flamme, trop puissant pour sa faible masse, l'avait propulsé si loin en arrière, étourdi et désorienté, qu’il ne représentait plus un danger dans l’immédiat.
— Arrêtez ! Vous vous faites du mal ! Regardez ce que vous faites ! lança Sven, sa voix amplifiée et s’adressant à eux directement en mandarin.
Long, profitant de l’immobilisation de Sven, se rua à son tour, tentant une attaque sur le flanc gauche. Son tir, moins précis que celui de Flamme, frappa la terre battue juste à côté des pieds de Sven dans d’assourdissants claquements d’arc électriques suivis d’une déflagration. Lui aussi, le recul le propulsa en arrière de plusieurs fois sa longueur, alors qu’il cherchait à s’accrocher au sol de ses griffes.
Le sol explosa.
Ce n'était pas un simple passage à la flamme. A plus de sept mille degrés, au point d’impact, la terre fut vaporisée instantanément, créant une micro-explosion surpuissante de poussière de silice et d'éclats de verre incandescents.
L'onde de choc projeta Sven sur sa droite avec une violence inattendue. Tenant toujours fermement ses boucliers, il heurta le sol avec fracas, roula, et se retrouva exposé aux regards de prédateurs des dragons.
Les flashs de plasma avaient ébloui ses capteurs, mais l'optique adaptative avait compensé, assombrissant la visière en quelques millièmes de seconde.
Sven reprit immédiatement sa position défensive.
Il comprit que le danger n'était pas seulement le tir direct, avec sa chaleur épouvantable, mais aussi le matériau frappé et l’onde de choc de la vaporisation.
De leur côté, avant même que Sven ne reprenne pied, Long et Flamme avaient aussi compris leur point faible. Le recul.
Leur instinct les fit alors s’ancrer au sol. Avant chaque tir, ils abaissaient leur centre de gravité, écartaient leurs puissantes pattes et plantaient leurs griffes profondément dans le sol, utilisant leur queue comme un solide cinquième point d'appui pour s’ancrer au sol encore plus fermement.
Flamme s’écartant de Long, décrivit rapidement un arc de cercle vers la droite de Sven, stabilisa sa position, visa, et tira de nouveau.
Cette fois, le tir fut mieux dirigé, ciblant le flanc droit de Sven. Le bouclier circulaire de son bras droit, plus maniable, vint intercepter le flux. L'impact du choc thermique fut terrible, ébranlant violemment son bras et déformant légèrement la structure du bouclier.
— Alerte. Protection thermique saturée à 92%. Risque de rupture important, dit l’IA d’une voix neutre.
Sven ne resta pas statique.
Alors que Long se lançait en avant d’un bond prodigieux, Sven usant de la force colossale de ses amplificateurs musculaires pour sauter en arrière, franchit d’un saut un bloc de basalte pour se mettre à couvert. Mais Long, agile, anticipa son mouvement. Le petit dragon, grâce à une vigoureuse impulsion de ses ailes rudimentaires, modifia sa trajectoire pour atteindre le bon angle de tir en plein vol. Un jet de plasma frappa le bloc de pierre par le dessus, juste devant Sven, dans le déchirement d’un coup de tonnerre. Long, sans aucun point d’appui, fut propulsé par-dessus Sven et retomba brutalement sur le sol, au loin.
L'impact fut dévastateur. Un nuage de silicates vaporisés et des éclats de basalte noir fondus fusèrent. Plusieurs percutèrent l'épaule gauche de Sven, arrachant une plaque d'écaille et endommageant l'articulation hydraulique. Le choc projeta Sven en arrière, contre le mur de l'arène. Il glissa, essoufflé, des alertes clignotant sur l’interface de son casque.
— Pourquoi ?! Je suis là pour vous aider ! Vous ne maîtrisez pas ça ! hurla Sven en mandarin, essayant de percer la panique des dragons.
Mais les dragons ne l'écoutaient pas. Ils sentaient seulement leur pouvoir, la puissance qui courrait dans leurs veines, et la rage de voir l'homme résister à leur feu. Ils étaient deux, rapides, avaient la liberté de mouvement alors que leur adversaire devait constamment se mettre hors de leur atteinte, et ils commençaient à coordonner leurs attaques : l'un attirait et bloquait l'attention en attaquant de front, l'autre frappait le sol ou un obstacle à proximité immédiate.
Sven comprit qu'il ne pouvait plus se contenter de parer les coups.
Il devait bouger, constamment, utiliser le terrain. Il se leva, l'articulation de l'épaule droite grinçant et vibrant légèrement.
« Incroyable. » pensa-t-il.
Il quitta brutalement sa position pour courir vers un groupe de trois blocs de basalte empilés.
Il ne les atteignit pas. Flamme et Long se précipitèrent derrière lui et se rivant d’un coup au sol, attaquèrent simultanément. Deux jets de plasma convergèrent dans un bruit terrifiant de déflagration continue.
Sven plongea, roulant sous un barrage de faisceaux, mais il était encore à portée et l’un des tirs manqua de peu son casque, rasant la visière. La chaleur fut telle que l'optique adaptive mit plusieurs secondes à retrouver un fonctionnement normal, plongeant Sven dans une brume rougeâtre.
Profitant de cet aveuglement temporaire, Long fonça, s'approchant dangereusement, à moins de deux mètres, et prit fermement position au sol.
Un tir direct, intense, frappa à courte distance le bouclier circulaire, que Sven, aveuglé mais ayant entendu le bruit de l’arrivée du dragon, interposa instinctivement.
— CRITIQUE. Bouclier droit compromis. Structure interne fissurée.
Le métal de l’armature fondit, le bouclier se gauchit et se fendit en s’ouvrant. Sven fut repoussé par la pression du plasma, propulsé loin en arrière, mais toujours sur ses pieds.
Il se délesta des restes du petit bouclier puis se redressa, utilisant la puissance de l’armure pour se lancer vers un nouveau point couvert.
Mais les dragons avaient appris. Ils ne tiraient plus au hasard. Ils visaient les zones de couverture. Ils s’élancèrent de nouveau à sa poursuite.
— Écoutez-moi ! Ce n'est pas votre faute ! C'est moi ! J'ai donné les pierres ! Votre maîtresse m’a chargé de vous apprendre à contrôler ça ! cria Sven, d’une vois essoufflée mais ferme tout en courant.
Les dragons marquèrent une pause infime dans leur course. Une hésitation dans leurs mouvements. Mais leur colère reprit le dessus et ils continuèrent la poursuite.
Ils attaquèrent Sven de façon coordonnée. Flamme sur son arrière gauche, Long sur son arrière droit. Ils se plaquèrent d’un coup au sol, stoppant net leur course. Ils tirèrent en simultané, non pas sur Sven, mais en avant de lui, sur les deux blocs de basalte qu’il était sur le point d’atteindre.
Ce fut une catastrophe. Deux explosions simultanées déchirèrent l'espace, à proximité immédiate de Sven, de part et d’autre. La terre entre les blocs fut pulvérisée, ainsi qu’un important volume de chaque bloc, transformés en un nuage de roche vaporisée et de poussière incandescente. L'onde de choc combinée fut telle que Sven, malgré sa force augmentée, pris au cœur de la double déflagration, fut soulevé du sol et projeté comme une poupée de chiffon à travers l'arène.
***
L’Ancien
Il atterrit lourdement, le dos contre le mur de basalte, l'air fouetté par la poussière brûlante. Son armure fumait. Plusieurs plaques d'écailles étaient arrachées, révélant le céramique grise dessous, craquelée et noircie.
— Alerte générale. Système de stabilisation défaillant à 40%. Protection thermique : effondrée sur secteur avant-gauche. Risque de surchauffe critique. Grand bouclier absent.
Alors qu’il luttait contre l’étourdissement, essayant de recouvrer ses esprits après ce choc terrible, les capteurs auditifs de Sven captèrent les grognements des dragons.
L'IA traduisit en temps réel.
Flamme : « *Grrr... TRAHISON ! *»
Long : « *Grooo... Feu... Trop fort... On peut tuer... *»
Ils avaient compris.
Tuer l'homme n'était plus un problème. Il suffisait de tirer autour de lui. Ils voyaient maintenant comment faire. Ils ajustaient leurs positions, s'ancraient, visaient le sol, et utilisaient les matériaux de l'arène comme arme.
Sven, allongé contre le mur, le souffle court, sentit la chaleur de son propre sang couler le long de son côté gauche jusqu’à sa cuisse, à l’intérieur de son armure. S’il coulait jusque-là, c’est que plusieurs serrures pneumatiques internes devaient être rompues.
Il était blessé, son équipement en ruine, et les deux dragons, pleins de vie et de puissance brute, se dirigeaient prudemment vers lui, prêts à finir le travail.
Pourtant, au milieu de la douleur et de la confusion des alertes, une seule chose occupait son esprit. Il devait les atteindre. Pas avec la force, mais avec la parole.
Il tenta de se relever, ses muscles artificiels luttant contre la pesanteur et les dégâts. Des systèmes de secours tentaient de s’enclencher. En vain. Malgré le poids de l’armure qui le clouait au sol, il réussit à se redresser. La jambe gauche de son armure ne répondait plus que de façon erratique.
— Non... murmura-t-il, puis il éleva la voix s’adressant à eux dans un mandarin clair et doux.
— Non. Regardez-vous… Vous tremblez ! Vous avez peur ! Je suis là pour vous apprendre à ne plus avoir peur ! Vous êtes forts. Trop forts ! Mais si vous continuez ainsi, vous allez vous détruire vous-mêmes !
Les dragons s’approchaient lentement, les yeux réduits à deux fentes étroites rivées sur lui. Deux prédateurs alpha. Petits, mais inarrêtables.
Deux dragons dignes de leurs ancêtres de Cathay qui jamais n’avaient connu nulle défaite.
Il leva sa main droite, en signe de paix, ignorant le danger immédiat d'un nouveau tir. La coque externe de protection de l’avant-bras manquait, laissant apparaître une céramique noire et craquelée.
Il fut secoué d’une quinte de toux, puis reprit, baissant le ton.
— Vous allez détruire ceux que vous aimez.
Flamme et Long s'arrêtèrent net, leurs petits yeux fixés sur cette main absurdement tendue dans un champ de bataille ravagé. Leurs queues, encore raidies pour le prochain tir, prêtes à être plaquées au sol, se relâchèrent légèrement.
Pour la première fois, la colère vacilla. La peur, celle qu'ils avaient ressentie au réveil, refit surface, mêlée à cette voix humaine qui insistait, envers et contre tout.
Sven tenait bon.
Réduit à merci, il tenait contre la température, contre la douleur, contre la folie de deux bébés devenus des monstres.
Il restait ferme et déterminé, à défaut d’être encore debout. Il devait leur transmettre le contrôle du feu. Quoi qu’il lui en coûte.
Ce qui était en train de se jouer en cet instant précis était la question de la confiance. Les dragons devaient lui faire confiance pour qu’il puisse leur transmettre cette connaissance.
Mais la confiance n’est pas à sens unique. Flamme et Long devaient voir que lui aussi avait confiance en eux. Ils devaient voir tous les deux qu’il savait qu’ils ne le mettraient pas en danger. Ce ne serait qu’à ce moment-là qu’ils seraient convaincus qu’il ne leur ferait aucun tort. Que ses instructions auraient un sens. Qu’il savait ce qu’il faudrait faire avec eux : tu as confiance en nous, alors nous avons confiance en toi.
Et ils obéiraient par respect, exactement comme ils obéiraient à un dragon Ancien.
Mais afin de devenir, pour deux dragons nains, ce qu'aucun humain n'était censé être, un mentor, une figure d'autorité, un guide vers la maturité, il allait devoir leur donner un signe. Un gage de confiance. Au péril de sa vie.
Si un Ancien imposait son autorité par l'invulnérabilité : ta force ne m'atteint pas, donc je suis au-dessus de toi, Sven ne disposait pas de cette option. Son autorité devait venir d'ailleurs. De sa présence, de sa voix, et surtout, de sa paradoxale vulnérabilité assumée.
Ce serait la pierre angulaire de son autorité : non pas l'invulnérabilité, mais le courage face à la vulnérabilité. Les dragons comprendraient cela. Ils étaient des créatures du feu, ils sauraient ce que signifie braver le feu. Et cela commanderait un respect que la simple force physique n'obtiendrait jamais.
Il regarda les deux redoutables petites créatures, maintenant toutes proches de lui. Assis comme il était, adossé à la paroi de l’arène, leurs têtes étaient à la hauteur de sa poitrine. Leurs yeux n’étaient plus réduits à deux fentes étroites et il pouvait y lire la confusion mêlée à la peur. Ils avaient peur. Non pas de lui, mais de ce qu'ils étaient devenus. Ils avaient peur de leur propre puissance, et cette peur les rendait dangereux.
Alors, Sven prit une décision folle.
Il lança une commande et avec un sifflement hydraulique net, les joints de son casque se déverrouillèrent.
Avec une infinie douceur, il leva ses deux mains, le saisit et le tira lentement vers le haut avec son lourd bandeau noir de quartz, dévoilant son visage.
Sven était ravagé. Des traces de brûlures superficielles, noircies par la chaleur, sillonnaient son front et ses joues, cloqués par endroits. Son œil gauche, mi-clos par une ecchymose provoquée par l’impact de l'onde de choc précédente, semblait avoir perdu de son éclat habituel. Une goutte de sang, fine et rouge, coulait lentement depuis sa tempe gauche jusqu'à sa bouche, dessinant un trait sombre sur sa peau pâle. Il n’avait plus cette aura invincible de machine de guerre. Il n'était plus le légionnaire mécanique. Il était juste un homme, blessé, fatigué, réduit à l’impuissance et prisonnier d’une armure à-demi détruite comme d’une carcan.
Mais il était invaincu.
Il était comme eux.
💬 Commentaires 2
Il est publié ici 'en l'état'.
Cette saison, dont je suis encore en train d'écrire l'épilogue , a pour thème : 'Histoires entre feux et Flamme' et développe les personnages des dragons.