Les Premières Morsures du Feu

📖 La Princesse Sylvie ✍️ Cyr_Roivan 📝 1782 mots


La Fin d'un Monde d'Innocence

Sven, lancé à toute allure, franchit le portique et s'arrêta en quelques pas, soulevant un épais nuage de poussière ocre de terre pulvérisée. Il avait pénétré dans l'arène.

Ce qui s'étendait devant lui n'était pas une simple zone d'entraînement. C'était un vaste espace circulaire d'une cinquantaine de mètres de diamètre, un lieu brut, un écrin de force brutale conçu pour y contenir le feu des enfers. Un théâtre dans lequel la représentation avait déjà commencé, les acteurs y jouant chacun des incarnations du chaos.

Le sol, de terre battue d'un rouge ocre profond, lisse et compacté jusqu'à la dureté du béton, avait été ravagé. Par endroits, la terre avait disparu, remplacée par des flaques de silice vitrifiée, refroidie sous la forme d'un verre noir et cloqué qui miroitait faiblement à la lumière du soleil.

Les murs, constitués d'énormes blocs monolithiques de basalte noir, offraient une impression de solidité indestructible. De section carrée plus large que les épaules d'un homme et aussi hauts que Sven, ils étaient couchés au sol et empilés sur trois rangs, ajustés avec la rigueur d'un mur de forteresse antique.

Mais l'arène avait aussi été conçue avec une intention tactique précise. Disséminés çà et là sur la terre battue ou au milieu des zones calcinées, se trouvaient d'autres blocs de basalte noirs. Certains posés seuls, isolés comme des îlots de résistance, d'autres regroupés par deux ou trois, formant des obstacles stratégiques ou des points de couverture. Ces éléments, robustes et massifs, étaient destinés à servir de cibles, de repères ou de protections lors des phases ultérieures du programme de formation. Mais aujourd'hui, ces blocs témoignaient seulement de la puissance brute que les dragons venaient de libérer.

Car la violence qui avait sévi ici avait laissé des traces. Certains des blocs de l'arène ou du rang inférieur du mur, étaient éventrés. Non pas cassés, mais vaporisés. Des zones entières de pierre avaient été arrachées, laissant des cavités aux bords lisses et vitrifiés, entourées d'une fine poussière blanche qui flottait encore, lentement, dans l'air immobile. La roche noire à l'aspect indestructible avait été pulvérisée bien au-delà des points d'impact, laissant des traces de fragmentation violente. Des coulures de verre noires étaient solidifiées en flaques vitreuses à la base des points d'impact. Là où les blocs de basalte avaient été évidés, de profonds creux béants découpaient des formes irrégulières dans la matière sombre.

Sven, immobile, parcourait l'arène du regard, ses capteurs balayant l'espace. Le soleil du milieu de l'après-midi éclairait le sol dévasté. L'air vibrait encore d'un bourdonnement électrique résiduel, celui de l'ionisation qui ne voulait pas mourir.

Et puis, il les vit.

Au centre de l'arène, sur une zone de terre battue encore intacte, deux petites silhouettes se tenaient recroquevillées, collées l'une à l'autre. Flamme et Long. Ils n'étaient plus les petits compagnons espiègles. Ils ressemblaient à des orphelins terrifiés au milieu d'un champ de ruines brûlées par le feu nucléaire.

Leur état était pathétique. Leurs écailles, normalement luisantes et vives, semblaient ternes, couvertes d'une fine pellicule de poussière de basalte. Leurs petits corps tremblaient d'une manière incontrôlée, non pas de froid, mais de panique pure. Leurs pattes tremblantes étaient écartées, leur ventre et leur tête au ras du sol. Les mouvements de leur cage thoracique étaient anormalement rapides et profonds. Ils ne comprenaient pas ce qui leur arrivait.

Dans leurs têtes minuscules, quelque chose s'était éveillé, une puissance immense qu'ils ne comprenaient pas, une énergie illimitée qui répondait à la moindre sollicitation, sans logique, sans frein. Qu'ils ne maîtrisaient pas.

Chaque tentative pour retrouver leur calme, chaque mouvement de peur déclenchait un nouveau tir involontaire. Ils essayaient de se faire tout petits, de se protéger l'un l'autre, mais leurs propres cris de terreur, ces grondements profonds et dissonants, attisaient la flamme en eux, créant un cycle infernal de peur, puis d'énergie et enfin de destruction.

Le spectacle était déchirant. Ces deux êtres étaient devenus les destructeurs de leur propre petit monde innocent sans même le vouloir. Ils pleuraient presque, leurs petits yeux brillants d'un suintement protecteur, cherchant désespérément une issue, une réponse, une main qui pourrait les aider. Mais autour d'eux, il n'y avait que des murs de pierre brûlés, un sol de verre fondu, et l'odeur âcre du feu et de l'ozone.

Sven, à travers la visière de son casque, sentit une émotion poignante s'emparer de lui. Ce n'était pas la peur de mourir, ni la tension du combat. C'était de la pitié. Une pitié profonde, humaine, pour ces créatures qui avaient perdu leur monde en une seule nuit. Il comprenait ce qu'ils éprouvaient : cette sensation de devenir un monstre alors qu'on voudrait juste être un ami. Et c'était lui qui avait provoqué cela.

Mais il savait aussi que la violence ne pouvait être la réponse. Si l'un d'eux perdait pied, rien ne pourrait arrêter un seul tir focalisé. Il fallait agir vite, mais avec une précision chirurgicale. Pas de menace. Pas d'agression. Juste une présence.

Mais soudain, tandis qu'il analysait la situation, des questions incongrues s'imposèrent à son esprit, brisant la gravité du moment. « Pourquoi Olivier m'a convoqué ce matin ? Et comme par hasard, pourquoi ces maudits dragons se sont réveillés en avance sur toutes les prévisions ? » songea-t-il, passant une main sur sa visière, s'attendant à sentir ses cheveux entre ses doigts...

La Princesse ! Olivier n'aurait pas dû la voir avant la fin de la semaine ! À ce moment-là, le démarrage du programme de formation des dragons, la phase la plus critique, aurait été gérée. Ils auraient déjà acquis les bases. Alors que là... Il poussa un soupir silencieux, presque audible dans le silence de son casque, tout en surveillant les déplacements erratiques des dragons qui restaient soudés l'un à l'autre. Ils ne l'avaient pas encore repéré.

« Bon sang ! Il n'y a personne avec eux depuis qu'ils sont réveillés ! » pensa-t-il. Mais avec la Princesse, il ne fallait pas s'étonner que les choses ne se déroulent pas comme prévu ! Après leur entretien d'hier au soir, elle n'avait certainement pas pu s'empêcher d'aller voir directement Olivier dès son réveil ce matin.

Sven imagina la scène. L'air calme du Prince face à une Sylvie furieuse, capable même d'avoir descendu les trente-deux étages qui les séparaient pour aller le voir encore en peignoir ou en chemise de nuit, les cheveux en bataille, hurlant sa colère parce que ses dragons crachaient du feu au lieu de péter !

Il eut un hoquet de rire.

Tel qu'il connaissait le Prince, qu'est-ce que son pauvre compagnon d'armes aurait bien pu faire face à sa Princesse qui avait dû lui piquer une de ses grosses colères ? se demanda-t-il avec une pointe d'ironie.

Sven souhaita bien du courage à Olivier qui ne s'était fiancé pourtant il n'y avait qu'à peine plus de deux semaines seulement... Ah, l'amour !... C'est certain, être célibataire évitait certains... désagréments.

Le contraste entre la situation catastrophique et ses réflexions le fit presque rire.

Et pour couronner le tout, il avait fallu qu'elle trouve le code de la chambre forte ! Non, Dame Margot.

Margot...

« Bon sang ! »

Il secoua rapidement la tête, chassant le sourire pour revenir au présent. L'heure n'était pas à la distraction, mais à la survie.

Sven prit une décision. De la main gauche, il saisit le grand bouclier rectangulaire qu'il portait dans son dos et le tint devant lui, en défense. Il tendit sa main droite, ouverte, vers les petits dragons, comme un signe d'apaisement. Son petit bouclier, toujours fixé à son avant-bras droit, était tourné vers le sol. Il avança d'un pas lourd, mais lent, mesuré, pour ne pas les effrayer davantage. Son armure, massive et menaçante de loin, devenait dans cette position une protection, un rempart, espérait-il, contre le chaos qui les environnait.

Il pensa un instant retirer son casque, afin que les dragons puissent le voir et le reconnaître plus facilement, mais ils se ravisa. Flamme et Long avaient l'air trop instables pour qu'il prenne ce risque.

Il leur parla. Maîtrisant couramment la langue de leur terre d’origine, il s’adressa à eux directement en mandarin. Sa voix était amplifiée par les haut-parleurs de l'armure, douce, calme, apaisante, filtrée pour ne pas être un cri mécanique mais une parole humaine.

— Doucement... Tout doucement. Je suis là. C'est Sven. Je ne vous veux aucun mal. Regardez-moi. Est-ce que vous me reconnaissez ?

 

Il avança encore, se rapprochant du centre, jusqu'à ce que les deux dragons puissent le voir distinctement, au-delà de leurs larmes et de leur peur. Il s'arrêta à quelques mètres, adoptant une posture basse, genoux légèrement fléchis, la main droite ouverte, le petit bouclier incliné vers le sol, montrant qu'il ne venait pas pour frapper, mais pour protéger.

 

***

Le Calme avant la Colère

Flamme et Long levèrent lentement la tête. Leurs yeux, injectés, plissés par la douleur et la peur, se posèrent sur le colosse en armure grise. D'abord, ils ne virent que la silhouette imposante, une forme de métal et d'écailles qui semblait sortir des entrailles de la terre. Puis, quelque chose s'éveilla en eux.

Ils le reconnurent.

C'était lui. Sven. Celui qui les avait attrapés par la peau du cou, qui les avait fixés dans les yeux avec cette autorité absolue. C'était lui qui leur avait apporté ces tas de pierres colorées qu'ils avaient trouvées si attirantes, si agréables. Ils les avaient senties, léchées, ingurgitées instinctivement, croyant qu'elles allaient les soulager, les apaiser.

Et maintenant, alors qu'ils voyaient cet homme, une certitude glaciale s'empara d'eux. Ces pierres... ces pierres qu'ils avaient avalées... c'était cela ! Ce que Sven leur avait donné ! Elles avaient transformé leur sommeil en cauchemar éveillé. Elles avaient libéré cette puissance terrifiante qui brûlait tout, qui faisait vibrer l'air et éteignait la lumière du soleil, qui avait détruit leur monde.

Le lien se fit instantanément, brutal et accablant. Ce qui leur arrivait n'était pas un hasard ! Ce n'était pas une malédiction ! C'était Sven ! Lui qui leur avait donné les outils de leur propre destruction ! Lui qui les avait plongés dans cet enfer !

Flamme émit un grognement nouveau, aigu, chargé de reproche et de terreur. Ses babines se retroussèrent, découvrant ses crocs, tandis que ses griffes sortaient et s'ancraient profondément dans la terre ocre, dure comme la pierre.

Long releva son train arrière et abaissa sa tête au sol, la queue droite dans le prolongement du corps. Ses yeux grands ouverts fixés sur l'homme en armure se réduisirent à deux fentes étroites.

Ils ne voyaient plus le mentor, le protecteur potentiel. Ils voyaient le responsable. Celui qui avait allumé un feu qu'ils ne pouvaient plus éteindre.

La colère s'allumait en eux, mêlée à la peur, prête à exploser en de nouvelles décharges dirigées et volontaires cette fois, non plus contre le ciel, ni contre la terre ou les pierres noires, mais contre le seul être qui, à leurs yeux, était à l'origine de leur tourment.

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