La Cellule de Crise
Convalescence Sensorielle
La porte scellée les avait coupés de tout.
D'un côté, les flashs, le tonnerre et la fureur qui déferlaient sur le monde. De l'autre, le silence feutré d'un compartiment hermétiquement clos rempli d'écrans, d'hologrammes et de serveurs.
Le contraste était d'une violence presque aussi brutale que les flashs eux-mêmes. Le silence intérieur du poste d'observation, rompu seulement par des bourdonnements électroniques discrets et la ventilation filtrée, leur paraissait irréel. Comme si leurs oreilles éprouvées avaient brutalement perdu la faculté de capter le monde. Tous se taisaient, le souffle court, assis à même le sol, courbés en deux, ou adossés aux parois blindées. Ils clignaient péniblement des yeux, leurs visages inondés de larmes, dans la pénombre bleutée des affichages qui continuaient de défiler imperturbablement.
Ce poste d'observation n'était pas un simple container de transport de fret. C'était un module tactique valorien, conçu pour tous les théâtres d'opération. Blindé, à toute épreuve, isolé contre les radiations électromagnétiques et les surpressions. Les parois métalliques épaisses absorbaient les vibrations extérieures, transformant les grondements des tirs de dragons en murmures lointains. L'isolation thermique était parfaite. L'isolation acoustique, absolue. Cette forteresse miniature avait été pensée pour survivre aux pires catastrophes, aux impulsions électromagnétiques, aux ondes de choc, aux environnements les plus hostiles.
Léonard fut le premier à ouvrir les yeux. Les verres de ses lunettes, anti-reflets et partiellement filtrants, avaient absorbé une portion non négligeable de l'assaut lumineux. Il n'en avait pas moins été ébloui, mais au bout de quelques dizaines de secondes de clignements appuyés, il parvint à fixer son attention sur les affichages qui l'entouraient. Il se redressa en s'essuyant les yeux du dos de la main, chassa les larmes qui brouillaient sa vision, et avisa la console principale.
Il consulta tout d’abord les relevés des différents capteurs. Les caméras thermiques affichaient des teintes spectrales où le rouge et le blanc dominaient cruellement. Les capteurs de pression atmosphérique oscillaient en des pics irréguliers qui retraçaient en temps réel la cadence erratique des tirs. Les courbes d'intensité électromagnétique reçue par la cage présentaient des maximas effrayants. Léonard lut les valeurs affichées, les relut une seconde fois pour s'assurer de ne pas se tromper, et sentit un froid descendre le long de sa colonne vertébrale.
Puis il regarda les images. Les caméras montraient l'arène sous tous les angles. Des affichages présentaient des cartes de l'arène où s'allumaient des pastilles orange et rouge, marquant chaque point d'impact, chaque zone de vitrification, chaque endroit dévasté.
Les dragons tiraient sans cesse. Les enregistrements montraient deux petites créatures terrifiées, cadrées automatiquement par les IA, recroquevillées l'une contre l'autre au centre de l'arène, dont les corps tremblaient de manière incontrôlée. Chaque décharge jaillissait non pas comme un acte d'agression mais comme un spasme, un hoquet d'énergie échappé d'un corps qui ne savait pas la retenir. Et à chaque tir, le recul propulsait la créature en arrière, projetée comme un fétu, ses pattes s'agitant frénétiquement dans le vide et ses petites ailes battant désespérément avant de heurter le sol.
L'un d'eux, Flamme, venait de se retourner complètement après un tir mal maîtrisé et gisait sur le flanc, avant qu'il ne parvienne à se remettre sur ses pattes. L'autre, Long, venait de tirer en l'air, et le recul l'avait projeté sur le dos, ses petites ailes battant l'air en vain. Les deux jeunes dragons nains n’arrivaient pas à s'ancrer au sol, ne comprenaient pas la mécanique de leur propre feu, ne saisissaient pas que chaque décharge les précipitait en arrière avec la force d'un coup de pied de leur propre mère.
Le son des tirs, filtré par les parois blindées du module, parvenait légèrement sous forme de vibrations sourdes dans la structure métallique du poste d’observation. Mais l'image était là, nette, impitoyable, projetée simultanément sous plusieurs angles différents, saisie par les caméras braquées par les IA qui cadraient, zoomaient et suivaient sans relâche les deux malheureuses petites créatures.
— Par la Sainte Sylvie... souffla Léonard, les yeux rivés aux écrans.
Derrière lui, Olivier se remettait plus vite que les autres. Son entraînement militaire, son expérience du combat et des environnements hostiles avaient habitué son corps à récupérer plus rapidement. Il cligna des yeux à plusieurs reprises, serra les mâchoires contre la douleur résiduelle, essuya son visage au revers de sa manche en reniflant, et parvint à faire le tour visuel du module. Son regard balaya les affichages, captant des fragments d'information sans les analyser, puis tomba sur Sylvie.
Elle était courbée en deux, les mains appuyées sur ses genoux, la tête basse, les yeux fermés. Ses cheveux noirs et frisés, généralement noués en un chignon élégant, s'étaient défaits dans la course et tombaient maintenant en mèches sombres et épaisses devant son visage. Les larmes coulaient encore de ses yeux rougis, traçant des sillons brillants sur ses joues brunes et finissant en gouttes qui tombaient sur le sol. Elle respirait par petites saccades, inspirant en reniflant bruyamment, et essayait de maîtriser les douleurs oculaires et la désorientation.
— Sylvie, murmura-t-il en s'approchant d'elle.
Elle ne répondit pas immédiatement. Ses yeux s'ouvrirent un instant, ne perçurent que des formes colorées et floues, des taches lumineuses qui dansaient et l'aveuglaient encore. Les écrans lui apparaissaient comme des aurores boréales diffuses, des coussins de lumière bleutée qui se déformaient et oscillaient devant ses yeux encore incapables de fixer. Elle les referma. Mais elle récupérait des bribes de vision à chaque tentative.
— Olivier... souffla-t-elle. Où... où en est la situation ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il se baissa à sa hauteur, passa un bras sous le sien et l'autre autour de ses épaules, et la serra contre lui. Elle ne résista pas. Son corps tremblait encore de l'effet des flashs et de la peur, et elle se blottit dans l'étreinte du Prince sans réfléchir, comme on se réfugie dans le seul endroit sûr d'un monde qui s'effondre. Son teint brun se détachait sur la couleur gris anthracite des parois blindées du module.
— Attends. Attends que tes yeux récupèrent. Léonard surveille les écrans, dit-il doucement.
Avec douceur, il l’aida à se redresser, tremblante mais déterminée.
Margot, assise par terre à côté d'eux, avait retrouvé un commencement de lucidité. Sa panique retombait lentement, laissant place à une sorte d'hébétement engourdi. De temps à autres elle essuyait avec un bras son visage et ses yeux. Elle ne saisissait toujours pas totalement ce qui s'était passé, si ce n’est, de façon abstraite, qu’ils avaient subi les effets éloignés de tirs de dragons. Elle devinait confusément toutes sortes d’écrans et de projections autour d'elle. Mais elle voyait Sylvie dans les bras d'Olivier, et ce spectacle, pour incongru qu'il fût dans un module tactique blindé criblé d'hologrammes, lui procura un soulagement irrationnel. Sa main trouva celle de Sylvie, qui pendait le long de son corps, et la serra. La paume de la servante, calleuse et chaude, contrastait avec la peau douce et sombre de sa maîtresse. Sylvie referma ses doigts sur les siens sans ouvrir les yeux.
***
Les Malheurs de Mona
Mona était assise par terre, adossée à la paroi opposée du module, les jambes repliées sous elle. Son visage était maculé. Ses yeux et son nez coulaient. Elle avait mal partout. Son tibia droit, heurté contre la rambarde en acier de l'escalier, irradiait une douleur sourde et régulière qui descendait jusqu'à sa cheville. Son épaule gauche, tirée par Léonard quand il l'avait happée pour la faire entrer, était raide et douloureuse à chaque mouvement. Et sa tête, qui avait heurté quelque chose, le cadre de la porte, sans doute, pulsait d'une douleur sourde au niveau de sa tempe gauche à chaque battement de son cœur. En y portant la main, elle sentit une bosse de la grosseur d’un œuf de pigeon.
Elle tenta de regarder autour d'elle. Tout n'était que taches colorées et silhouettes floues qui bougeaient devant des affichages trop lumineux. Elle plissa les yeux, cligna plusieurs fois, espérant que sa vision se clarifie.
Elle ne se clarifia pas.
Une vague de panique monta en elle. Elle porta la main à son visage, cherchant ses lunettes. Ses doigts trouvèrent ses tempes nues, ses pommettes sans monture, rien sur son nez. Elle chercha autour d'elle, à tâtons, ses mains balayant le sol métallique antidérapant. Rien. Ses lunettes n'étaient pas là. Et son ordinateur non plus.
Elle se souvint alors de l'avoir lâché dans l'herbe, quelque part dehors, dans cet enfer de lumière et de tonnerre. Ses lunettes avaient dû tomber elles aussi, arrachées par un coup, un faux mouvement, une glissade sur le gazon.
Sans lunettes, Mona ne distinguait pas un texte à plus d’une main de son visage. Les écrans du module, les hologrammes, les courbes et les graphiques qui défilaient autour d'elle n'étaient que des taches colorées et vaporeuses, des formes sans contour, des lueurs brouillées qui filtraient à travers ses rétines éblouies et handicapées par sa myopie sévère. Elle comprit, avec une angoisse sourde et nauséabonde, qu'elle était désormais totalement inutile dans ce poste d'observation. La déesse numérique était perdue au beau milieu de ses serveurs, trahie par ses propres yeux.
— J'ai perdu mes lunettes. Et mon ordinateur. Ils sont dehors, murmura-t-elle d'une voix atone
Personne ne lui répondit. Le module vibrait encore des assauts extérieurs, et chacun était absorbé dans sa propre convalescence sensorielle.
Mona ne se résigna pas si facilement à l’impuissance. Elle se redressa péniblement, son corps perclus de douleur lui arrachant des grimaces qui auraient pu paraître comiques en d’autres circonstances.
Elle dégrafa le large revers de col de sa robe de laboratoire pour s’essuyer le visage et se moucher bruyamment dedans à plusieurs reprises.
— Sainte Sylvie de malheur ! grogna-t-elle, le juron classique sylvarien.
Elle s'approcha de Léonard, toujours debout devant la console principale, se pencha, et colla presque son nez à un écran latéral.
— Licorne crevée ! cracha-t-elle en s’écartant brutalement lorsqu’elle heurta sa tempe enflée et douloureuse dans le coude de Léonard.
Léonard se retourna à moitié, surpris tant par l’impact que par le juron.
Mona l’ignora. Elle se redressa péniblement, avança de deux pas, trébucha avec un petit cri sur un protège-câbles au sol et fut stoppée brutalement dans sa chute en avant par une massive armoire informatique en face d’elle, contre laquelle son front rendit un bruit sourd. BOM ! Elle lâcha un épouvantable juron, se redressa, et tout en se frottant la tête d’une main, elle se dirigea vers un autre écran, l’autre main tendue devant elle, sous les yeux écarquillés du couple princier et de la chambellane de l’Aile Résidentielle.
Elle se pencha, plaqua presque son visage contre la surface, et examina de très près les lignes de code qui défilaient tandis que ses doigts volaient sur le clavier sans même un regard.
— Enregistrement... en cours. Système... stable. IA... active. Tous les systèmes de surveillance se sont activés comme prévu aux premiers signes de réveil des dragons, articula-t-elle douloureusement.
Elle se redressa, fit un pas en arrière, et en se retournant cogna brutalement son épaule malmenée par Léonard contre un support de baie informatique qui saillait de la paroi. La baie ne bougea pas mais Mona manqua de tomber.
— Par la quarante-troisième Sylvie dans un tonneau ! Qui a fixé ça là ? cria-t-elle en grimaçant et se tenant l'épaule. Elle faisait référence à une reine dont la légende disait qu'elle avait roulé dans un tonneau du haut des escaliers du palais lors d'une fête mémorable.
Olivier leva légèrement la tête mais ne dit rien. Mona se remit en route et se dirigea vers une troisième console. À son approche, Sylvie et Margot s’écartèrent prudemment, mais pas assez vite. Mona trébucha sur la jambe de Margot qui était toujours au sol, et s'écrasa à genoux deux pas plus loin.
— Bouse de griffon ! Espèce de... commença-t-elle avant de s'interrompre en réalisant à qui elle parlait.
Margot et Sylvie ne relevèrent pas, tandis que la pauvre Mona, à demi aveugle et aux deux tiers assommée, continuait sa tournée chaotique, vérifiant chaque système en collant son nez contre la dalle de chaque écran ou en rentrant sa tête dans chaque volume holographique, jurant à chaque nouvelle collision, se cognant contre les parois, heurtant les armoires, s'essoufflant à force de se pencher et de se relever. À un moment donné, elle se pencha trop près d'une extraction d’air placée juste à côté d’un écran, ses cheveux furent aspirés et se prirent dans la grille et elle dut s’en dépêtrer en hurlant.
Mais elle vérifiait chaque paramètre, chaque indication de statut. Elle ne vit rien de ce qui se passait dans l’arène, mais au moins elle savait que les systèmes fonctionnaient. Les IA surveillaient, les enregistrements étaient actifs, les caméras diffusaient, les hologrammes projetaient. Elle avait retrouvé une utilité, même si c'était au prix d'une gymnastique absurde et d'une collection de bleus qui s'accumulaient sur son corps endolori.
***
La Fin de l’Attente
Léonard, qui s’était finalement assis devant la console principale, négligeant le chaos humain derrière lui, analysait les flux de données avec une concentration absolue. Les dragons continuaient à évoluer dans l'arène de manière erratique, tirant en l'air, au sol, contre les murs ou les blocs de basalte, subissant les reculs qui les projetaient en arrière, les faisaient rouler, les désorientaient davantage.
Leur panique s'amplifiait à chaque tir, créant un cycle infernal que Léonard reconnut sur les courbes comportementales affichées par l'IA. Le système avait identifié le motif : peur, décharge involontaire, recul, panique accrue, nouvelle décharge. Un cercle vicieux qui ne pourrait être brisé que par une intervention extérieure.
— Leurs séquences de tir correspondent aux modèles prédictifs de phase d'éveil non supervisée. Ils sont seuls. Le cycle s'auto-alimente. Si ça continue, ils vont s'épuiser mais pas s'arrêter. Pas avant d'avoir détruit la moitié de l'arène. Et s’enfuir droit devant eux, marmonna-t-il en consultant les données.
Olivier, un bras enserrant la taille de Sylvie et une main agrippée au rebord d’une console, regardait les écrans. Les images des caméras montraient les deux petits dragons en détresse, leurs corps tremblants, leurs tirs désespérés. Il reconnut Flamme à la teinte vert sombre de ses écailles, et Long à sa couleur dorée et sa queue plus longue qui battait le sol entre deux décharges. Deux bébés. Deux bébés terrifiés qui ne comprenaient pas ce qui leur arrivait.
Depuis le début, il cherchait Sven sur chaque écran, mais il ne le voyait toujours nulle part. Il n’était donc pas encore arrivé sur place.
Le module tactique vibra sous un nouveau coup de tonnerre particulièrement puissant. Les écrans vacillèrent un instant avant de se stabiliser. Les IA enregistrèrent l'événement sans un mot.
— Léonard. La cage tient ? demanda Olivier d'une voix tendue.
— Nous venons de perdre à l’instant deux caméras et plusieurs capteurs, mais la cage tient. Les impulsions sont contenues. Les IEM sont indétectables à l'extérieur du périmètre. Le rayonnement électromagnétique y est normal, comparable au bruit de fond ambiant. Cathay ne peut rien détecter, confirma le scientifique sans lever les yeux des écrans.
Un silence relatif s'installa dans le module, rompu seulement par les grondements sourds des tirs filtrés par les parois blindées et le bourdonnement discret des systèmes de ventilation. Sylvie, les yeux mi-clos, serrait la main de Margot et enserrait Olivier. Mona, ses vérifications achevées, s’était laissée tomber dans un fauteuil et avait fermé les yeux, réfléchissant à une nouvelle méthodologie d’extraction de nombres premiers pour oublier ses bosses.
Mais Sylvie, enfin, avait retrouvé ses esprits. L'éblouissement s'estompait, les images rémanentes s'évanouissaient, et sa vision commençait à se clarifier. Elle ouvrit les yeux complètement pour la première fois depuis l'entrée dans le container, et la lueur bleutée des écrans ne lui causa plus qu'un inconfort mineur. Olivier l’enserrait toujours d’un bras et elle profita de la faible luminosité ambiante pour l’embrasser tendrement dans le cou.
Elle vit Margot, assise par terre, qui la regardait avec un mélange d'admiration et de fatigue. Sylvie tendit la main vers elle, et elle la saisit avec reconnaissance.
— Viens. Allons voir, dit Sylvie d'une voix encore rauque mais ferme.
Margot se leva difficilement, les jambes flageolantes, et suivit Sylvie qui la guida vers Léonard assis devant la console principale. Là, devant les écrans qui montraient l'arène en temps réel, Sylvie s'arrêta, et ses yeux s'écarquillèrent en voyant ce qui se passait au-delà des murs de basalte.
Une des caméras panoramiques filmait la lourde porte de chêne sombre qui marquait l’entrée de l’arène et fermait la longue voie pavée murée de briques qui conduisait à la salle de préparation et aux forges.
Elle se mit soudain à s’ouvrir et alors que les lourds battants s’écartaient toujours, une silhouette massive, sombre, recouverte d'écailles et de céramique anthracite, un bouclier rond au bras droit, pénétra à une vitesse prodigieuse dans l’arène et s’arrêta brutalement dans un grand nuage de poussière ocre.
Sylvie leva la main, pointa l'écran, et lança d'une voix claire qui coupa le silence comme une lame :
— Sven vient d'arriver dans l'arène !
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