Le Rôle du Spectateur
La Ville Souterraine
Dans les profondeurs de béton de l’Aile des Services, un véhicule de transport de personnel venait de quitter l’aéropad du cent quinzième sous-sol. Silencieux comme un souffle d’air, l’appareil à propulsion magnétohydrodynamique avait simplement commencé à s’élever au-dessus du sol. Puis, dans le léger bourdonnement des champs magnétiques qui s’ajustaient, le véhicule s’était glissé hors de son emplacement de stationnement et s’était élancé dans un large couloir horizontal parcouru par plusieurs voies de circulation parallèles.
D’une capacité de dix places, le véhicule avait la forme générale d’une capsule profilée aux parois de verre panoramiques qui laissaient pénétrer la lumière artificielle froide de l’aéropad.
Olivier en s’installant à la place du pilote s’était adressé d’une voix basse à l’IA de bord.
— Destination : poste d'observation Numéro Un, Caserne Principale. Itinéraire optimal. Vitesse maximale autorisée.
Clavius, Isabella et Lisa étaient montés à bord d’un second véhicule pour rejoindre un autre poste d’observation et Johannes accompagné de Niccolo avaient pris la direction d’un troisième.
Autour d'eux, le défilement des murs de béton armé avait été rythmé par des portes blindées, des voies transverses, des accès de service et des sas de sécurité. D’autres véhicules passaient en sens inverse ou les suivaient. L’Aile des Services n’était pas seulement un bâtiment, c'était une ville verticale ensevelie, un bastion sous des centaines de mètres de roche et de terre.
Sylvie, assise à côté d’Olivier, savait ce qu’était cette tour ainsi que toute cette Aile du palais. Elle l’avait appris. L'Aile des Services était comme une « forteresse verticale ». Son père l’évoquait parfois, y envoyant des ordres urgents qu'il disait nécessiter « l'intimité des profondeurs ». Mais jamais elle n'y avait ainsi pénétré, ni emprunté ses artères, ses puits sans fond, où les véhicules de transport glissaient comme des gouttes d'eau montant ou descendant dans une fontaine.
Margot, assise derrière Sylvie, regardait défiler ces grands couloirs souterrains avec une attention nouvelle, comme si elle découvrait la véritable anatomie du palais après des années de service auprès de sa maîtresse.
Derrière elle, Léonard restait penché sur son ordinateur ouvert posé sur ses genoux, ses yeux fixés sur des courbes qui défilaient lentement. Il ne parlait pas. Son esprit tournait autour des soixante chiffres de Fibonacci, de ce calendrier avec ces spirales et de l'enjeu mortel qui reposait désormais sur les épaules de Sven. De temps à autre, il remontait du bout du doigt ses lunettes trop basses, geste automatique d'un homme perdu dans les méandres de sa propre pensée. Un rire silencieux monta à ses lèvres quand il pensa aux pets de dragons archivés dans le document collaboratif. C'était absurde de penser à cela maintenant. Et pourtant, c'était ce qui le rassurait. L'absurdité était un refuge contre la violence et l'horreur possible qui les attendaient.
À côté de Margot, Mona observait le tableau de bord holographique qui projetait la carte du trajet en temps réel, mais son attention semblait ailleurs. Son pad personnel, éteint, reposait à plat sur ses genoux. Elle était coincée entre deux mondes. Le sien, sur lequel elle régnait telle une déesse sur son Olympe numérique, et ce monde-ci où cinq êtres humains volaient ensemble vers un enfer que seuls Flamme et Long pouvaient déchaîner.
Olivier avait posé ses mains sur les commandes, par réflexe, mais il ne pilotait pas. Calmes, elles étaient simplement posées dessus. Pas un muscle de ses bras ne tremblait. Sa concentration absorbait toute son énergie. Il ne voyait presque pas Sylvie à côté de lui. Il avait conscience de sa présence, mais elle aurait pu parler, il ne l’aurait entendue que si ses mots étaient urgents. Pour l'instant, le silence était leur seul compagnon.
Le véhicule suivit brièvement une trajectoire légèrement ascendante avant d'émerger dans le vide central. Ils venaient de pénétrer dans une cavité circulaire immense qui plongeait vers l'abysse tout autant qu’elle s’élevait au-delà de toute mesure. L'IA de bord entama une accélération plus franche et le véhicule pivota pour s'aligner sur l'axe vertical du puits principal. C'était là le cœur battant de l'Aile des Services, la colonne vertébrale géante qui traversait la tour de part en part. Depuis le cent-cinquantième niveau de sous-sol jusqu'au sommet du bâtiment qui accrochait les nuages tel une aiguille creuse. Cétait un vide colossal qui servait d'artère aux flux qui assuraient les besoins du palais et le bon fonctionnement du royaume de Sylvaria.
L’obscurité relative des couloirs souterrains y laissa la place à l’empilement des niveaux de sous-sols qui se succédaient avec une régularité hypnotique. Puis le véhicule passa le point zéro, franchissant le seuil invisible entre la profondeur et la surface. Le niveau du sol. Les lumières artificielles des étages inférieurs de la tour défilaient, de simples taches blanches, jaunes, ou rouges, jusqu'à disparaître totalement sous le véhicule alors qu'il montait vers l’ovale du ciel qui grandissait au-dessus de leurs têtes.
La montée continuait. Ils dépassèrent le quatre-vingtième niveau, puis le cent quarantième. À mesure qu'ils approchaient de l’ouverture, les murs internes de la tour changeaient. D'abord opaques, d’un gris métallique, ils devinrent translucides, puis laissèrent filtrer une lumière dorée qui indiquait l'approche de l’espace extérieur.
Les vitres panoramiques captaient la luminosité ambiante qui augmentait progressivement. Enfin, les parois des derniers étages aériens de la tour disparurent, remplacées par l'ouverture vertigineuse du sommet. Là-haut, au-dessus de tout, l'IA ajusta la transmission optique des verres pour permettre une transition visuelle plus douce.
Puis vint le choc lumineux. Le ciel.
***
L’Angoisse en Plein Ciel
Le soleil d’une fin d’après-midi frappa le pare-brise et les vitres panoramiques d'un éclat pur et aveuglant, transformant instantanément l'habitacle en une serre lumineuse.
Sylvie retint son souffle. Jamais elle n'avait vu cette perspective. La tour circulaire creuse se refermait sur elle-même au-dessous d’eux. Et tandis qu'en bas l'obscurité restait prisonnière dans les entrailles du bâtiment, le soleil illuminait directement leurs visages au-travers du toit panoramique, brûlant légèrement leurs yeux habitués à l'éclairage tamisé des profondeurs.
Au-dessus d'eux, aucune barrière ne les séparait de l'azur. Juste l'infini du ciel sylvarien, parsemé de nuages blancs qui flottaient paresseusement sur l’immense plaine où était bâtie la cité d’Aethelgard.
En bas, la ville se révélait avec la précision d'une carte vivante : les tours et les dômes des Ailes du palais, les vastes galeries des couloirs et leurs rotondes, les routes en étoile rayonnant autour du palais royal. Et tout autour, les immenses jardins avec leur lointain mur d’enceinte.
Tout semblait admirablement conçu et fonctionnait comme une mécanique bien huilée. Excepté là où ils se rendaient, où deux petits êtres incapables de maîtriser leur nature profonde risquaient d’essayer de détruire un homme qui tentait de les sauver par sa vulnérabilité.
Le vent extérieur, qui tournait autour de la tour en une valse invisible, même arrêté par la coque aérodynamique du véhicule, devenait perceptible par le changement de pression dans les oreilles. La cage du puits s'effaçait en-dessous d’eux, réduite à la taille d'un jouet dans le paysage urbain et jardiné.
Margot fut la première à briser le silence depuis le départ.
— Je n'ai jamais vu ça. Toute ma vie j'ai servi dans des couloirs ou des salles. Au sol. J'aurais dû avoir déjà contemplé ce spectacle..., dit-elle doucement, ses yeux cherchant une autre tour, qu’elle connaissait, celle de l’Aile Résidentielle. Mais elle se trouvait à l’opposé d’eux par rapport au palais et elle ne la vit pas.
Tout en décrivant une grande courbe, le véhicule s’orienta au Sud-Est et prit la direction de la Caserne Principale, située à environ deux Lieues du palais. Ils en voyaient déjà dans le lointain les corps de bâtiments et les cours intérieures qui s’étendaient à la périphérie des jardins.
Tandis que le véhicule filait à grande vitesse au-dessus des jardins, et que chacun était perdu dans ses réflexion ou admirait le paysage, Olivier surveillait sans les voir les indicateurs de navigation holographiques du tableau de bord. Son visage était fermé, imperméable. Mais la façade de calme qu’il affichait n’était pas celle du stratège calculant froidement des probabilités. En silence, il pesait le poids réel du danger qui attendait Sven là-bas. Il le savait mieux que quiconque : l'armure renforcée valorienne, les écailles, tout cela n'était rien face à la pureté brutale du feu des dragons. Ce qu'allait affronter son vieil ami était une épreuve où la survie n'était pas garantie par la technologie. Mais elle pouvait être obtenue grâce à la seule volonté.
Une onde de peur glaciale parcourut Olivier. C'était la terreur du compagnon d'armes qui sait que l'autre marche seul vers le précipice. Car il se devrait de rester spectateur, cloué dans un siège par ce principe qui imposait à Sven de conquérir les dragons seul, sans aucun secours, sans même un autre regard humain qui viendrait briser la fragile alchimie de la confiance naissante. S'ils acceptaient Sven comme maître, ce serait par la grâce de ce qui se nouerait entre eux trois seulement.
La détermination d’Olivier était rudement mise à l’épreuve par l’impuissance délibérée dans laquelle il se devait de demeurer.
Sylvie pencha légèrement la tête vers Olivier. Elle percevait son trouble. Elle aussi savait ce qui était en train de se jouer. Elle voulait lui dire quelque chose. L’encourager. Le soulager en le faisant lui parler. Lui demander comment il supportait ce poids invisible. Lui demander depuis quand ils étaient aussi proches, lui et Sven. Mais les mots restaient bloqués. Elle les sentait descendre tout au fond de son ventre, qui se crispait sous la pression de l'attente. Elle posa une main sur la sienne.
***
La Cage
Le souffle discret des moteurs changea de tonalité, indiquant une modification de régime préalable à la descente.
Olivier parla enfin, sa voix nette et autoritaire tranchant le silence que seule Margot avait rompu de tout le trajet.
— La caserne est en vue. Nous descendons. Préparez-vous à rejoindre le poste d’observation numéro 1.
La vaste Caserne Principale était maintenant proche. Les massifs bâtiments de brique réfractaire des forges se voyaient distinctement. Et tout à la périphérie, on distinguait maintenant la forme de l'arène. Une vaste zone circulaire d’un brun rougeâtre de terre battue entourée de murs noirs de basalte et contrastant avec l’herbe des alentours.
A quelque distance à l’extérieur de l’enceinte, posé au milieu de l’herbe verte, se trouvait ce qui ressemblait à une sorte de container, un poste de commandement militaire mobile.
Le véhicule se rapprochait de plus en plus du sol. Il inclina son nez vers la terre, entamant le virage serré qui le mènerait tout à côté du poste d’observation.
Et c’est là que, regardant attentivement, Sylvie la vit pour la première fois. La cage.
Elle encerclait toute l’arène. Une douzaine de hauts pylônes métalliques d’un gris industriel et semblables à des structures de grues étaient ancrés fermement dans le sol au moyen de massifs plots en béton placés à une bonne distance des murs de basalte noir. Entre ces pylônes, tendu comme une toile d’araignée géante, un réseau de câbles métalliques épais se croisaient en formant d’innombrables motifs géométriques en carrés ou en losanges dont on voyait clairement les nœuds et les attaches qui les maintenaient en place. Cette toile ou ce filet avait une forme de dôme ou de parabole dont le point le plus haut était au centre de l’arène et qui allait en s’inclinant doucement vers les pylônes. Au pied de chaque pylône se voyaient d’épais câbles de couleur cuivre qui partaient en zigzag vers des piquets plantés dans le sol. Cela évoquait vaguement pour Sylvie des paratonnerres.
Tout autour de l’arène qui était enfermée à l’intérieur de cette étrange structure, ne se voyait que de l’herbe. Aucun arbre, aucune construction, à l’exception de la longue et large voie pavée qui menait à la Caserne Principale, entourée de ses hauts murs de brique.
Ce lieu était un mélange saisissant de nature sauvage, de champs, d’herbe, de ciel bleu et de technologie brute, de métal, de cuivre, de béton et de câbles. C'était comme si une partie du laboratoire avait été transplantée en pleine campagne.
De loin, on aurait pu croire à une installation agricole bizarre, ou à une ruine industrielle. Mais en s'approchant, on sentait la tension dans l'air, le bourdonnement des câbles de terre, la présence silencieuse de caméras et de capteurs. C'était un lieu de science pure, isolé, prêt à contenir et à étudier l'impossible.
À l'écart, le container du poste d’observation ressemblait à une boîte noire posée sur l'herbe, attendant un signal. Tout était prêt. La cage était là, passive, inerte, mais prête. Et personne ne savait ce qui se cachait derrière ces murs de pierre.
Le bruit doux du moteur changea de fréquence quand ils commencèrent la phase finale de l’atterrissage. Le sol s'approcha rapidement, grossissant, détaillant les irrégularités de la tonte de l’herbe et les marques de roues des véhicules précédents. L’IA fit glisser le véhicule vers une zone tondue toute proche du poste d’observation, comme un chirurgien effectuant la dernière incision.
Quand les roues touchèrent la terre ferme, aucun choc ne se produisit. Juste un soupir mécanique et le léger tassement de pneus souples. Le moteur se tut ensuite, réduisant son discret bourdonnement jusqu'au silence absolu.
C'était un décor parfait pour une scène de tension maximale : la nature calme et la technologie brute en attente de l'explosion.
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