2.
Le lendemain, accompagnée de Mila, elle pousse les portes du club de gym.
Ouvert récemment, il sent encore la peinture et le plâtre frais ; les machines dégagent leurs odeurs typiques de lubrifiant, de similicuir et de composés plastiques. Dans les vestiaires, elle observe le bas de son ventre et ses hanches taillées à la hache, puis les autres femmes présentes. Aucune ne ressemble à celles des revues ou des réseaux sociaux. Barbara ne peut s’empêcher de grimacer. Elle enfile un t-shirt extra-large sur son legging trop serré.
Entre deux exercices de cuisses-abdos-fessiers, les deux amies se racontent leur vie, rattrapent le temps perdu, malgré la sueur au front. L’entraînement terminé, elles poursuivent leur séance de psychothérapie de groupe au bar à smoothies. Malgré l'allégresse du moment, il reste une ombre à son tableau : son corps. Elle ne l'a jamais aimé, mais la décision est prise. Elle ne veut plus rien laisser au hasard. Encouragé par Mila, elle prend son abonnement. Dès lundi, elle suivra assidûment les cours collectifs du soir.
Dimanche matin. Barbara glisse lentement hors du lit, bercée par le crépitement des gouttes de pluie sur les fenêtres. Malgré quelques courbatures, elle se sent heureuse et légère.
Sur son abdomen, à gauche du nombril, sous des cloques crevées, elle découvre une petite tache cireuse en forme de croissant et légèrement boursouflée, se terminant par un grain parfaitement rond et noir. Cette petite chose, de prime abord, lui semble bien anodine. Pourtant, au fil de la journée, elle s'est timidement agrandie. Les couleurs ont changé, laissant la place à une succession de stries blanches, noires et jaunes.
Elle s’approche du miroir. Barbara ne se souvient pas en avoir vu de près. Toutefois, cette marque, de quelques millimètres à peine encore, ressemble à s'y méprendre à une chenille plus vraie que nature. Il y a encore quelques jours, à cet endroit, elle avait senti sa peau piquer, irritée et zébrée de fourmillements intenses. Une sensation qu’elle rattache à un vague souvenir de la fin de son adolescence, les stigmates de la minuscule violette qu'elle s'était fait tatouer sur la cheville droite, le jour de ses dix-huit ans. Or, cette curieuse excroissance paraît s’allonger et grossir d’heure en heure. Chaque fois qu'elle soulève son t-shirt, l’apparence et la position changent de manière inquiétante.
Cette anomalie sur sa peau fait tomber son humeur enjouée. Angoissée, elle pianote sur son téléphone à la recherche d'informations. Elle ne trouve rien d'utile, seulement des images terrifiantes de pustules, de carcinomes ou des témoignages relatant des maladies graves, rares, parfois incurables, éventuellement mortelles. Elle ferme les yeux. Barbara n’a besoin d’aucun effort pour ressentir cette chose se mouvoir autour de son nombril. Elle rouvre les yeux, soulève son t-shirt. Cette fois, elle n’ose plus ni toucher cette anomalie. Incapable de décider si elle doit se réjouir ou pleurer, elle s'endort, submergée par l'angoisse et l'incertitude.
Barbara se réveille en sueur, alors que la nuit est encore jeune. Des spasmes parcourent son corps, tandis que son ventre gargouille bruyamment. L'appel du réfrigérateur devient de plus en plus insistant. Ni le pot de yaourt, ni les chips, ni la bouteille de lait d’amande, ni les biscottes ne satisfont sa fringale. Elle trouve un paquet de madeleines, son péché mignon. Jamais elle n'aurait commis une telle hérésie, Barbara les ingurgite l'une après l'autre, les poussant avec son index au fond de sa gorge. Elle ne retourne se coucher, qu’enfin repue.
Les jours passent. La faim, elle, ne passe pas.
Chaque jour, elle remplit son réfrigérateur, comme à son habitude, essentiellement des produits végans, sans oublier ses gâteaux et barres chocolatées fétiches. Elle a longtemps cru que limiter les protéines animales pouvait l'aider à contrôler sa prise de poids. Pourtant, elle ne s’est jamais vraiment interrogée sur sa relation avec la nourriture : les aliments sucrés ne sont que de maigres compensations à son stress quotidien et à son besoin d'amour-propre. Ou d'amour tout court.
Sur recommandation de Raffaele, l’un des coachs sportifs du club, elle se décide de rajouter quelques compléments alimentaires et des œufs à son alimentation.
Et sa faim s’obstine.
Au fil de la semaine ses fringales deviennent plus fréquentes et surgissent n’importe où, n’importe quand. Au travail, elle dévalise le distributeur de snacks et de boissons sucrées. Barbara a même réussi à maltraiter à coups de poings et pied la machine, qui n'avait pas fourni l'article choisi.
Son appétit d'ogresse revient le soir, après la séance de sport. Alors Barbara mange jusqu'à saturation, puis vomit. Ces crises de boulimie nocturne s'accompagnent de crampes et d’agitation épileptique éprouvantes. Chaque épisode renforce l'impression que cette chenille, d’abord prise pour une banale marque cutanée n’est peut-être pas aussi inerte et anodine qu’imaginé. Elle est vivante. Elle se meut sur sa peau et semble lui dévorer les chairs de l'intérieur. Plus rien ne l’apaise, ni la nourriture, ni les cours de gym.
Subtiles épices, odeurs piquantes d'ail et d'oignon, arômes de viandes rôties mêlés de relents de friture et d’effluves d'échoppe orientale : c'est en entrant dans ce kébab, dont l'odeur l'aurait insupporté il y a quelques jours encore, que soudain, Barbara redécouvre la part animale qu'une lubie d'adolescente lui avait permis d'enfouir. Ce qu'elle veut ce dont elle a besoin, ce que son estomac exige, c'est de la protéine animale. Jamais Barbara n'avait mangé avec une telle voracité et une telle rapidité. Rassasiée, elle peut ensuite dévaliser la supérette du quartier, vidant le rayon protéine de toute substance qui tout d'un coup lui semble essentielle.
À la veille du week-end, Barbara se sent revigorée.
Mila a le sourire. Elle a confié son fils à sa mère, puis troqué son survêtement de jeune mère au foyer épuisée contre une robe sexy et un top moulant. Elle sait qu'entre les deux morceaux de tissu, son nombril se cache sous une rangée de plis. Elle assume cependant les quelques kilos dont elle peine à se débarrasser. Un maquillage juvénile et un brin d’assurance feront le reste.
Mila ordonne au taxi de s’arrêter au pied d'un immeuble et d’attendre. Elle compose le numéro de son amie puis s'allume une cigarette.
Elle a beau faire la moue devant la glace, Barbara se sent plutôt satisfaite de son look, qu'elle juge à la fois sophistiqué et mystérieux. Barbara a longtemps hésité à porter sa robe moulante Guess, qui révèle des parties de son corps avec lesquelles elle ne se sent pas à l'aise, ses épaules creuses à la peau imparfaite et grêlée. Finalement, elle opte pour une robe de crêpe noire, avec un col blanc, plus sobre et élégante. Elle a soigneusement camouflé les cicatrices d’une acné juvénile et redessiné au khôl le contour de ses lèvres, recouvertes de rouge écarlate. Eye-liner, mascara noir et ombre à paupière transforment ses yeux noisette en amandes smoky et chics. Encore un regard devant le miroir : son maquillage et sa tenue lui confèrent un charme gothique et romantique, parfait pour sortir en discothèque. C'est à ce moment que son téléphone sonne. Mila et le taxi l'attendent.
L'atmosphère est lourde et étouffante. L’air empeste la sueur et l’euphorie. L'espace est zébré d’éclairs et de lumières, de lasers et de néons qui pulsent au rythme d’une musique assourdissante. Les sons électroniques contemporains se mêlent aux mélodies new-wave. Les feux des stroboscopes éclairent les ombres denses d'anonymes s'agitant de manière saccadée. Perché sur une estrade, un DJ torse-nu joue des mécaniques avec ses platines, tandis que des cheerleaders piégées dans des cages à danse imaginent des chorégraphies aguicheuses.
Elle danse, féline et gracieuse. Son carré blond impeccable et sa salopette en denim bleue, qu’elle porte topless, lui confère une esthétique presque androgyne : Angèle, la vingtaine avancée, enflamme la piste. Pendant ce temps, Barbara et Mila initient leur exode vers le bar. Les pèlerines, vaincues par la chaleur, la soif et la fatigue avancent au milieu d'une foule toujours plus dense, à mesure qu'elles s'approchent de la Terre promise.
Mila file vers les toilettes alors que Barbara se débat dans la cohue du bar. Une main se pose sur sa hanche. Angèle, le sourire aux lèvres lui tend un verre. Les deux jeunes femmes s'installent dans un fauteuil qui vient de se libérer. Elles trinquent en croisant longuement leurs regards pétillants.
Angèle dégage quelque chose de magnétique, presque surnaturel. Sa féminité et son visage innocent semblent masquer une autre part de sa personnalité, une masculinité à peine voilée. Barbara perd ses repères. Pourtant, elle se sent attirée par cette jeune femme. Elle avale sa vodka Red Bull d'un trait, comme pour étouffer ses émotions. Son geste ne fait que les renforcer.
Impassible, Angèle brise le silence la première :
— Tu veux des papillons dans le ventre ? T'as deux possibilités. Avale des chenilles ou embrasse-moi. À toi de voir...
Elle ne souviendra plus du reste de la soirée.
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