3.
Barbara se réveille en sursaut, trempée de sueur. Un étau lui brise les tempes. La nausée lui tord l’estomac.
La chambre est dans un profond désordre.
Désorientée, elle cherche machinalement son portable sur la table de nuit, qu’elle trouve sous des vêtements et d'autres objets personnels jonchant le sol. Il est presque quatorze heures, une cascade de notifications crève l'écran en bipant de manière caractéristique. Sa vision est encore floue, cependant elle reconnaît parmi la liste le numéro de Mila.
— Babs, t'es passée où ?
Barbara vomit. La bile lui brûle la gorge. Des souvenirs flous ressurgissent. Vodka-Red Bull. Puis des mots clairs et distincts : Avale des chenilles ou embrasse-moi.
Angèle.
Le contact de ses lèvres humides. La texture de sa langue.
La chaleur torride de sa peau.
Elle ferme les yeux, elle frissonne. La douceur de cet instant où deux amoureuses d'un soir s'enlacent sur des draps de satin blanc lui revient. Mais Angèle s'est volatilisée.
Barbara découvre le linge de lit souillé, maculé de taches rougeâtres. Confuse et nauséeuse, elle se réfugie dans la salle de bains. Elle avale une double dose d'aspirine. Ses avant-bras et son buste sont couverts de plaques qui ressemblent à du sang séché. Saisie d’une crise d’angoisse soudaine, elle les frotte frénétiquement sous un puissant jet d'eau froide. Puis, elle est prise d’une violente crise de vomissements. Son estomac rejette des liquides visqueux virant au noir et des restes mal digérés du repas de la veille. Un filet de sang s’échappe de son nez.
Il lui faut beaucoup de courage et de force pour reprendre le contrôle.
Elle envoie un message à Mila.
Fatiguée et malade, elle n'a plus rien de l'élégance gothique, ni la grâce romantique de la veille.
Tut tut tut
Tut tut tut
L’alarme brise la profondeur de son sommeil.
Barbara peine à se réveiller, encore engourdie par le poids de sa torpeur. Elle se sent raide, rigide, comme moulée dans la cire. Les draps et son pyjama collent au corps.
Quelques démangeaisons électrisent son épiderme. Lorsque ses ongles passent machinalement sur sa peau, ils en emportent quelques grossiers fragments desséchés. Troublée, Barbara se risque alors à palper sa peau. Sous ses doigts, son derme a pris l’apparence d’un cuir craquelé, jaune verdâtre, recouvert par endroit de dépôts séreux coagulés.
Certaines squames se détachent d’elles-mêmes. Barbara les retire délicatement comme on pèle une peau après un coup de soleil. D'autres se sont agglutinées en plaques dures et fendillées. Là où des croûtes se décrochent, des cicatrices suintantes ou roses apparaissent. Barbara réussit, au prix de nombreuses contorsions à exfolier de larges plaques de peau de son dos, qui tombent comme des écailles. Horrifiée, elle applique plusieurs couches de crèmes hydratantes. En vain : son visage demeure incomplet, partiellement granuleux et rouge vif.
Barbara pousse un soupir de soulagement lorsque la pellicule jaunâtre qui recouvre son abdomen finit par se détacher. Une peau rose et fraîche apparait. L’espace d’un instant, elle y croit. Cependant, elle déchante aussitôt. Il est là, autour de son nombril. Plus grand et plus coloré que la veille, le motif semble avoir gagné en relief.
Malgré l'arrivée des beaux jours et des premières douceurs pré-estivales, Barbara rejoint son bureau dissimulées sous des vêtements trop larges et la capuche d’un sweat-shirt rabattu sur son visage. La journée est abominable. Barbara s'ensevelit dans ses tâches professionnelles, évite les espaces communs et fuit les regards de ses collègues. Miss-Univers ne tarde pas à remarquer son comportement bizarre.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? T’as pas l’air en forme…
— La toxoplasmose. Apparemment c'est contagieux quand on est trop curieux.
Miss-Univers n’insiste pas.
Métro, tâches de bureau ingrates, séances de fitness et crises de gloutonneries. La routine hebdomadaire reprend ses droits, tandis que la peau de Barbara se soigne, retrouvant une fraîcheur de nouveau-né. Son acné a disparu. Ses hanches se sont affinées. Ses épaules semblent plus fermes.
À chaque nouveau jour qui passe, elle prend un peu plus confiance en elle, souriante et entreprenante. Elle se réjouit de sentir des inconnus se retourner sur son passage. Au club de gym, elle se met à draguer ouvertement Raffaele, la quarantaine, napolitain aux yeux couleur aigue-marine et à la peau cuivrée. Dans les vestiaires, de nombreuses adhérentes alimentent sa légende de séducteur invétéré. Désormais, Barbara peut enfin devenir un peu plus audacieuse. Bien qu'elle abhorre ce tatouage mystérieux, qu'elle n'ose exhiber, elle ne peut s'empêcher de se demander s'il n'est pas à l'origine de toutes ses vicissitudes actuelles.
Lorsqu’elles se croisent à la salle de sport, Mila est éblouie par la métamorphose de son amie. Le changement n’est pas seulement physique. Dorénavant, Barbara dégage une assurance et un charisme naturels qui suscitent chez Mila un sentiment de jalousie qu’elle peine à dissimuler, malgré les sourires, mais qui ne fait qu'aggraver sa dépression. Elles s'attardent de moins en moins l’une avec l’autre. À nouveau, de la distance s’installe entre les deux amies.
Des mains qui se posent délicatement sur ses hanches, un souffle léger derrière sa nuque et cet accent italien si suave :
— Et si on allait boire un verre ensemble ?
Les yeux gris de Barbara brillent d’une lueur nouvelle. Un frisson d’impatience parcourt son dos.
Son appétit s’éveille.
Elle sourit.
***
Un vent frais balaie la rosée matinale.
Une chenille s'épanouit sur une vaste feuille de salade. Elle en dévore méthodiquement les bords, en suivant minutieusement ses contours, tel le sculpteur ciselant le marbre. Peu à peu la feuille prend une forme qui semble singulièrement humaine, tandis que la chenille, elle, grossit.
Elle stoppe un instant son festin. Les soies qui hérissent son corps frémissent, comme sous l’effet d’une décharge électrique.
Sa tête se met à vibrer sous l’effet d'une énergie soudaine. Elle se déforme, se contorsionne, puis prend progressivement la forme d'un visage féminin, dont les traits ressemblent à ceux de Barbara. La mâchoire s'étire et s'entrouvre lentement, déployant une gorge béante, remplie de crocs pointus écumant de salive et de sang.
Barbara se réveille, le cœur haletant, juste avant que la créature n'engloutisse goulûment la feuille transformée en être humain.
Quelques secondes plus tard, une sonnerie de réveil vient agresser ses tympans.
Le plafond, les murs, rien ne lui est familier. Ce n’est pas son appartement. Barbara découvre une chambre de bonne, où s'entassent à côté du lit, des piles de livres dressées telles des colonnes romaines. Sur la petite table à manger, de nombreuses bouteilles ainsi que de la vaisselle font de la figuration sur une sordide nappe en papier à fleur maculée de taches.
Elle a passé la nuit avec Raffaele. Le côté du lit qu’il occupait est vide et froid. Et à en juger son absence, il semble avoir quitté son domicile depuis un bon moment déjà. Barbara est nauséeuse.
Déboussolée et terriblement honteuse, elle rassemble ses affaires et commande un taxi. À peine débarquée dans son trois-pièces, elle vomit bruyamment, dégurgitant une grande quantité de liquide nauséabond, qui lui laisse au fond de la gorge, un goût métallique persistant. Au milieu de ce deversement répugnant, quelque chose attire son attention.
Une sphère laiteuse.
Un iris bleu clair fixe la jeune femme.
Barbara s’efforce d’effacer le souvenir de l’œil retrouvé dans son vomi. Elle sait qu’un nouveau cycle commence.
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