L’enfance, une chose étrange

📖 L'Enfant Outil ✍️ Sophie_Delf 📝 1080 mots

Ma cinquième année d’existence approchait à grands pas. J’étais née un jour de novembre 1983, un jour avant l’anniversaire de ma marraine, la petite sœur de ma mère.

 

En mai 1988, nous avons dû déménager. Un changement de vie pour mon frère et ma sœur ; pour moi, non. Le changement n’arriva que quelques mois après, lors de la rentrée scolaire de cette année-là.

Pour la première fois de ma vie, j’allais à l’école. Ma mère n’avait pas trouvé utile de m’y inscrire avant. Mon frère avait débuté sa scolarité à quatre ans et ma sœur, elle, n’avait pas voulu attendre aussi longtemps. Dès ses deux ans et demi, elle devint élève de l’école maternelle.

Un grand changement pour moi, certes, mais surtout le début des oublis et des hontes. Car, oui, mes parents m’oublièrent souvent, trop souvent. Et ma mère ne manqua jamais une occasion d’aider les autres élèves à se moquer de moi.

 

À cette époque, j’étais très timide, très introvertie. Je n’avais jamais vraiment eu de relations sociales et je préférais les livres aux personnes. Au moins, eux ne vous criaient pas dessus, ne vous rappelaient pas à tout-va que vous n’étiez pas désirée. Eux ne vous faisaient pas vous sentir objet.

Je me perdais dans l’imaginaire pour oublier le monde réel. Ce monde où mon père n’avait de cesse de me rappeler que j’étais nulle, que je ne servais à rien. Ce monde où ma mère, au contraire, me répétait que, grâce à moi, elle n’avait pas à travailler et qu’elle pouvait rester à la maison pour s’occuper de ses enfants (mon frère et ma sœur). Un monde où même mes frères et sœurs ne voulaient pas jouer avec moi. Et où, parfois, ma sœur décidait qu’elle serait la maîtresse d’école et moi, le mauvais élève qu’il fallait punir…

Oui, déjà, à cette époque, je faisais tout pour oublier ma propre existence.

 

Combien de fois ai-je rêvé de m’enfuir loin, très loin de ces gens ? Combien de fois ai-je eu l’envie de me tailler les veines ? De prendre ces cachets si tentants ? Combien de fois ai-je souhaité disparaître ?

 

Et combien de fois ai-je été trop lâche ?...

 

Je ne sais pas pourquoi, mais très vite, j’ai pris l’habitude de regarder le monde qui m’entourait et de l’analyser. Et, à cause de cela, je me suis très vite, trop vite, retrouvée en inadéquation avec les autres.

Il était clair que je n’étais pas comme tous ces enfants que je côtoyais. Eux étaient en tout temps souriants ; ils aimaient les plaisirs simples comme courir, jouer avec leurs amis. Moi, je passais plus de temps à les regarder qu’à être à leur côté. Non pas parce que je ne savais pas comment faire, mais plutôt parce que je n’en voyais pas l’utilité. Qu’est-ce que cela pouvait m’apporter ?

On me qualifia alors d’enfant solitaire. Oui, c’était peut-être cela ou juste que je savais déjà, malgré mon jeune âge, que les relations humaines ne sont pas faites pour durer. Et puis, je ne comprenais pas tous ces codes sociaux ; je n’avais pas forcément envie d’y réfléchir, de les déchiffrer. J’étais plus facilement attirée par les jeux de garçons que par ceux de filles. Les poupées, bof. Le foot, oh oui ! J’étais à proprement parler un garçon manqué, mais cela ne m’empêchait pas d’aimer le contact avec les filles et les garçons.

Déjà à cette époque, je ne me considérais pas à 100 % fille. J’étais née de sexe féminin, mais pour moi, cela ne voulait rien dire.

Et c’était aussi pour cela que je n’arrivais pas vraiment à m’intégrer. J’étais une fille, je ne pouvais pas jouer avec les garçons. Et, comme j’étais une fille, je devais jouer avec les autres filles. Sauf que moi, je n’en avais pas envie. Et personne ne comprenait cela.

Ma mère trouva même cela désolant. « Va te faire des amis », « On ne peut pas rester seule à vie », « Ce n’est pas normal d’être comme ça » …

 

Et, à force, j’optai pour une solution simple : m’adapter, faire comme tout le monde. Au moins, en faisant cela, je n’avais plus de remarques de la part de toute ma famille. Ce fut à cette époque que je devins un pantin, une marionnette qu’on manipulait comme bon leur semblait. On décidait tout à ma place, même de mon comportement, et on n’approuvait pas ma façon de faire. Le seul mot d’ordre était : « Fais comme on te dit de faire, c’est pour ton bien. »

Mais, en réalité, ce n’était pas pour mon bien. Seulement pour paraître comme tout le monde. Car, oui, le paraître était tout pour ma mère. Sois normale et tais-toi !

 

Après avoir été l’Excuse, je devenais le Pantin.

 

Les choses auraient pu s’arrêter là, mais, avec les personnes qui m’avaient engendrée, ce n’était pas possible.

 

Ainsi, durant mon enfance, j’eus droit à des brimades. Et cela, indépendamment de ma volonté.

Je me souviens encore de ce jour : j’étais au CP. Ma mère avait dû reprendre une activité ; plus d’enfants à la maison, donc plus d’excuse pour ne pas travailler. Elle se décida à garder des enfants chez nous. Et, comme mon père travaillait à plus d’une demi-heure de la maison, il prenait forcément l’unique voiture de la famille pour aller à l’usine.

Ma mère nous emmenait alors à pied, poussant le grand landau vert dans lequel se trouvait l’enfant qu’elle gardait. Et c’est bien ce landau qui devint un problème…

Elle voulait absolument que ses enfants tiennent le landau de chaque côté. Il n’y avait donc pas de place pour moi, et ma mère décida que je devais être aussi assise dans ce fameux landau. Le résultat fut simple : je m’asseyais et on me mettait un jeune enfant dans les bras. J’étais devenue le siège et la sécurité de cet enfant.

Encore une nouvelle fonction d’outil…

Cela aurait pu être une chose simple si nous n’avions pas eu ces sempiternels trajets jusqu’à l’école. Ma mère n’en avait rien à faire, qu’importe qu’on me voie descendre de ce truc à roulettes.

Durant cette longue période, je fus raillée et j’obtins un surnom : le bébé à la poussette.

Ma scolarité n’avait débuté que depuis un peu plus d’un an et j’avais déjà l’impression de ne pas y avoir ma place…


💬 Commentaires 7

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Lahire • 2 semaines, 3 jours
Ça prend aux tripes.
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Sophie_Delf Auteur • 2 semaines, 2 jours
Et ce n'est que le début de la vie...
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SeekerTruth 🛡️ Modérateur • 1 mois
Triste et fort.
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Sophie_Delf Auteur • 4 semaines, 1 jour
Ne lis pas les futurs chapitres, parce que ce n'est que le début
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SeekerTruth 🛡️ Modérateur • 4 semaines, 1 jour
Je ne suis pas fragile, ça ira, t'en fais pas ;)
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Marie-Lune • 1 mois
C'est triste...
Voila encore la preuve que même adulte, on se souvient de tout et que cela à diaboliquement contribué à nous construire, même de façon toxique, et pire encore, que tout nous brisera encore, parfois, toujours.
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Sophie_Delf Auteur • 4 semaines, 1 jour
Les bases font de nous ce que nous sommes par la suite
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