Chapitre 17
Écrit en écoutant notamment : Pawlowski - Bad Bounce
Après une demi-heure de trajet, le conducteur bifurqua vers une route étroite. Un panneau blanc indiquait « Les Chênes ». Ce fut soudain moins confortable : la petite auto dansait sur les ornières et les trous à une vitesse de quinze kilomètres par heure. Jakub distinguait par la fenêtre de plus en plus de véhicules déposés sans grand soin sur le bas-côté, parfois avec deux roues basculant dangereusement dans le fossé. Ils se garèrent à leur tour en effectuant une sortie de route moyennement contrôlée. La 206 cala dans des herbes épaisses et son voisin tira le frein à main. En sortant, Charlène lui dégotta un costume de mordant aux relents suspects, qui traînait à côté d’une pièce de moteur dans le coffre. Le vêtement devait être enduit de bave de berger allemand séchée, mais c’était mieux que de geler.
Ils marchèrent plusieurs minutes avant de pouvoir distinguer clairement la direction de provenance du son. Quelques silhouettes, tantôt isolées, tantôt réunies en petits groupes silencieux, avançaient dans la même direction. Jakub savait plus ou moins à quoi s’attendre pour les prochaines heures : de la musique à s’en rendre sourd.
Enfin, ils arrivèrent au niveau des premiers chapiteaux. Plus loin, une scène d’une demi-douzaine de mètres de haut projetait des lumières vertes et orange sur la tempête sonore.
La fille qui occupait la tente marquée d’une croix rouge les interpella :
- Bonsoir à tous les quatre ! Passez nous voir si vous avez le moindre problème.
Son collègue masculin approuva.
- Allez-y, je vous rejoins, dit Jakub à ses trois nouvelles connaissances du soir.
Il s’approcha du chapiteau et salua les deux jeunes bénévoles vêtus d’un gilet jaune réfléchissant.
- Je dois dire que je ne viens pas souvent dans ce genre de soirée, dit Jakub pour lancer la conversation.
- Bienvenue, alors ! répondit la fille. Tu devrais prendre des bouchons d’oreilles ici, si t’as pas l’habitude. Enfin… ce que je veux dire, c’est qu’il est déjà trop tard pour la majorité.
- D’accord. De toute façon, je ne resterai pas très longtemps. Ça m'a l'air même plus sympa sous votre tente. La musique n’est pas trop forte et il fait moins froid.
Il avait surtout remarqué la rangée de bouteilles thermos, la machine à café et un réchaud à deux plaques, tous branchés à un générateur derrière le chapiteau. Étalées sur la grande table pliante, des plaquettes montraient comment consommer des stupéfiants sans prendre de risques démesurés. Le garçon fit une moue :
- C’est vrai, on peut difficilement empêcher la drogue de circuler. Autant encadrer comme on peut.
- Mais je suis sûr et certain que vous faites un super boulot !
Le mec servit trois cafés dans des gobelets en plastique.
- Tu viens d’où, toi, en fait ? T’as un petit accent, mais j’arrive pas à deviner.
- Montpellier, fit Jakub. Je me demande comment j’ai pu me retrouver ici. En plus, le mec que j’aime est toujours là-bas.
- Tu veux le rejoindre ?
- Ouais, je crois bien. J’ai fait cinq mois à l’armée, mais ça ne m’a pas réussi. Et vous, vous faites quoi dans la vie ?
- On est tous les deux en licence de langues étrangères. C’est là-bas qu’on s’est rencontrés.
Ils s’embrassèrent furtivement sous le regard fasciné de Jakub. La fille poursuivit :
- On a perdu un ami il y a deux ans sur une free. On aurait pu le sauver s’il y avait eu des moyens suffisants sur place.
Sa voix était calme et neutre. Il n’y avait pas besoin d’explications supplémentaires.
Une heure plus tard, Jakub partit à la recherche du groupe. Il traversa une piste de danse boueuse en se bouchant les oreilles, slalomant entre les corps sombres et enivrés. Il reconnut vite Charlène. Elle se déhanchait de gauche à droite sur un rythme rapide et régulier, les yeux clos.
- Vous restez jusqu’à quelle heure ? hurla-t-il en lui touchant le bras.
- Je ne sais pas. Tiens, si tu es fatigué, prends les clés et mets-toi au chaud.
Jakub fit demi-tour, le trousseau en main. Ces gens étaient incroyablement amicaux.
Retrouver la voiture fut plus facile qu’escompté. Il déverrouilla la portière conducteur, mit le contact pour faire remonter la température et coucha le dossier du siège passager vers l’arrière. Il déposa son billet de vingt euros en évidence sur le tableau de bord. Franchement, ils le méritaient.
Il s’allongea, les bras en croix sur le torse. Il était encore à huit cents kilomètres d’Alban, mais c’était décidé : demain serait la bonne journée.
***
Matthias fixait les deux cartons avec une envie claire.
- Alors, on attaque ?
- Ouais. Donc… La « quatre fromages », c’est pour toi. Et la Napolitaine pour moi… yes, c’est bien ça.
Ils engloutirent une première part avant de reprendre la discussion.
- J’ai encore réussi à faire fuir un mec, se désola Alban.
- Encore un connard ? Comme celui qui te trouvait trop mince ? S’il faut lui lancer un sort d’impuissance, compte sur moi. Petrificus Chibrus Totalus ! incanta Matthias.
Il déplia son bras vers l’avant, couteau à la main, afin de jeter son sort.
- Même pas ! Cette fois, c’est moi le coupable.
- Toi ? T’es le gars le plus sympa et réglo de la fac !
- J’ai voulu lui toucher les parties intimes… et il a super mal réagi. Du genre terrorisé, et il s’est barré juste après. C’est dingue, tout se passait parfaitement, on venait de s’embrasser !
Matthias mâcha avec une consistance de ministre. Puisse-t-il pondre une réflexion intelligente !
- C’était la première fois que vous vous galochiez ?
- Ouais, et c’était carrément incroyable !
Alban comprit une seconde plus tard la remarque cachée derrière la question de son ami. Il aurait dû parler à Gabin, ne pas brûler les étapes aussi vite. L’enchaînement lui avait paru naturel, mais cela n’a rien d’évident.
- Je me dis qu’on regarde un peu trop de X, expliqua Matthias. On ne se rend plus forcément compte des envies réelles d’un partenaire, ni de ses spécificités. Chez nous, les hétéros, il subsiste une espèce de… barrière de galanterie, mais j’imagine qu’entre deux mecs, c’est assez différent.
- Je crois que t’as raison.
- J’ai toujours raison !
- Mouais, sur la question 21.b. du dernier partiel, t’avais moyennement raison, au final.
Ils éclatèrent de rire et Alban se détendit. Finalement, ce serait un mal pour un bien, un apprentissage supplémentaire dans sa quête de l’être aimé.
- Au fait, t’as des nouvelles de Jakub ? Lui, tu ne l’avais pas fait fuir ! Il était parti se former à l’armée, non ?
- Dans le nord de la France, en effet. On ne s’est plus envoyé un seul message depuis son départ. Au début, je me disais qu’il devait être super occupé, puis les jours sont devenus des semaines et des mois. Le temps efface tout, comme disent nos aînés. J’y crois de plus en plus.
- Les vieux ne sont pas nés de la dernière pluie, c’est sûr. C’est même une tautologie. Enfin… Ce que je voulais dire, c'est que vous alliez super bien ensemble !
- Ah bon ?
- Je saurais mal l’expliquer. C’est comme une alchimie, une connexion. Pour continuer dans le thème, c’est un peu ce qui distingue un bon d’un mauvais porno. Je ne vous ai vus qu’une fois ensemble, lors de la première séance de projet, mais en y repensant… J’imagine tout à fait une scène des plus sensuelles. Vos regards amoureux qui se plantent l’un dans l’autre, le souffle chaud entre vos lèvres, la dureté de vos…
Matthias partit à nouveau dans un fou rire et ne put terminer sa phrase.
- L’argument est atypique. Mais j’accepte de te faire confiance.
- Voilà, tu as bien retenu la leçon !
- Je vais réfléchir à un message à lui envoyer, marmonna Alban.
- Trop bien ! On fera ça ensemble ?
***
Jakub se réveilla devant un tableau en nuances de bleu et de noir. L’aube poignait à travers le pare-brise. Il tourna la tête et vit les trois fêtards en train de s’étirer, comme s’ils attendaient le soleil pour le saluer. Sa tête était lourde et il but d’une traite une bouteille d’eau à moitié remplie trouvée à ses pieds.
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