Chapitre 16
Écrit en écoutant notamment : KLOUD - Air From Above
Les automobilistes dépassaient Jakub les uns après les autres. Les deux tiers ne lâchaient même pas un regard. Les seuls qui distinguaient sa mine sombre dans la nuit affichaient tantôt un sourire gêné, parfois un signe poli de dénégation. Passés trois quarts d’heure d’attente, Jakub se planta en plein milieu de la route pour forcer le prochain idiot à s’arrêter. Puis il se rendit compte qu’il risquait plutôt de se faire écraser et il regagna l’autre côté de la glissière.
C’est alors qu’un crissement de pneus s’arrêta à dix mètres de ses pieds. Il reconnut une antique Peugeot 206. Un des phares avant avait rendu l’âme et l’autre émettait une faible lueur plus jaune que blanche. La vieille carcasse tremblait sous les basses générées par une chaîne hi-fi sans aucun doute surdimensionnée. Jakub resta hébété jusqu’à ce que le conducteur ne klaxonne.
Deux des portières s’ouvrirent en même temps. Deux mecs, une meuf, de son âge. C’était peut-être ce point commun qui les avait décidés à faire leur bonne action du jour.
- Tu vas où ? demanda le conducteur.
Il avait de longs cheveux noirs, des cernes profonds, et une croix chrétienne pendait à son lobe d’oreille. À sa droite, la fille était en train de se maquiller à l’aide de son miroir portatif. Le type à l’arrière était chauve comme un œuf et balançait sa tête d’avant en arrière au rythme de la musique, tout en fumant une clope.
- Plutôt vers Paris. Et vous ?
- On y revient demain matin, mais dans l’immédiat, c’est plutôt la campagne profonde.
- Ah… soupira Jakub.
- Allez, monte ! T’as l’air en mauvais état, ça ne te fera pas de mal.
Jakub jeta un œil au tableau de bord : les petits segments oranges indiquaient « 21 h 28 -- 1 °C ». Il n’eut pas le temps de boucler sa ceinture que le véhicule repartit avec un grondement de tracteur.
- T’inquiète pas, assura le sosie de Jésus, cette cocotte roulera éternellement !
- Tant mieux…
- T’as pas l’air communicatif, toi ! lança la fille. D’ailleurs, moi c’est Charlène.
- Moi Jakub. En fait, j’ai passé une bonne journée de merde…
Il conta son périple depuis la caserne de Charleville-Mézières, en omettant la raison exacte de la bagarre avec Antony. Enfin, vu leur dégaine, ils n’auraient rien à redire à son orientation sexuelle. Peut-être que le Messie était lui-même bi ou gay.
- Donc, vous allez où ? demanda Jakub une fois son monologue achevé.
- Y a une free party quelque part entre Compiègne et Soissons. On devrait recevoir le point GPS d’un instant à l’autre.
C’est vrai qu’avec les basses répétitives qui cognent dans l’habitacle, il aurait pu deviner.
- T’as mangé quelque chose, au moins ? demanda Charlène.
- Non, mais c’est pas grave.
Elle lui tendit un sachet de petits pains industriels.
- Vraiment… c’est pas la peine.
- Dis pas ça ! On s’entraide, on partage, c’est ça l’esprit de la free !
- Dans ce cas, je vais faire honneur…
- D’ailleurs, les mecs, ça vous va si on remet un peu de frenchcore ? Tu vas voir, Jakub, ça envoie vraiment !
***
Finalement, Gabin avait choisi une vidéo sur la chimie des métaux alcalins. Certes, le youtubeur était mignon dans sa tenue de labo de chimie, mais son ami était réellement captivé par la narration, les schémas de réaction et les manipulations proposées. Alban en profita pour détailler avec un sourire ravi le profil de Gabin. Il avait des cheveux courts, denses et brillants, des sourcils touffus et des lèvres fines. Il était à peine plus épais que lui, quelques kilos pour la même taille. La manière dont il était penché en avant mettait parfaitement en valeur son torse fin.
Les mains d’Alban le démangeaient. Il était impatient de toucher ce garçon, que ce contact libère enfin la tension qui s’accumulait dans son cœur. La vidéo se termina sur une séquence où le gars lança un bloc de sodium dans un lac. L’effet était pour le moins… amusant.
Maintenant, c’était le moment ! Alban se pencha vers Gabin, jusqu’à poser sa main sur son épaule. Ce dernier tressaillit, mais se tourna vers lui avec un large sourire. Vraiment trop mignon ! Ils se regardèrent dans les yeux pendant dix longues secondes. Il ne manquait plus qu’une étincelle pour lancer une réaction en chaîne.
- Je dois t’avouer que je n’ai jamais embrassé un garçon, dit Gabin. Je n’ai pas envie de mal faire, il faut que tu me montres et que tu sois indulgent.
- Il ne faut pas trop réfléchir, c’est facile ! J’espère que tu aimeras !
Alban ferma les yeux en attendant plus que le contact de leurs lèvres. Enfin, la douceur du baiser réchauffa son âme comme le soleil de mars réveille la nature. Gabin était peut-être inexpérimenté, mais il puisait dans ses gestes maladroits, dans sa respiration hésitante, un plaisir absolument délectable. Naturellement, sa main alla lui caresser le ventre, sous son joli t-shirt noir uni.
- Alors, ça te plaît ? demanda Alban.
Gabin rouvrit les yeux et hocha doucement la tête. Alban retira sa main et la déposa au niveau de l’entrejambe de son crush. Il n’eut pas même le temps d’y deviner les formes présentes que Gabin se tendit et le repoussa fermement. Il chut sur le dos, surpris par la riposte.
- Oh là, je m’y attendais pas ! lança-t-il en se redressant.
En face de lui, Gabin fixait ses genoux, la tête penchée en avant. Alban n’osait pas intervenir tant la scène était incompréhensible. Le garçon releva finalement la tête en fuyant les yeux d’Alban.
- T’as besoin de quelque chose ? Un verre d’eau ? demanda-t-il.
- Non non… Je suis désolé… je ne voulais pas.
- Tu ne voulais pas quoi ? Tu ne voulais pas que je te touche ?
- Non… enfin oui… mais désolé de t’avoir fait peur ! Est-ce que je peux y aller ? ajouta Gabin.
Alban éprouva une seconde l’envie de le serrer dans ses bras pour se racheter. Il se ravisa en distinguant déjà des larmes naissantes dans les yeux de son garçon. Ce dernier s’essuya pour masquer son instant de faiblesse et ramassa ses affaires en lui tournant le dos. Vingt secondes plus tard, Alban fut seul chez lui.
Il se déshabilla et s’installa sous la douche. Il tourna le mitigeur le plus à droite possible. Le flot d’eau glacée plaqua ses cheveux vers l’avant et sa respiration se fit plus rapide.
Comment peut-on être aussi malchanceux ? Putain ! Ce mec était tellement parfait ! Et d'une seconde à l'autre, tout part en vrille !
Il résista plusieurs minutes à l’eau froide en accueillant la douleur tel un parfait ascète.
Et maintenant, comment rattraper le coup ? Est-ce encore possible ? Matthias ! Il faut tout de suite en parler à Matthias.
Il courut à travers son appartement en laissant des flaques d’eau derrière lui.
« Pizza chez moi ce soir ? J’invite ! » tapa-t-il à toute vitesse sur son téléphone.
Si son meilleur ami refusait, c’était que quelque chose ne tournait pas rond chez lui non plus.
💬 Commentaires 4