Chapitre 18

📖 Les ailes fanées [en cours] ✍️ lampertcity 📝 1807 mots

Écrit en écoutant notamment : Code Black x The Purge - Tonight


Ils reprirent la route à huit heures et demie. La voiture était étrangement silencieuse. Les trois noctambules semblaient rassasiés, oscillant entre la tristesse de la fin de la fête et la douce assurance qu’ils recommenceraient dès la semaine prochaine. On n’entendait plus que le moteur ronronner à un rythme de croisière sur la longue nationale menant vers Paris. De plus en plus, le gris l’emportait sur le vert. Les champs et les grands arbres se raréfiaient, remplacés par des zones industrielles et des axes routiers plus larges. Ils passèrent devant l'aéroport de Roissy et ses pistes qui s'étirent à l’infini, plates comme une mer sans vent ; devant le Parc des Expositions de Villepinte et les parkings démesurés qui ceinturent la zone. Difficile de croire qu’il avait passé la nuit à moins d'une heure de toute cette agitation. 

Son conducteur se déporta au dernier moment pour prendre une sortie. Ils s’enfoncèrent ensuite dans une banlieue monotone et sans charme. 

  • Jakub, on peut te laisser au RER Sevran-Beaudottes ? demanda-t-il. Tu verras, c’est direct pour aller vers Paris et continuer ta route. 
  • Bien sûr. 

Jakub leur avait seulement raconté qu’il rentrait chez lui, dans le Sud. Il n’avait parlé d’Alban qu’aux deux bénévoles. Il sourit en repensant au naturel avec lequel il avait évoqué son « amoureux » ; ça avait dû les amuser. 

Comme il s’y attendait, Charlène et ses deux amis refusèrent son billet. « L’entraide ne se monnaye pas » avaient-ils soutenu. Finalement, ce n'était pas plus mal : il aurait de quoi se payer un billet de train. Dans une heure, il serait à la gare de Lyon, bref, Montpellier lui tendait déjà les bras !

Il pénétra dans la gare RER et construisit son itinéraire à l’aide des plans affichés sur les murs. La vie sans téléphone était plus compliquée mais pas moins amusante. Il identifia en un balayement de regard les agents de la RATP en présence, puis il sauta un tourniquet non surveillé. Une minute plus tard, une rame arriva, engloutit une cinquantaine de voyageurs et s’ébranla à nouveau. Jakub s’affala contre la vitre chauffée par la clarté matinale. 

Il ferma les yeux et songea à un merle perché sur la plus haute branche d’un bouleau nu, contemplant une plaine enneigée et scintillante. Son plumage d'ébène captait les calories de l’astre solaire, comme lui en cet instant précis avec son blouson sombre. Il était beau, fier et indépendant, mais surtout, plus libre que n'importe quelle âme humaine. Il faudrait demander à Alban de matérialiser son imagination sur papier ; il y parviendrait à merveille. 

La voix du train le réveilla en annonçant la station de Châtelet-Les Halles. Maintenant, il n’y avait plus qu’à changer vers la ligne A. Il n’avait même pas eu à semer de potentiels contrôleurs, c’était trop facile !


*** 


C’était la pause de dix heures. En migrant de l’amphi d’algèbre vers le cours d’optimisation, Alban et Matthias s'arrêtèrent devant la machine à café. Devant eux, plusieurs autres matheux attendaient leur tour. Ils avaient des cernes très visibles : ce n’était sûrement pas dû à des soirées trop alcoolisées ou à un marathon de sexe ; en revanche, difficile de discriminer ceux qui avaient ramé sur leur DM et ceux qui avaient passé leur nuit devant l’ordinateur à jouer. 

  • Alors, Jakub a répondu ? lança Matthias.
  • Chut ! Moins fort ! s’inquiéta Alban. 

Matthias répéta sa question à voix basse pour se moquer. 

  • Non… toujours pas… Je t’avais dit que ce n’était pas la meilleure idée. Seulement de la souffrance inutile, des faux espoirs qui consument mon reste de foi en l’espèce humaine.
  • Tu deviens poète, ma parole ! Dommage, en vrai… je le trouvais plutôt bien, mon message, dit Matthias.

Alban ralluma son téléphone et afficha la conversation. 

« Hello ! J’espère que tout se passe bien pour toi dans le Nord. Si par hasard, tu as quelques jours de libre, on pourrait se retrouver vers Paris :) Ton regard me manque. » 

  • C’est un peu niais, en fait, fit Alban avec une moue. 
  • Mais non ! Enfin… ça te correspond : tu l’es un peu, mais ça fait ton charme ! C’est ce qui l’a attiré chez toi, non ?
  • Il m’a plutôt parlé de mon physique. 

Alban remonta machinalement la conversation pour trouver une preuve.

  • Attends, il n'y a pas plus de messages que ça ? s’étonna Matthias quand il arriva sur le premier SMS. 
  • Euh… non.
  • T’as de la chance… nous, les hétéros, si on veut espérer maintenir un début de soupçon de relation avec une fille, il faut se taper un roman par correspondance. T'as pas intérêt à ignorer un message plus de quelques heures ! Et il faut trouver des ruses de Sioux pour relancer sans cesse la conversation. 
  • Il faut bien des avantages à être du côté sombre de la Force, sourit Alban. 
  • « En ligne il y a deux jours…»  lut Matthias. Il n’est pas accro à son téléphone.
  • Ou bien simplement pas à moi. 
  • Oh ! Cesse de te dévaloriser ! 

Ce fut leur tour de se servir. Ils emportèrent leur gobelet dans l’amphi suivant et s’installèrent au dernier rang en attendant l’arrivée du professeur. Le cours d’optimisation était assuré par un Ukrainien à l’accent anglais approximatif. Ils n’apprenaient pas grand-chose mais le spectacle était toujours assuré.


***


  • Bonjour ! lança Jakub à travers le passe-voix. Je veux acheter un billet pour Montpellier. 

Le guichetier leva les yeux vers un de ses écrans. 

  • Le prochain train part à dix heures cinquante-sept. Ce sera quatre-vingt-neuf euros, ou soixante-neuf si vous avez une carte jeune. 
  • J’ai pas assez. Il y en a d’autres plus tard ?
  • Au moins cher... quarante-deux euros, départ ce soir à vingt heures neuf. 
  • Trop cher aussi. Pas grave… lâcha Jakub en cédant sa place au voyageur suivant.

Il quitta la cohue de la gare de Lyon et marcha en direction de l’imposant bâtiment du ministère de l’Économie. Il s’installa sur des marches en béton en soupirant. Il lui manquait vingt-deux euros et monter dans le TGV sans billet était une mission trop difficile à cause du contrôle à l'embarquement.

Des cadres en costume passaient devant lui, avec leur ordinateur ou un dossier sous le bras. Ils devaient avoir pitié de lui, de son simple jogging, de son mince blouson et de son désœuvrement criant. 

Il réfléchit encore de longues minutes, en vain, et se remit en chemin sans but précis. En passant dans un parc, il fut interpellé par un attroupement bruyant autour d’une table de ping-pong en béton. 

Un type mélangeait trois gobelets dorés devant un candidat qui tentait de deviner où se cachait la petite balle en mousse. Jakub observa la scène pendant cinq minutes. Le joueur se trompait systématiquement alors que la solution était évidente si on faisait attention. Il s’avança et tendit son billet de vingt euros. Le demi-cercle s’ouvrit pour le laisser passer. 

  • Trouvé, c’est doublé ! Raté, la mise est perdue ! répéta plusieurs fois le bonneteur. Je commence avec la balle à gauche !

Sans prévenir, il se mit à intervertir les gobelets avec une dextérité fulgurante. Ses grands gestes et ses vêtements amples gênaient Jakub, mais il était encore certain d’avoir bien suivi les mouvements. 

  • Alors, elle est où la balle ? Elle est où ? 

Sûr de lui, Jakub désigna le gobelet initial. Le maître du jeu le découvrit, laissant voir le béton nu. 

  • Perdu ! Une nouvelle partie ? 
  • C’est pas vrai, je suis sûr que c’était là ! 
  • Il fallait faire attention, c’est perdu ! Une nouvelle partie ? insista le type. 

Jakub renversa les deux autres gobelets dans un grand geste. Aucune trace de la balle. 

  • Tu me dois mon argent ! s’énerva-t-il. Tu as triché, tu as retiré la balle à l'instant !

Le type qui jouait au moment de son arrivée s’interposa et le toisa avec des yeux injectés de sang. 

  • On t’a expliqué la règle du jeu. Maintenant, c’est fini. 

Jakub tenta de forcer le passage. Son billet avait été fourré dans une sacoche posée contre le filet. L’autre lui saisit le bras et tenta de le lui bloquer derrière le dos, mais il était moins habile et puissant qu’Antony. Il se dégagea et réussit à lui balayer une jambe. Le gars trébucha contre l’arête de la table et poussa un cri de douleur. Jakub sentit une présence dans son dos et se retourna subitement. Il remarqua directement le cutter que le second acolyte tenait dans sa main. Soit il prenait le risque d’envoyer un coup de pied pour le désarmer, soit il fuyait. 

Un cri retentit à une vingtaine de mètres. Contre toute attente, ce fut l’autre qui décampa.


💬 Commentaires 3

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Ellundril-Chariakin • 2 semaines, 1 jour
comme promis, me voici !!!! c'est un excellent chapitre qui fait bien avancer les choses... Il est aussi tres bien ecrit. c'est quand meme dommage pour Jakub je trouve, mais c'est les regles qui sont contres lui...
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lampertcity Auteur • 2 semaines, 1 jour
Et oui, ça avance tranquillement, mais ça avance ! C'est dangereux de jouer à ce genre de jeux...
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Ellundril-Chariakin • 2 semaines, 1 jour
oui, heuresement qu'il n'a pas perdu quelquechose de "trop" important.
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