Chapitre 19
Ecrit en écoutant notamment : PioU - Zakonchennyy
Jakub vit une patrouille de police surgir par une entrée du parc. Autour de lui, les escrocs avaient rassemblé leurs affaires en une fraction de seconde et avaient fui tous azimuts. Le plus bedonnant d’entre eux, celui qui portait la fameuse sacoche en bandoulière, enjamba avec difficulté un grillage. Le temps d’analyser la situation, Jakub avait pris une cinquantaine de mètres de retard, mais cela restait rattrapable.
Le fuyard fila dans une ruelle à gauche. Le temps qu'il y parvienne à son tour, le type avait déjà disparu derrière l’intersection suivante. À droite ? À gauche ? Alors qu’il allait reprendre sa course, il sentit un choc puissant dans le dos et s’écroula sur le bitume.
- On l’embarque !
Il se débattit, toujours habité par l’objectif de récupérer son dû, mais cette fois, la prise était ferme et assurée. On lui rabattit les poignets dans le dos pour les contraindre avec des menottes.
- Je n’y suis pour rien ! se défendit Jakub.
- C’est ça, oui…
- Je vous jure, c’est moi qui me suis fait arnaquer, j’ai perdu mon argent !
- C’est vrai… j’ai pu observer la scène… avant l’altercation, abonda une collègue tout en reprenant sa respiration.
On le relâcha enfin.
- Je voulais les rattraper !
- D’accord, d’accord, on a compris… Une pièce d’identité, s’il-vous-plaît ?
Ah non… ça ne va pas recommencer ! Ce serait encore un coup à perdre plusieurs heures.
Mécaniquement, il exécuta un salut militaire.
- Jakub Marin, 20 ans, né le 8 mai 1999 à Lunel. Je n'ai pas mes papiers sur moi.
- Dans ce cas, nous allons effectuer une vérification sur nos bases, dit celui qui l’avait plaqué.
Jakub passa deux doigts au-dessus de son œil. Du sang frais imprégna l'épiderme en dessinant ses empreintes digitales. Son blouson aussi - actuellement son bien le plus précieux - avait souffert. Le revêtement était lacéré sur tout le flanc gauche. Il se doutait qu’il ne recevrait aucune excuse.
- La situation est en ordre, lâcha le policier en revenant. Évitez les jeux d’argent sauvages à l’avenir…
Jakub leur décocha un sourire amer et s’éloigna rapidement. Une idée germa dans sa tête. Voilà une meilleure façon de rassembler l’argent nécessaire !
Il gagna les quartiers du VIIe arrondissement. Envahis de touristes, c’était parfait ! Au bout de dix minutes d’inspection, il repéra la cible idoine : un couple de touristes asiatiques, dans la soixantaine, assis à une table bien excentrée d’une terrasse couverte. La note de l’addition reposait sous un cendrier.
Jakub se défit de son blouson pour laisser apparaître un t-shirt noir uni. Il se recoiffa également afin d’augmenter ses chances de réussite. Il s’approcha avec flegme et demanda en anglais :
- Sorry, we have an issue with our payment terminal. If you could pay cash, it would be great.
[Excusez-moi, nous avons un problème avec notre TPE. Si vous pouviez régler en espèces, ce serait super.]
Il débarrassa en même temps une coupe de glace sur une table voisine pour renforcer sa crédibilité. L’homme récupéra son porte-monnaie et compta la somme indiquée. 55,60€, parfait ! pensa-t-il en découvrant le bas de la note.
Jakub saisit les trois billets tendus. Il se rendit compte à cet instant qu’il n’avait pas de petite monnaie sur lui.
- Fifty-five is enough. Sorry for the inconvenience, inventa-t-il sans se démonter.
[Cinquante-cinq euros suffiront. Désolé pour le désagrément.]
Il rendit un billet et se permit même le luxe de leur souhaiter a nice trip in Paris. Au même moment, une vraie employée du restaurant en tenue professionnelle se dirigea vers une des tables extérieures. Jakub s’éclipsa dans le dos des deux touristes pour ne pas éveiller de soupçons. Il serrait fort les billets dans sa poche. Montpellier se rapprochait !
***
Le train arriva peu avant minuit à son terminus héraultais.
Les voyageurs du TGV étaient les derniers à promener leurs valises dans le hall quasi-vide. Certains retrouvaient leur famille dans des embrassades retentissantes, d’autres se dirigeaient vers la file des taxis qui patientaient à l’extérieur, ou bien quittaient la gare à pied.
Jakub faisait partie de ce dernier groupe. Il n’avait aucune destination définie, à part le désir de retrouver Alban à la fac de maths le lendemain. Cela ferait une seconde nuit à l’extérieur, mais il serait largement plus agréable de flâner dans une ville pleine de repères plutôt que de baruler dans les tristes agglomérations du Nord. En plus, la température était aisément de dix degrés supérieure à celle de Paris, malgré l’obscurité.
Il entra dans le parc du Méric. L’endroit était très différent des habituelles clairières ensoleillées fréquentées par les habitants en pleine journée. Les arbustes tombaient en rameaux lugubres sur le Lez, tandis que la Lune jouait à projeter sous ses pas les ombres déchiquetées des dernières feuilles de l’automne. Selon Alban, l’endroit était un excellent poste d’observation pour divers oiseaux urbains et champêtres, mais à cette heure-ci, le calme était oppressant, digne d’une jungle inhospitalière où le plus modeste craquement suggère un danger imminent. Un banal hululement de chouette suffirait à dissiper cette hostilité latente et le ferait se sentir accompagné.
Il quitta finalement l’humidité du parc pour retrouver les artères du centre-ville. Devant lui, à une centaine de mètres, un local diffusait une lueur blanche pâle sur le trottoir. En approchant, il distingua l’enseigne bleu foncé d’une banque. Il pénétra dans le sas où étaient alignés plusieurs distributeurs automatiques et s’assit dans un coin. Il se couvrit le visage avec son blouson pour échapper aux néons blafards. Cinq minutes plus tard, il s’endormit.
***
Alban ouvrit les yeux avec un léger mal de tête. Il attrapa son téléphone : seulement six heures douze. Évidemment, silence radio du côté de Jakub. En ligne il y a trois jours… indiquait désormais le bandeau. Le seul espoir raisonnable était de penser qu’il était parti pour un long entraînement de type survie en milieu hostile.
Alban n’avait pas envie de se rendormir et encore moins d’aller en cours. À huit heures et demie, il y avait cours magistral de cryptographie, une option qu’il avait choisie au début du semestre, et à laquelle Matthias n’assistait pas. Les mathématiques sous-jacentes, principalement de la théorie des groupes et des congruences, n’étaient pas inintéressantes, mais cette affaire de message s’était répandue dans son esprit comme un poison lent et paralysant, le rendant incapable de réfléchir normalement. Seule la promesse de retrouver son ami pour la séance de TD à dix heures sut le tirer en dehors de son appartement étudiant. Il arriva avec une heure d’avance à la fac. Dépité, il sortit une fiche d’exercices et la contempla : Études de convergence par comparaison série-intégrale… S’il arrivait à traiter une seule question supplémentaire en vue du TD, ce serait un miracle.
💬 Commentaires 2