N'entre pas dans son jeu (1/2)

📖 Nul n'écrira ma fin ✍️ Ayzikin 📝 1726 mots

Dans la trace, ces jours-là se ressemblent. Un matin, pourtant, se détache.

Le village s'appelait La Lisière. Ses ruelles sortaient à peine du sommeil. Plus haut, les murs clairs de l'Académie prenaient déjà la lumière, mais Liam suivit le chemin de l'ouest, loin des maisons et de la cour où les autres enfants le reconnaissaient trop vite.

Olen l'attendait près du chemin qui montait vers la forêt, l'air encore ensommeillé, les cheveux en mèches indisciplinées. Sa bouche, trop grande, tirait légèrement ses traits de travers, même lorsqu'il ne disait rien. À la vue de Liam, son visage s'ouvrit.

— Bonjour, Olen.

Pour toute réponse, Olen lui offrit un sourire immense. Liam respira plus librement. Devant lui, au moins, Olen ne baissait pas aussitôt les yeux.

C'était l'une de ces rares journées sans heurts. Le soleil éclairait doucement les sentiers, et Olen marchait à ses côtés. Ils prirent le détour habituel pour éviter les adultes.

Plus jeunes, les autres enfants l'avaient suivi pour imiter sa démarche, sa bouche, sa manière trop lente de répondre. Depuis quelque temps, ceux qu'il croisait dans la cour de l'Académie ne riaient presque plus. Ils avaient appris mieux : ils lui souriaient.

Les grandes personnes, elles, parlaient à Olen d'une voix trop douce. Leur regard accrochait sa bouche, puis se détournait trop vite. Liam serrait les poings.

À l'ouest du village, la colline montait vers la grande forêt. On la disait dangereuse. Les cartes la représentaient mal, et les histoires à son sujet étaient nombreuses. Les deux garçons n'entrèrent pas sous les arbres. Ils s'assirent au sommet, essoufflés, les maisons minuscules en contrebas. Plus loin, les murs clairs de l'Académie accrochaient encore la lumière.

Liam aimait être en hauteur. D'ici, tout paraissait plus petit. Personne ne pouvait l'atteindre aussi facilement.

Olen contemplait les toits minuscules avec un sérieux presque théâtral. Il leva les deux bras.

— Un jour, dit-il.

— Un jour… ?

Olen chercha ses mots. Ses lèvres remuèrent longtemps avant de laisser sortir un son.

— Un jour, ils regarderont tous.

Il baissa aussitôt les bras et regarda ses pieds. Liam resta silencieux. Il n'aimait pas voir Olen attendre autant des autres, du monde.

— Tous, c'est-à-dire ? demanda-t-il.

Olen désigna les maisons en contrebas, puis les murs clairs de l'Académie, à l'autre bord de La Lisière. Son geste monta vers le ciel. Rien de précis.

— Père, d'abord. Et les autres. Dame Nihiline aussi. Et toi.

— Moi, je te regarde déjà.

Olen s'illumina.

— Oui. Mais après… avec les mains.

Liam fronça les sourcils.

— Avec les mains ?

Olen frappa doucement ses paumes l'une contre l'autre. Une fois. Deux fois. Liam comprit : des applaudissements.

Il se tourna vers le village. Il aurait voulu pouvoir lui promettre cela : des regards enfin tournés vers lui, et des mains qui frappent pour lui, pas contre lui.

— Ça viendra, dit-il.

Sa voix sortit trop faible.

Quand il se retourna vers Olen, son ami hochait la tête avec gravité, décidé à y croire.

Un court silence passa.

— Tu as entendu ? demanda Liam, en tendant l'oreille vers les arbres.

Olen tourna lentement la tête vers lui, sans répondre, puis ramena son regard vers la forêt. Toute proche, elle restait presque indistincte. La lumière peinait à percer l'épais feuillage.

***

De retour au village, Olen voulut passer par la taverne. Pour boire, sans doute. Pour écouter, surtout.

Liam n'aurait jamais eu cette idée sans Olen. Les adultes riaient fort et se taisaient net au passage d'un enfant. Il détestait ces silences-là.

Depuis l'entrée, ils inspectèrent la salle avant de se glisser à l'intérieur. L'Étranger était là, lui aussi, déjà au centre des regards. Il captivait les habitués avec son ton enjôleur et ses gestes assurés. Liam l'avait vu arriver affamé. Trois histoires plus tard, des adultes lui tapaient l'épaule et lui offraient à boire. À onze ans, il ne savait pas nommer cette facilité, mais elle lui déplaisait.

— Olen ! lança le tavernier en allant chercher deux verres.

Fidèle à lui-même, Olen fit signe à Liam de le suivre jusqu'au comptoir.

— Sur l'ardoise de ton père, comme d'habitude ? demanda le tavernier en versant du lait de chèvre.

Olen ne répondit pas ; il était ailleurs, indifférent au prix du lait. Le tavernier eut un bref rire, habitué aux manières du garçon.

— Et toi, tu as de l'argent pour payer ? lança-t-il en se tournant vers Liam, avec un air complice.

Liam porta la main à sa poche vide. Le visage chaud, il comprit qu'il avait suivi l'assurance d'Olen : pour son ami, le lait semblait ne rien coûter.

— T'en fais pas, p'tit. Le père d'Olen réglera pour toi aussi.

Le tavernier garda le silence une seconde de trop. Liam porta son verre à ses lèvres, puis chercha Olen du regard. Son ami buvait sans lâcher le conteur. Liam reposa le sien plus fort qu'il ne l'aurait voulu.

Il aimait les histoires par-dessus tout. Les conteurs, en revanche, lui inspiraient moins confiance. Il avait vu l'Étranger faire rire une salle entière, la calmer d'un geste, retenir les regards comme on retient une porte.

— Viens ! Celle-là, il ne l'a jamais racontée, s'exclama Olen en l'entraînant avec une excitation rare.

Les deux garçons se glissèrent entre les chaises occupées jusqu'à trouver un espace libre face au conteur. Assis à même le sol, ils prenaient soin de ne déranger personne.

Lors d'une pause dans sa narration, le conteur les aperçut. Il s'adoucit en découvrant Olen : un auditeur fidèle. Face à Liam, autre chose passa dans ses traits, un éclat complice, moqueur ; il avait deviné la grimace réprimée de l'enfant. Liam tint un instant, puis céda.

Le récit s'acheva. Les rires vinrent ensuite, avec les exclamations de gens convaincus d'avoir passé un bon moment. L'Étranger remercia la foule d'un ton chaleureux, donnant des tapes amicales sur les épaules les plus proches. D'un geste discret mais assuré, il invita les deux enfants à le rejoindre à l'une des tables.

— Ton avis sur la dernière histoire, Olen ? demanda-t-il.

— Je ne l'ai… pas comprise, je crois, répondit Olen.

Ses oreilles rougirent. Il fixa la table.

— Ne t'en veux pas, bon sang ! lâcha Liam. Ces récits, personne ne les comprend vraiment, et le vieux le sait très bien.

— Moi, je voudrais comprendre, murmura Olen.

— Ne sois pas triste, mon enfant, dit l'Étranger. Tu veux jouer aux cartes ?

Olen se redressa. Il se pencha aussitôt vers le paquet de cartes, attiré par sa texture étrange et sa teinte inhabituelle. Liam pinça les lèvres.

— N'entre pas dans son jeu. D'ailleurs, ce n'en est même pas un. Il te fait juste perdre ton temps.

Les cartes s'ouvrirent en éventail devant le vieil homme.

— Celle-là… elle n'y était pas, la dernière fois, fit remarquer Liam.

Depuis leur premier jeu avorté, une question le travaillait. La remarque lui avait coûté. Mais le voir surpris, ne serait-ce qu'un instant, n'était pas si déplaisant.

— Tu te souviens de ta carte ? demanda l'homme.

Liam hésita avant de se pencher lentement sur les cartes pour les examiner.

— Aucune d'entre elles. Tu l'as enlevée ou remplacée.

Sa voix baissa sur la fin.

— Mon enfant, dit le conteur d'un ton doux, je ne pense pas me tromper : tu as d'abord essayé de revoir la carte en esprit. Si tu y étais parvenu, tu n'aurais sans doute pas eu besoin de vérifier, n'est-ce pas ?

Liam se redressa trop vite.

— Celle-là, dit alors Olen en pointant une carte.

Le manège recommença, mais Liam l'observait de l'extérieur. Son ami restait paupières closes, occupé à se souvenir de la carte.

Alors Liam vit ce que le vieil homme glissait dans la paume d'Olen : une Pierre sombre et brute. Le contact froid et rugueux lui revint en mémoire.

Olen ne réagit pas. Il resta immobile, absorbé par son effort. Après avoir repris la Pierre et refermé le paquet, le vieil homme toucha légèrement l'épaule d'Olen pour le tirer de sa concentration.

— Tu te souviens de ta carte, mon enfant ?

Olen hocha la tête. Il décrivit la carte avec ses mots à lui, maladroits mais compréhensibles. Liam dut reconnaître la justesse du souvenir.

— Gagné ! s'exclama le vieil homme, les yeux brillants.

Olen rit sans bruit et redressa les épaules.

Liam se tut. Olen se souvenait ; lui non. Il regarda la Pierre, puis l'homme, dont le sourire n'avait pas changé.

— La Pierre… balbutia-t-il, malgré lui.

Liam ne se souvenait plus de la carte. Il essaya de revoir sa figure, ses lignes, sa couleur. Rien.

Le constat l'accompagna jusque chez lui. Il revoyait la Pierre, le sourire du vieux, la figure absente de la carte ; rien ne s'emboîtait. Il tenta de l'expliquer à son père.

— … Avec sa Pierre, souffla-t-il.

— Je te croyais au moins les pieds sur terre, répondit son père, las.

— Au moins ?

Son père s'apprêtait à regagner son atelier. Juste avant de disparaître au fond, il lança à son fils, sans se retourner :

— On ne te voit plus guère à la scierie, paraît-il.

Sa voix accrocha sur un mot. Liam attendit la suite, les yeux baissés.

— La tête ailleurs, marmonna-t-il à voix basse, surtout pour lui-même.

Le tissu retomba. Dans le fond de la maison demeurait l'odeur de l'Étranger : des herbes amères et de la laine mouillée. Le coin où il avait dormi paraissait désert, maintenant. Il se surprit à le fixer.

***

La première fois où l'on m'a parlé des Pierres, j'étais enfant.

On disait tout et son contraire à leur sujet : leur forme, leurs pouvoirs, leur origine.

J'ai consacré ma vie à cette question. L'Académie m'a donné ses livres, ses maîtres, ses certitudes. Jamais une preuve.

À quarante ans, je suis devenu conteur. Je croyais avoir renoncé. Puis une histoire m'est venue. Je ne l'ai ni entendue, ni lue, ni vécue.

Je ne l'ai pas inventée.

Depuis l'arrivée du navire, je garde le feuillet d'Erik près de mes pages. Quand je relève les yeux de Liam, je retombe sur les chaînes.

Cette histoire se déroule dans un royaume lointain, parmi des êtres dont la langue nous est étrangère. Je la traduis comme je peux. Au début, je n'en possède qu'une trace : celle de Liam, imparfaite et incomplète.

💬 Commentaires 9

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Dadada • 1 jour, 8 heures
Il parle enfin un peu à son père, j'aime toujours bcp
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Ayzikin Auteur • 1 jour, 3 heures
En effet, on a vu plus bavards.
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MargaPeann • 3 jours, 11 heures
Etrange, cette pierre, et l'effet qu'elle a eu sur Liam et non sur Olen (dont la différence est très bien décrite)...
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Ayzikin Auteur • 3 jours, 8 heures
Une pierre donnée par l'Etranger se devait d'être "étrange".
Content que la différence entre Liam et Olen passe bien. Ceci dit, l'idée n'est pas de désigner l'élu d'une prophétie. On en saura davantage par la suite.
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Soren.L • 1 semaine
Olen m’a vraiment émue, surtout cette phrase : « Ils avaient appris mieux : ils lui souriaient. »
Elle est simple, mais elle frappe droit au cœur.Quant à la pierre et à cet étranger, ils restent enveloppés de mystère.
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Jmi • 1 semaine, 2 jours
Olen est très touchant, notamment avec son envie d’être enfin regardé et applaudi, et la scène de la représentation fonctionne d’autant mieux qu’on comprend que Liam, lui, perçoit tout autrement les réactions du public. Le mystère autour de la Pierre s’épaissit aussi joliment. Et la fin, beaucoup plus brutale, fait clairement basculer l’histoire : difficile de ne pas vouloir savoir maintenant qui est vraiment Kvöt et ce qu’il cherche auprès de Liam.
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Ayzikin Auteur • 1 semaine, 2 jours
Cette dernière phrase est lourde d'importance.
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patrick.skedli • 1 semaine, 3 jours
La trace semble être un moyen pour une personne en ayant le pouvoir de suivre la vie d'une autre personne ?
Liam est attachant dans ses interrogations et en tant que souffre-douleur.
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Ayzikin Auteur • 1 semaine, 3 jours
Bonne question, à ce stade, le lecteur n'a pas vraiment d'informations supplémentaires. Dès le prochain chapitre, une explication sera proposée de manière... implicite.

Oui, pauvre Liam.
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