N'entre pas dans son jeu (2/2)
Quelques jours plus tard, on frappa à la porte.
En ouvrant, Liam resta un instant saisi : Olen se tenait sur le seuil, méconnaissable dans une tunique orange éclatante.
À La Lisière, tout le monde connaissait cette couleur. Chaque année, l'Académie rejouait la vieille guerre du Velmor, et les rôles du Soleil revenaient aux élèves qu'on voulait montrer. Le blanc de la Lune comptait presque autant. Quant à la tunique noire, les académies se disputaient le prestige de former celui qui la porterait à la capitale.
Olen se balançait d'un pied sur l'autre, les bras légèrement écartés, en prenant garde à ne pas froisser l'étoffe. Jamais Liam ne l'avait vu ainsi. Pas seulement heureux. Prêt.
— C'est aujourd'hui, souffla Olen.
L'image lui revint : les mains de son ami frappant doucement l'une contre l'autre, là-haut, sur la colline. Les applaudissements qu'il attendait de tous. Il se tourna vers la porte. À la pensée du chemin jusqu'à l'Académie, il ralentit sur le seuil. Mais ce soir-là n'était pas vraiment pour lui.
Il avait peu à offrir. Il pouvait au moins être là. Alors il suivit Olen.
Après les dernières maisons, le chemin montait encore entre deux haies. Depuis sa dernière visite, l'Académie n'avait guère changé. Dans le soir, les murs clairs avaient une couleur terne. Les adultes parlaient entre eux, les visages maîtrisés. Les enfants couraient et se bousculaient dans la cour.
Il chercha une place au bord, prêt à partir au premier rire. En contrebas, les élèves entamaient leurs dernières répétitions. Des voix montaient, parfois brisées par les gestes secs des maîtres.
Liam aperçut l'Étranger parmi les spectateurs.
L'homme discutait avec une aisance agaçante, comme s'il appartenait aux lieux. Une femme riait avec lui. Un vieil artisan lui tapait l'épaule, et il recevait ces marques avec la gratitude calculée de ceux qui savent les provoquer. Liam rentra le menton.
La pièce commença. Les chants et les costumes lui semblèrent d'abord lointains, étrangers. On rejouait une guerre ancienne avec des voix d'enfants, des masques et des bâtons usés par les répétitions. Les adultes hochèrent la tête dès les premières tirades, heureux de retrouver une histoire qu'ils connaissaient déjà.
Puis Olen entra.
Des rires étouffés passèrent dans les gradins. Certains avaient commencé avant qu'Olen ouvre la bouche. Des adultes se penchaient vers leurs voisins, la bouche attendrie.
À la réplique suivante, Olen attendit que son partenaire se retourne pour parler. Un rire plus franc monta des premiers rangs. Liam ne sut plus très bien de quoi ils riaient.
Olen rayonnait de toutes ses forces.
Aux premiers applaudissements, Olen leva le menton vers les gradins. Liam sentit son ventre se serrer.
Son ami jouait avec une énergie entière. Il cherchait son père parmi les maîtres et les enfants de l'Académie. Quand il aperçut Liam, son visage s'ouvrit davantage.
Liam voulut sourire et y parvint à moitié.
Lorsque la pièce prit fin, les applaudissements montèrent dans la cour, mêlés aux cris des élèves et aux compliments des parents. Olen se tenait parmi les autres, sa tunique orange visible entre toutes. Il saluait à contretemps, et à chaque erreur, les adultes penchaient la tête avec le même sourire.
Liam resta en retrait. Les applaudissements étaient venus, comme sur la colline. Mais les mots ne venaient pas.
Les adultes entourèrent Olen, l'accablant d'exclamations. Liam recula, pas à pas. Personne ne l'arrêta.
Sur le chemin du retour, entre l'Académie et les premières maisons, il marchait seul. La nuit tombait. Il repensait à la représentation : les rires étouffés, les sourires attendris, les applaudissements. Olen n'avait pas semblé entendre les mêmes choses que lui.
Trop simplet pour comprendre.
La pensée le dégoûta aussitôt.
Il s'arrêta net. Le sang lui monta au visage. Il n'avait même pas trouvé la force de rejoindre la tunique orange et ce visage ouvert.
Il reprit la route, plus vite.
Une silhouette se tenait en travers du chemin, à une dizaine de mètres.
Lamora savait quand attaquer et où frapper. Il connaissait aussi la limite à ne pas dépasser. Celui qui lui barrait la route n'avait pas ce genre de retenue. Le garçon paraissait plus âgé, plus grand que les autres. Dans la bande, on l'appelait La Brute. Personne n'avait jamais cherché meilleur nom.
Et ce soir-là, Lamora n'était pas là.
Le froid aux doigts. Les genoux mous, le souffle coincé dans la poitrine.
La Brute s'élança.
Par le passé, Liam était parfois resté immobile, parce qu'il savait jusqu'où les autres iraient. Là, c'était différent : il tenait à sa vie.
Alors il courut.
Il se mit même à crier.
Il avait quitté l'Académie avant les autres. Le sentier était vide, pris entre les haies ; les premières maisons restaient à distance. Il cria encore.
Liam n'était pas rapide ; il ne l'avait jamais été. Ses jambes maigres le trahirent. Il se retourna brièvement.
Une main agrippa son col.
À partir de là, la trace devient floue.
Il m'a parfois fallu reconstituer des détails manquants. La trace livre peu. J'ai d'abord cru voir Liam se défendre : une poussée au torse, un coup de genou maladroit, quelques pas gagnés avant de tomber.
Non.
Ces gestes, je les ai cherchés dans la trace. Je ne les ai pas trouvés.
J'aurais aimé pouvoir les écrire.
Il reste le sang.
Liam le connaissait. Pas comme ça. Ce sang-là ne venait pas seulement d'une lèvre fendue ou d'une joue mordue. Il coulait sans mesure.
Le haut et le bas se mélangèrent, le tronc contre son dos, la terre contre sa joue. À chaque respiration, sa poitrine se déchirait. Une main énorme le retourna. Un choc le traversa. Le sol, peut-être. Ou son propre corps, qu'il ne distinguait plus de lui. La douleur s'éloigna. Bientôt, il ne sentit presque plus son corps. Il n'y eut plus que le bruit confus dans ses oreilles, l'odeur du sang et des feuilles écrasées.
Quand il reprit connaissance, la nuit était tombée.
La Brute avait disparu.
L'Étranger était là, penché sur lui.
Au début, Liam crut rêver. Il reconnut à peine les traits ridés et les mains assurées. Une douleur nette lui traversa le flanc. L'écorce râpait son dos. La terre collait à sa joue.
Alors il s'agrippa à lui et éclata en pleurs.
— L'É… L'Étranger… balbutia-t-il.
Le vieil homme attira Liam contre lui avec une grande précaution. Il lui caressa les cheveux et parla tout près de son oreille.
— Tout va bien maintenant.
Au-dessus d'eux, les branches se dessinaient sur le ciel sombre. Plus bas, derrière les haies et les premières maisons, la soirée continuait au village. Les derniers spectateurs rentraient chez eux en commentant la pièce et les erreurs touchantes des enfants. Olen devait dormir, heureux d'avoir été regardé. Liam respirait douloureusement contre la vieille veste de l'Étranger.
— Tu sais, dit enfin le vieil homme, un souffle de rire dans la voix, j'ai un nom.
Les larmes revenaient avec la douleur. Liam fouilla sa mémoire. Au milieu du sang et de la nuit, il retrouva ce nom.
— Kvöt…
💬 Commentaires 10
On glisse naturellement dans la perception de Liam, plus fine, plus profonde, presque intuitive.
Un passage vraiment réussi.