Chapitre 7 : L'Académie

📖 Les Esclaves ✍️ Ayzikin 📝 1819 mots

Liam se réveilla difficilement.

Un bruit sourd : la porte de sa chambre venait de heurter le mur. Orange apparut dans son champ de vision, sa chevelure rousse presque trop vive pour ce réveil. Évidemment. Elle seule pouvait ouvrir la chambre d'un blessé avec autant d'indélicatesse.

— Tes parents m'ont menti, on dirait. Tu es bien réveillé.

Il détourna légèrement le regard.

— Je n'aime pas que tu me voies comme ça… Ça me rappelle l'an dernier. La Brute m'avait moins épargné. Mes souvenirs sont flous.

Liam tâta son torse, puis fouilla les draps à la recherche de sa Pierre. Quand sa main descendit vers sa hanche, la peau tira sous le bandage. Là où l'objet avait reposé, la douleur était nette.

— Comment ça s'est terminé, la pièce d'hier ? Je me revois juste foncer sur Jean…

Orange s'était déjà installée au pied du lit. Liam replia une jambe pour lui laisser de la place.

— C'était il y a deux jours.

— Dans ce cas… je ne suis pas sûr d'avoir envie de savoir ce qui s'est passé.

Un sourire pâle étira la bouche d'Orange.

— Tu as marqué tout le monde. Le mot ne signifie pas la même chose pour chacun, évidemment. Mais une chose est sûre : tu n'es plus le même qu'il y a un an.

Elle le fixa un instant, mi-sérieuse, mi-moqueuse.

— Tu consommes des trucs ?

Orange avait posé la question sans insister. Liam resta muet.

Sa main chercha la Pierre avant de s'arrêter sur le drap. Kvöt n'avait jamais voulu révéler l'existence des Pierres au village. Quand leur usage attirait trop l'attention, il brouillait les pistes.

— Et sinon… tu vas bien ?

Il cligna des yeux, surpris.

— C'est la première fois que tu me demandes ça depuis qu'on se connaît.

— Je vais prévenir tes parents que tu es réveillé.

— Attends. Reste là. Je n'ai pas la tête à leur parler tout de suite. Je t'en prie. Explique-moi ce qui s'est passé. Non… dis-moi juste comment j'étais.

Elle se dirigeait déjà vers la porte.

— Ce n'est pas contre toi, dit-elle sans se retourner. J'ai du travail, tu sais. Ma vie ne s'est pas mise en pause, moi.

Elle disparut dans le couloir, puis sa voix revint :

— Pour moi… tu as été génial.

Ses parents entrèrent peu après. Sa mère parla trop vite. Son père resta dans l'embrasure, un paquet de linge propre à la main, puis le posa au pied du lit sans commentaire. Liam répondit assez pour qu'on le laisse en paix.

***

Kvöt soutenait le garçon blessé à chaque pas.

— Tu es sûr que tu ne pouvais pas y aller tout seul ? demanda Liam, à bout de forces.

— Hélas, non. Depuis l'incident, ils veulent te voir de leurs propres yeux. Debout, vivant, présentable… ou du moins présent.

— Présentable, tu peux oublier.

— La partie n'est pas terminée, mon enfant. Nous devons jouer tous nos coups.

Le chemin ne lui avait jamais paru aussi long.

— Mon garçon… as-tu remarqué la rougeur sur ta hanche ? Ce n'est pas Jean qui t'a fait ça. Tu dois être plus prudent avec la Pierre. Je n'avais encore jamais observé une telle température. Chez moi, trop solliciter une Pierre se paie en maux de tête. Chez toi, visiblement, elle brûle. Et ce que tu as fait, ce n'était pas guérir. Tu as seulement déplacé l'endroit où ton corps criait.

Il marqua une pause. Kvöt reprit la marche.

— Bref, je ne m'étais pas trompé sur ton compte. Mais ce n'est pas le plus important. Liam… te souviens-tu ? Tu étais allongé, épuisé. Puis tu t'es relevé comme si de rien n'était.

— Si seulement j'avais un moyen de m'en souvenir…

— Non. La Pierre attendra.

— Tu ne m'as toujours pas dit pourquoi, au juste. J'aurais bien aimé t'y voir, moi.

Le vieil homme s'arrêta un instant, obligeant Liam à en faire autant.

— Tu dois rester en vie, Liam. Coûte que coûte. On ne joue pas avec les Pierres.

À l'Académie, il le sentit aussitôt : les regards avaient changé. Au fil de la journée, il apprit que les deux dames s'étaient affrontées au sujet de sa seconde scène. Pour la première fois, une partie du personnel ne s'était pas rangée derrière Dame Ua. On murmurait que, depuis la fondation de l'Académie, aucune représentation n'avait jamais dégénéré à ce point. L'attente fut longue.

Les portes de la salle du Conseil restèrent closes trop longtemps dans l'après-midi. On eut toutefois la décence de leur apporter quelques encas. Elles finirent par s'ouvrir.

Quand Liam ressortit, la lumière avait pâli. Il marcha d'abord sans parler. Il revoyait la décision, les conditions, les visages autour de la table. Rien ne trouvait encore sa place dans sa tête. Kvöt avançait près de lui avec une discrétion rare. Pour une fois, le vieil homme ne commentait rien.

***

Sur le chemin du retour, ils aperçurent Ymir, la jeune chanteuse, qui venait en sens inverse. Elle s'arrêta devant eux sans un mot. Son regard s'attarda un instant sur Liam. De si près, il découvrit qu'elle le dépassait. Peut-être était-elle aussi plus âgée. Il se redressa malgré lui.

Kvöt devait plisser les yeux : jamais ses leçons n'avaient tiré de Liam une posture pareille.

— Ymir…

Il n'avait trouvé que ça. La dernière fois qu'il l'avait vue, au milieu d'une foule, Liam n'avait pas osé l'approcher. Lamora l'avait fait avant lui.

— Li-am.

La voix d'Ymir le ramena au chemin, au crépuscule, à cette proximité presque irréelle. Liam flotta un instant. Dans la bouche d'Ymir, son prénom semblait plus long, plus doux. Kvöt se pencha alors vers lui. Le ton annonçait déjà une remarque qui gâcherait tout.

*Rends-moi ma Pierre, vieux schnock.*

Il y aurait enfermé ce souvenir intact. Mais le vieil homme n'eut pas le temps de parler.

— Aïe ! Bon sang !

L'oiseau singulier, presque toujours perché près d'Ymir, venait de se jeter sur Kvöt. Et il ne s'arrêtait pas. Serres, bec : tout y passait. Pour une fois, le vieil homme recula, les bras levés, avant de retrouver une posture défensive étonnamment efficace.

Un instant, son regard accrocha le cristal noir au cou de l'oiseau.

— Tash ! gronda Ymir en s'élançant pour saisir l'oiseau et l'écarter.

Liam n'avait pas bougé. S'en mêler ? Risquer l'impolitesse ? Kvöt survivrait bien à quelques coups de bec. Le bijou pendait au bout d'un collier très fin. Il accrochait la lumière. Mieux : il semblait taillé par une main habituée à ce matériau.

Il n'avait jamais vu l'animal d'aussi près. Ses attaques rendaient l'observation difficile, mais pas impossible. Ymir avait dit « Tash ». Je traduis ici à ma manière. Le velmorien diffère sensiblement de notre langue ; la jeune fille venait du Givral, contrée voisine au nord-est du royaume velmorien. Leur parler reste proche de celui du Velmor : on en reconnaît l'ossature. Mais leur accent les trahit, et surtout, ils possèdent leur propre jargon. « Tash » en fait partie. Le mot évoquait pour Liam la marque sombre au cou de l'oiseau, sans avoir de lien avec notre « tache ».

Kvöt lui donnait la même inflexion. Voilà pourquoi Liam tiqua. Le nom de l'oiseau renvoyait sans doute à l'amulette noire posée contre son plumage blanc. Les battements d'ailes cessèrent enfin. Kvöt abaissa les bras et reprit son souffle. Ymir et lui échangèrent ensuite leurs noms, laissant Liam de côté.

— Monsieur… vous venez du Givral ?

À bien y regarder, Kvöt était grand, même voûté par l'âge. Sa peau était aussi pâle que celle d'Ymir. Pourtant, Liam ne lui avait jamais trouvé l'accent du nord-est. Sa manière de parler, dans sa syntaxe comme dans son vocabulaire, semblait plus complexe, plus exotique.

— Vous avez l'oreille, répondit Kvöt avec un bref sourire. J'y ai vécu assez longtemps pour qu'il m'en reste quelque chose.

— Oh…

La jeune fille baissa les yeux avec une retenue presque respectueuse. Liam attendit, bien décidé à les laisser s'interrompre d'eux-mêmes.

— Li-am, prononça-t-elle enfin en tournant la tête vers lui.

— Ymir… tu te dirigeais vers l'Académie ? demanda Liam en s'approchant enfin.

Elle paraissait plus apprêtée que d'ordinaire. Pas mieux habillée : plus officielle. Elle ne portait plus son haut du Givral. Pour la première fois, il lui parlait réellement. La surprise passa sur son visage clair.

— Oui. Mon ami s'est… disons, occupé des choses. Je suis entrée dans les bonnes grâces de Dame Ua. Je m'y rends pour préparer une audition.

Son ami. Les poings de Liam se fermèrent. Avait-elle remarqué sa réaction ? Il desserra les doigts.

— Tu es sûre que ça vaut le coup ? Je ne sais pas si tu as beaucoup à y ga—

— J'ai fait mon choix.

Ses traits se détendirent à peine. Liam détourna les yeux. Il avait été trop brusque ; il n'avait plus qu'à encaisser. Pour une fois, une interruption de Kvöt l'aurait presque soulagé. Le vieil homme et l'oiseau se faisaient face, immobiles, presque engagés dans un duel sans clignement. La vision avait quelque chose de puéril ; Liam se détendit malgré lui. Puis Ymir effleura le bandage qui couvrait le front de Liam.

Il oublia de répondre.

La punition était à revoir.

— Tu as beaucoup saigné ce jour-là… murmura-t-elle. Ça a l'air d'aller mieux.

Ses doigts se retirèrent avec précaution.

— Crois-moi, je n'ai pas aimé ce que l'Académie a montré ce jour-là. On aurait dit un cauchemar. Personne n'est intervenu… enfin, pas vraiment. Pas avant qu'il ne soit trop tard.

Elle inspira, puis reprit, plus bas :

— Je sais, Dame Ua y était pour beaucoup. Mais c'était absurde.

Liam écoutait. Du moins, il essayait.

— En tout cas… ta prestation… je ne savais plus quoi ressentir. Bravo.

Silence. Presque ensemble, ils levèrent les yeux vers le ciel.

— C'est triste qu'ils te refusent, ajouta-t-elle.

Liam tiqua.

— J'ai été pris.

***

Le chapitre précédent m'avait laissé plus épuisé que je ne voulais l'admettre.

À force de suivre Liam jusqu'au sang, jusqu'à cette scène impossible, ma tête recommençait à me trahir. Je pensai alors à Erik Sice. Nous avions étudié ensemble, jadis, et il possédait une qualité rare : prendre les problèmes au sérieux sans les rendre solennels.

Je lui écrivis.

Nous nous retrouvâmes à notre ancienne académie.

— Décidément, tu t'es fait une sacrée culture générale… lança-t-il.

Comme à son habitude, il mangeait affreusement mal.

— Et toi ? demanda-t-il plus tard. Toujours fâché avec tes cailloux ?

Il n'avait aucune idée de ce que j'avais trouvé.

Je lui parlai de mon récit. Avec sa manie de tout savoir, il ferait un lecteur insupportable, donc précieux. À la fin du repas, il me proposa de loger chez lui.

Je refusai aussitôt.

Depuis, je dois l'admettre : j'espère parfois le voir renouveler sa proposition.


💬 Commentaires 4

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
Lili_Beautravers • 4 semaines, 2 jours
Un chapitre fort intriguant, je dois l'avouer ^^ On se pose beaucoup de questions, notamment sur les pierres venues du ciel et sur Kvöt :)

Parmi les petites remarques que je souhaite faire remonter ici, mais qui, évidemment, n'engage que moi:
- N'hésite pas à expliciter, clarifier, que ce soit pour des éléments de worldbuilding (sans trop nous en dévoiler, mais juste assez pour qu'on ne soit pas perdu :D ), ou encore tout simplement des éléments de narration: qui parle ? qui fait quoi ? etc
- Sinon, je t'ai fait quelques remarque sur le style (une certaine oralité qui m'a un peu étonnée et 2-3 petits autres détails) ^^

Voilà, j'espère que mes retours te seront un minimum utiles^^

Au plaisir de continuer à te lire :)
👍 1
Ayzikin Auteur • 4 semaines, 1 jour modifié
Merci pour ce retour. Plusieurs grosses maladresses je trouve. C'est surtout Orange qui m'a dérangé ici. Déjà, cette oralité contraste en effet avec le début du récit. Je voulais faire ressortir le côté tranchant / direct que pouvait avoir Orange. Mais là je ne suis plus satisfait du tout. Premièrement, certaines formulations font assez contemporaines. Ensuite, ça jure encore plus avec un village qui sacralise le théâtre.

Pour "La punition était à revoir." c'était une tentative comique x) Mais après relecture, c'est trop exigeant. En fait l'idée était de comprendre que Liam avait brusqué Ymir juste avant (elle lui coupe la parole et se referme un peu). Je vais garder ce trait d'ironie, mais le rendre moins subtile.

Enfin, par rapport à la tache, maintenant je n'insiste plus sur sa prononciation, mais sur ce qu'elle évoque. Ca me dispense plus naturellement de donner la vraie prononciation x)
👍 1
Lili_Beautravers • 3 semaines, 6 jours
Si ça peut te rassurer, après lecture du dialogue modifié d'Orange, cette oralité a totalement disparue ^^ Et pareil pour Tash, ça fonctionne très bien !!!

J'ai encore une petite réserve concernant " La punition était à revoir"... En fait, ce qui me dérange, c'est surtout le terme de punition. En effet, un peu plus haut, on apprend que Liam est "puni" par Kvöt, il y a donc une petite confusion quand tu nous parles de "punition" un peu plus bas ;)
👍 1
Ayzikin Auteur • 3 semaines, 6 jours
Ah bien vu, merci !
👍 1