Tu connais la suite (2/2)
Le marché conclu un an plus tôt arrivait à son terme. L'Académie n'avait rien promis de plus : deux épreuves publiques. Kvöt n'avait pas laissé passer beaucoup d'occasions de rappeler à son disciple combien il avait dû insister pour obtenir cette faveur.
Dans la première, Ishtal revenait auprès des siens après avoir été rejeté par les Velmoriens. Beaucoup de texte, peu de gestes, et l'obligation de tenir debout sous les insultes. Dans la seconde, il reparaîtrait autrement : sous la tunique noire et le masque de l'Astre Noir, face à un Velmorien armé. Jean tiendrait le rôle adverse.
Si Liam tenait ces deux scènes, il pourrait réintégrer l'Académie. S'il échouait, l'année offerte par Kvöt s'arrêterait là. Ses parents étaient venus pour cette raison. Kvöt aussi. Personne ne l'avait formulé aussi crûment, mais Liam l'entendait dans chaque silence : il redeviendrait une bouche de plus à nourrir.
Cet après-midi-là, il avait revêtu la tunique orange. La scène commença par un cercle. Autour de Liam, les Marcheurs avançaient lentement, les tuniques au vent, visages fermés avec une précision répétée. Ils ne criaient pas. Leur rejet restait propre, presque élégant ; cette retenue le rendait pire.
— Tu portes encore notre couleur, dit l'un d'eux. Mais elle ne te reconnaît plus.
Liam serra les doigts autour de son bâton. Il connaissait sa réponse. Il la connaissait trop bien. Kvöt la lui avait fait répéter encore et encore, au point de lui retirer presque toute appartenance aux mots. Dans la Pierre, tout avait sa place : les phrases, les silences, les inflexions.
Orange fit un pas vers lui. Dans sa tunique de Marcheuse du Soleil, elle paraissait plus dure qu'à l'ordinaire. Liam chercha son regard. Elle ne souriait pas. Ses yeux restèrent sur lui une seconde de trop, puis son menton se releva, et la Marcheuse reprit le dessus.
— Tu as dormi chez les Velmoriens, Ishtal, dit-elle. Tu as aimé leur pain, leurs murs, leurs mensonges. Retourne donc auprès d'eux.
Quelques élèves approuvèrent d'un même mouvement. Liam répondit au bon moment. C'était déjà une victoire.
— J'ai quitté les Velmoriens parce que je n'étais pas des leurs.
Sa voix ne trembla pas. La phrase sortit nette, exacte, trop maîtrisée.
— Et maintenant je reviens vers vous, reprit-il, et vous me refusez aussi.
Un autre Marcheur le contourna.
— Tu demandes une place après l'avoir souillée.
Liam releva la tête.
— Laissez-moi parler au chef.
La réplique était juste. L'intonation, moins. Trop sèche, trop défensive ; trop Liam. L'épaule d'Orange se tendit ; sa réponse eut un infime retard.
Alors Liam corrigea. Pas le texte. Lui. Il relâcha un peu les doigts autour du bâton, baissa les yeux, puis reprit la suite avec moins de force.
La scène continua. Il trébucha sur deux gestes, rattrapa une intention, puis tint le reste jusqu'aux saluts.
Une fois sûr d'être encore debout, il trouva enfin le courage de regarder autour de lui. Ses parents étaient là. Ils le fixaient sans sourire. Son père évitait son regard. Sa mère baissait les yeux dès qu'il cherchait les siens. Liam sentit sa propre mâchoire crispée.
Il balaya les gradins. Moins de regards que prévu se posèrent sur lui. Beaucoup d'élèves ne le connaissaient même pas, et lui non plus ne les connaissait pas. L'Académie avait poursuivi son cycle, et son propre drame y comptait déjà moins. Une bonne nouvelle… n'est-ce pas ?
Orange interrompit ses pensées. Elle avait attendu la fin des saluts pour venir jusqu'à lui, encore droite dans sa tunique de Marcheuse du Soleil. Depuis la mort d'Olen, elle avait refusé de jouer la jeune Velmorienne aimée par Ishtal. Avec une obstination que personne n'avait vraiment osé contredire, elle avait choisi de rejoindre ceux qui le repoussaient.
— C'était bien.
Enfin un retour clair.
Liam mordit l'intérieur de sa joue. Orange détourna les yeux. Son regard glissa déjà vers les autres. Puis elle passa près de lui pour rejoindre le groupe.
— Olen…
Le prénom lui échappa presque sans voix. Liam tendit la main. Orange se retourna : il lui tenait le poignet. Trop fort.
Orange baissa les yeux vers les doigts de Liam serrés autour de son poignet. Il relâcha sa prise, trop tard. Elle se dégagea d'un mouvement net, sans violence inutile. Ils restèrent face à face. Elle ramena le bras contre elle et le couvrit de son autre main, comme pour effacer la marque.
***
— Et ta tunique noire, mon disciple ? lança Kvöt. C'est tout de même curieux de retenir autant de texte… et d'oublier ceci !
La chaleur monta au visage de Liam. Ses doigts glissèrent sur la Pierre qu'il gardait toujours avec lui.
— Au fond… tu sais que je ne l'ai pas vraiment retenu, répondit-il en baissant les yeux, un sourire au coin des lèvres.
Les traits du vieil homme se plissèrent.
— Je savais que tu serais doué avec elle, murmura-t-il.
Cette fois, Liam alla vers un adulte. Dame Nihiline l'attendait près des costumes, la tunique noire pliée sur un bras, le masque dans l'autre main.
— Bon sang, tu te caches bien, toi ! Viens par là !
Sa voix claqua plus fort. Liam la suivit jusqu'à l'écart réservé aux changements de scène.
— Tu as tenu la première. Maintenant, respire.
Elle lui tendit la tunique noire. Liam l'enfila sans regarder le public. Le tissu sombre recouvrit l'orange d'Ishtal. Puis Dame Nihiline leva le masque devant son visage.
— Tu connais la suite.
Liam hocha la tête. Il la connaissait trop bien.
Le masque descendit.
💬 Commentaires 3
Pratique la Pierre pour se souvenir d'un texte. Je me demande ce qu'elle prend en échange de ses services ?