Dimanche 5 juillet, dans la nuit
Il faisait nuit noire. Je ne pouvais pas voir le visage de mon amant qui usait et abusait de mon corps. Il jouait avec moi. Il me pénétrait, ressortait. Puis me pénétrait à nouveau. Il avait relevé mes jambes, mes chevilles étaient au niveau de ses épaules. Il entrait en moi avec une certaine brutalité, s’enfonçait jusqu’à la garde, puis ressortait aussi vite qu’il était entré. Il s’est avancé encore un peu m’obligeant à me plier davantage. La position était très inconfortable. Il m’a une nouvelle fois pénétrée, est ressorti et s’est à nouveau penché vers moi. La douleur a été fulgurante. Il venait d’entrer dans mon anus. Tout mon corps voulait qu’il ressorte mais cette fois il est resté planté en moi. Il a commencé à me limer tandis que de mon côté j’essayais de me dégager. « Tu aimes cela, ma salope ». Ce n’était pas la voix de Fañch, ce n’étaient pas ses mots. C’était celle de Lucas, c’étaient ses mots. Qu’est-ce qu’il foutait là ! Je voulais que cela s’arrête mais j’étais coincée sous lui. Je ne parvenais pas à me libérer, et encore moins à dire un mot. « Tu t’agites ! Tu en veux plus ! T’es qu’une vicieuse ! T’inquiète, je vais t’en donner plus ». Il a saisi mes chevilles dans les mains et m’a pilonné avec encore plus de violence. Je n’étais que douleur. Pour que cela s’arrête plus vite, j’ai essayé de saisir ses testicules. Quand je les ai eus en main, au lieu de les caresser comme il aimait que je le fasse, j’ai tiré. Un coup sec. J’ai tout arraché. J’avais ses couilles dans la main, un sac qui pendait inutile, mais lui continuait à me baiser comme si de rien n’était.
L’absurdité de la situation m’a réveillée. Il faisait effectivement nuit noire. J’étais bien dans la chambre où Lucas m’avait sodomisée soi-disant par inadvertance. Ce n’était pas le même lit. Le sommier de celui où j’étais allongée, couinait horriblement à chaque mouvement. Celui qui était à mes côtés, n’était pas Lucas mais Fañch, mon Fañch. Je me suis blottie dans son dos, j’ai respiré son odeur rassurante. Je l’ai serré contre moi comme je le faisais dans cette même chambre avec mon doudou quand j’étais petite. Je suis quand même allée fouiller dans son caleçon pour vérifier que ce n’était pas lui que je venais d’émasculer. Son service trois pièces était apparemment complet. Ce n’est qu’après l’avoir palpé que je me suis rendu compte de l’absurdité de mon geste. Il aurait été étonnant qu’il dorme si paisiblement si ses couilles venaient de lui être arrachées. Puisque ma main était déjà dans son caleçon, j’en ai profité pour caresser ses petites fesses et je me suis rendormie.
Ce sont les cris du sommier qui m’ont réveillée. Fañch était à califourchon sur moi.
« Qu’est-ce que tu fais ?
- J’essaie de me lever pour aller pisser ».
Le lit était coincé le long du mur. Une armoire, mon armoire d'adolescente, bloquait le pied du lit. Pour se lever, il n’avait pas trop le choix de que passer par-dessus moi. La proéminence dans son petit caleçon blanc ne laissait aucun doute sur son état.
« Je croyais que quand tu bandais, cela te coupait toute envie.
- Oui mais il y a des limites. Quand la vessie est vraiment pleine, ça ne suffit pas.
- Et qu’est-ce qui t’a mis dans un tel état ? De quelle jolie fille rêvais-tu ?
- Ne joue pas l’innocente ! Si ta main n’avait pas été dans mon caleçon, je n’en serais pas là ».
Encore ? Je ne l’avais donc pas retirée après mon cauchemar de la nuit ? J’étais pourtant persuadée que oui. Il s’est levé, a essayé d’enfiler son pantalon mais ça ne fermait pas. Il a passé sa chemise pour cacher le devant et est sorti de la chambre en disant : « Pour traverser le couloir ça ira ».
Il est revenu, cinq minutes plus tard, tout boutonné. Il a mis ses chaussettes et ses chaussures.
« J’ai dit à ta mère que j’allais chercher les croissants » et il est sorti. Je suis donc allée dans la cuisine rejoindre maman. J’ai eu droit aux questions d’usage pour savoir si j’avais bien dormi. J’y ai répondu par un gros mensonge. Je n’allais quand même pas lui raconter mes relations sexuelles avec Lucas ni les cauchemars que je faisais encore aujourd’hui pour peu que quelque chose me rappelle la brutalité de celles-ci. Elle a donc directement enchainé sur la fille de Stéphanie qui avait trouvé semble-t-il un mec très bien, du moins selon les critères de maman. Un type brillant, qui avait fait une école de commerce, était déjà, à moins de trente ans, sous-directeur d’une agence bancaire et sans nul doute promis à un bel avenir. En plus il était issu d’une famille riche. D’où la très onéreuse école de commerce. Et noble. Jean-Eudes de Jenesaisplusquoi de Jemelapète. Je ne vois pas comment on peut être fier de descendre d’une famille de bandits de grands chemins qui s’est fait un nom et une fortune au moyen de massacres et de pillages. Les fondateurs de ces dynasties soi-disant nobles n'étaient-ils pas des guerriers, bel euphémisme pour désigner des brigands, des assassins, des voleurs et des violeurs ? Et comment des enfants de gueux comme nous peuvent admirer ceux dont les ancêtres furent les bourreaux des nôtres. Ça doit être mon côté révolutionnaire façon 1789 qui m’inspire ces pensées. Je dois tenir cela de mon père.
Toujours est-il que quand Fañch est revenu avec ses viennoiseries, ma mère dissertait toujours sur la future Diane de la Targette de la Porte des Chiottes soulignant tous les avantages qu’elle tirerait ce beau parti, histoire de bien me faire sentir en creux la mésalliance que constituait ma relation avec Fañch.
Le principal intéressé s’en foutait complètement. Il mangeait son pain aux raisins et son croissant qu’il avait garni copieusement de confiture d’abricot en consultant son téléphone et en nous écoutant à peine. Voire pas du tout.
« Qu’est-ce tu fais, Fañch ? ai-je fini par lui demander.
- Je réponds à un message de boulot.
- Un dimanche ? s’est étonné ma mère.
- Dans le secteur des loisirs, les dimanches sont des jours de travail comme les autres, peut-être plus que les autres.
- Un problème me suis-je inquiétée ?
- Non, au contraire. Attend, il faut que je réponde ».
Il s’est léché les doigts plein de confiture et s’est remis à pianoter sur son téléphone. Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander s’il disait la vérité ou s’il ne faisait cela que pour montrer à ma mère qu’il était un chef d’entreprise en pleine expansion tel que je l’avais décrit le premier soir et donc un bien meilleur parti que le sous-directeur de Mesdeux de cette petite peste de Diane.
Toujours est-il que ma mère n’a pas pipé un mot à propos de son comportement limite grossier. Mes soupçons ont trouvé leur confirmation quand une fois dans le tram qui nous emmenait vers le Château des Ducs de Bretagne, Fañch m’a demandé si j’étais libre le week-end suivant. La grand-mère de Jérémie possédait une maison à Dinard, non loin de la mer, où ils avaient pris l’habitude, lui et ses potes, de passer le week-end du 14 juillet. Sauf cette année où une cousine de Jérémie avait exigé de pouvoir disposer de la maison à son tour. Mais elle venait juste d’annuler car ses copines n’étaient pas libres finalement. Du coup Jérémie rameutait ses potes qui n’avaient pas d’autres engagements. J’étais bien sûr cordialement invitée moi aussi.
« Tu as donc menti à ma mère, tu ne répondais pas à des messages de boulot au petit déj !
- Pas que, effectivement. Mais, j’avais bien une autre conversation avec Matthieu en parallèle. Bon je réponds quoi à Jérèm' ?
- Je croyais que tu ne devais pas trop t’éloigner de l’Escape Game en cas de problème ? Et là, deux week-ends de suite…
- Je ne suis vraiment de permanence que pendant les deux-trois mois qui suivent la mise en route d’une nouvelle salle, pendant son rodage. Pour débugger tout ce qu’il y a à débugger, corriger ce qu’il y a à corriger. Après, heureusement, ça tourne tout seul. Enfin les employés de Matthieu font tourner cela tous seuls, comme des grands. Alors Dinard ou pas Dinard ?
- Ça serait pour les quatre jours ?
- Oui, Départ vendredi soir, retour le mercredi. Goulven propose de nous emmener et nous ramener.
- Il va falloir que j’emmène mon ordi pour bosser. Je n’avais pas vraiment prévu de prendre mon lundi, j’ai du taf en retard avec cette nouvelle campagne de com’ à lancer.
- Comme tu veux. On ira à la plage pendant que tu bosses pour te laisser tranquille !
- Salauds !
- J’attends toujours la réponse ! Enfin Jérèm' attend toujours la réponse ».
Passer quatre jours avec mon chéri, dormir quatre nuits avec lui, si possible sur un sommier qui ne hurle pas à chaque mouvement de ses occupants, comment dire non ?
« Maël vient de confirmer sa présence. Il sera avec une certaine Camille. Le petit cachotier. Il ne m’avait jamais parlé d’elle !
- Elle ou lui ?
- Elle ! Maël n’est pas homo !
- T’es sûr ?
- Je n’en sais rien en fait. Peut-être nous a-t-il caché cela aussi. Ça et sa ou son Camille. Réponse le week-end prochain. Bon je dis oui à Jérèm' ?
- Tu dis oui pour nous deux.
- Chouette ! »
Quand nous sommes arrivés devant le Château, il pianotait encore sur son portable. Nous avons fait le tour des remparts. Il faisait une chaleur épouvantable et les murs blancs qui reflétant la lumière du soleil n’arrangeaient pas les choses. Nous sommes ressortis très vite pour aller nous chercher de quoi boire. Nous avons dégusté nos cocas bien frais, à l’ombre, assis sur le parapet qui fait le tour des douves.
C’est là que, serrée contre lui, une jambe par-dessus la sienne, les mains autour de son cou que je lui ai raconté mon cauchemar de la nuit. A voix basse, dans l’oreille. Il m’a écoutée sans dire un mot, mais je voyais que sa mâchoire se contractait. Il bouillait intérieurement.
« Il t’a vraiment fait cela ? Ou c’est juste un cauchemar ?
- C’est à la fois un cauchemar et un souvenir que j’ai vraiment vécu !
- Quel fils de pute ! »
Il a passé cinq bonnes minutes à injurier Lucas avant de commencer à penser à moi.
« Comment peut-on faire cela à une fille que l’on prétend aimer ? Oh pardon, Julie, ma pauvre Julie, tu as subi cela ! Viens dans mes bras ! »
Techniquement, j’y étais déjà mais il m’a serré plus fort contre lui, malgré la chaleur. Il m’a couverte de baisers et a cherché à me rassurer.
« Je suis là. Je ne laisserais plus personne te faire du mal ! »
Se sentait-il obligé de jouer au mâle protecteur, au chevalier défendant sa fragile princesse. Pas lui ! Pas nous ! Je n’avais nul besoin de sa force, juste de sa tendresse. Pas qu’il aille casser la gueule à Lucas (qu’était-il devenu d’ailleurs ?) mais qu’il me soutienne et m’aide à vivre avec ce passé, puisqu’il n’était en son pouvoir de l’effacer. Même mon cerveau n’avait pas visiblement pas réussi à l’oublier. J’avais cru pouvoir l’ignorer mais ce week-end chez ma mère, sur les lieux même du délit, avait ressurgi ce que je croyais avoir définitivement enterré. La stratégie du déni, de la minimisation qui avait été la mienne jusque là avait échoué. Les mots « presque des viols » qu’avait prononcés Fañch la veille au soir en parlant des relations sexuelles avec Lucas continuaient de trotter dans ma tête. Non ce n’étaient pas « presque des viols », c’étaient des viols. Tout court ! Certes j’avais mes torts, à commencer par ceux de ne pas avoir osé dire non ou stop. Mais Lucas aussi était fautif. Il ne s’était jamais inquiété de ce que je ressentais, il n’avait égoïstement pensé qu’à son propre plaisir.
Ma mère aussi est coupable. A force de me répéter que tous les hommes sont des égoïstes, elle m’avait conditionnée à accepter d’être à leur disposition sans espoir de recevoir quoi que ce soit en retour. A part du fric peut-être, puisque c’est cela qu’elle reprochait à mon père : ne pas avoir été capable de subvenir financièrement aux besoins de sa famille. Quelle avait été l’éducation de Lucas ? Lui avait-on fait croire que plus la bite était grosse, plus le mec la défonçait et plus la fille prenait du plaisir, comme les films pornos veulent le laissent à penser ? Etions-nous victimes ou coupables tous les deux ?
Non ! Je ne voulais pas me voir ni en victime et encore moins en coupable ! Je n’avais pas besoin que Fañch me venge mais qu’il m’aide à tourner cette page que j’avais eu raison de vouloir tourner. Restait juste à trouver la manière. Peut-être devrais-je consulter un psy. Ma boite offrait des consultations gratuites. Je devrais essayer. Je me suis écartée de Fañch.
« Ce n’est rien, c’est du passé, ai-je voulu le rassurer.
- Mais qui empoisonne encore ton présent, visiblement ».
Il m’énervait à avoir raison comme cela mais je n’avais aucun argument à lui opposer.
« Qu’est-ce que je peux faire pour t’aider » m’a-t-il demandé.
Voilà qui était mieux. Je n’avais pas besoin de ses conseils, juste de sa présence. C’est sa présence qui m’avait apaisée après le cauchemar de la nuit, juste le fait qu’il soit à mes côtés pour me rappeler qu’il existait une autre réalité que celle que j’avais vécu avec Lucas. Et Gérald. Et Hugo. Cette nuit, il avait été mon roc, ma bouée à laquelle m’accrocher pour éviter de sombrer. Et un roc, c'est passif, ça ne fait rien. C'est là, c'est solide, c'est tout.
« J’ai juste besoin que tu sois là, sans rien changer à ce que tu es.
- C’est tout ?
- Oui. Tu pourras dormir à la maison ce soir ? Au cas où, un autre cauchemar…
- Hélas ma Julie, ça ne va pas être possible. L’autre conversation que j’avais avec Matthieu par SMS en parallèle, c’est pour me donner rendez vous demain matin pour parler du projet de nouvelle salle. Il a fait ses comptes du premier semestre. La salle du « casse à la banque », elle ne casse plus rien du tout. Il a vu mes propositions et il veut en discuter demain matin. Il faut que je prépare ce soir du matériel de démo que je vérifie que tout marche bien. Je n’ai pas trop le droit à l’erreur.
- Pas grave ! Allez viens je te fais visiter le reste de Nantes ».
La visite a été vite faite. Les rues commerçantes du centre-ville étaient un peu tristounettes un dimanche matin. Nous avons poussé jusqu’à la cathédrale mais déjà qu’elle n’est pas si impressionnante que cela, elle était toujours en travaux suite à l’incendie. J’en ai quand même profité pour voler une photo de Fañch regardant la cathédrale. Je m’étais en effet rendue compte que je n’avais de photo de lui dans mon portable. Je me suis dit qu’en cas de cauchemar, me raccrocher à sa photo pourrait me rassurer. Et puis il était mignon avec son bermuda bleu et sa chemisette en lin blanche.
En regardant sa photo dans le tram qui nous ramenait chez ma mère, j’ai vite compris que la futilité de cet artefact. Cette image de lui, regardant ailleurs qui plus est, était insuffisante pour me procurer une émotion du niveau de celle que j’avais ressentie en le touchant, en respirant son odeur, en caressant sa peau. Fañch était assis face à moi, consultant sur son téléphone l’histoire de Château des Ducs de Bretagne. Je l’ai cadré, l’ai interpelé. Il a levé la tête et m’a fixée de ses yeux verts. J’ai saisi l’instant.
« T’es bête » a-t-il commenté en retournant dans son téléphone. La photo était parfaite. L’intensité de son regard, la bienveillance qu’il exprimait, pour ne pas dire l’amour puisqu’il refusait d’assumer ce sentiment, me rappelait les conversations que nous avions eu la veille et le matin. J’ai mis cette photo en fond d’écran de veille de mon téléphone. En cas d’urgence, c’est la première image que je verrais, sans même avoir besoin de le déverrouiller. Voilà, j’étais prête à passer la nuit suivante sans lui.
💬 Commentaires 8
J'avais commencé à te lire sur ADA et j'ai repris ici, mais en pointillé.
Je me permets de commenter en cours de route, car cette partie m'a interpellée. Je me disais que si tu veux qu'on comprenne bien qu'il s'agit d'un viol, il y a peut-être quelques termes à ajuster. Ou alors tu veux que ça commence bien mais que ça dévie ?
Je fais quelques annotations pointant les termes qui me chiffonnent, à voir si c'est utile.
J'aime bien Julie et Fanch, leur amour simple et compliqué , ordinaire et particulier.