Jeudi 6 août
Fañch avait suspendu les travaux dans l’appart jusqu’à la fin de la semaine. Il avait du retard dans son projet pour Matthieu et Gilles. Il restait essentiellement à finir le parquet dans les chambres mais je lui avais proposé de l’aider le week-end suivant, s’il me montrait comment faire.
« Tu vas apprendre à manier la scie circulaire. Tu vas voir ce n’est pas compliqué ! »
Cela me faisait un peu peur quand même. J’aurais préféré une tâche moins dangereuse. Le mercredi, en rentrant du travail, je ne l’avais donc retrouvé en haut dans le futur appart en train d’y faire des travaux mais dans le local commercial jouxtant son atelier. Il m’avait alors montré l’élément le plus important des nouveaux Escape Game qu’il devait livrer : la salle du coffre. Ce serait, pour les joueurs la troisième et dernière salle à explorer. Pour y rentrer, les joueurs devraient placer une bombe fictive sur la porte qui la séparait de la seconde salle et qui ressemblait à une grosse porte blindée. Ils devaient ensuite retourner aller se protéger dans la première salle. S’il avait placé la bombe au bon endroit, la serrure s’escamotait laissait apparaître un grand trou, comme si elle avait explosé et la porte s’entrebâillait. Pour parfaire l’illusion de l’explosion, en plus du bruit et du flash lumineux, des fumigènes s’activaient. « Pour ouvrir la porte et escamoter la fausse serrure, j’ai juste placé des électroaimants là et là. Si on coupe l'alim cela débloque le mécanisme et les ressorts de rappel font le reste », avait-il expliqué. S’il le disait. Si les joueurs n'’avaient pas placé la bombe au bon endroit, il y avait juste de la fumée, mais ils avaient droit à deux autres essais puisqu’ils entraient dans l’espace de jeu avec un sac contenant trois bombes fictives. Une fois la porte ouverte, les joueurs découvraient l’objet de leur convoitise : le trésor qu’ils étaient venus chercher, protégé par une cage de rayons lasers qu’on voyait super bien justement grâce aux fumigènes. Pour accéder à l’objet à voler, il fallait entrer une sorte de code. Cela consistait à intercepter les rayons laser un par un et dans le bon ordre. Sinon une alarme se déclenchait et ils avaient alors dix minutes pour sortir avant d’être pris. Les games-masters arriveraient dans la salle, déguisés en policiers. Cela laissait le temps de faire d’autres essais si on s’était trompé mais pas trop le temps de réfléchir à la bonne combinaison.
Les faisceaux laser étaient identifiés par leurs couleurs. Fañch ne s’était pas facilité la tâche sur ce coup-là avec ses yeux. Il m’avait montré tout cela pour que justement je vérifie qu’ils les avaient bien placés tous au bon endroit. C’était le cas.
Le mercredi soir, il était donc sur un nuage, tout sautillant, faisant à la moindre occasion des bisous à Marie chez qui nous avions mangé, comme tous les mercredis. Nous partagions de plus en plus fréquemment nos repas avec elle. Puisque Fañch était à la maison quasiment tout le temps, il mangeait quasiment tous les midis avec elle. Elle se disait gâtée.
Je n’ai pas eu à être jalouse des bisous faits à Marie car j’ai eu le droit également à ma part, largement aussi généreuse. J’ai même eu droit à un supplément quand nous nous sommes retrouvés tous les deux dans la chambre désormais climatisée. Nous ne la faisions fonctionner que quelques heures le soir avant de se coucher mais quel luxe !
En rentrant à la maison ce jeudi soir, j’espérais bien retrouver un Fañch dans le même état d’esprit. Je me suis rendue directement à son atelier pour lui annoncer que j’étais rentrée. Il n’y était pas. J’ai appelé, pas de réponse. J’ai jeté un coup d’œil dans le local commercial à côté. Il était là assis en tailleur, son téléphone éteint devant lui, prostré ! Quel contraste par rapport à la veille au soir ! Que s’était-il donc encore passé ? J’ai posé quelques questions auxquelles il n’a pas répondu. Il a juste réactivé son téléphone, l’a déverrouillé et m’a fait lire un mail qu’il avait reçu.
Bonjour Fañch.
Depuis trois semaines, ton projet me trotte dans la tête et il y a fait du chemin. J’en ai parlé avec Bertrand avec lequel je suis associé sur un Escape Game à Vannes et voilà l’idée à laquelle nous avons collectivement abouti Matthieu, Bertrand et moi. A nous 3 nous gérons 4 salles (Bertrand en a une en gestion dans un domaine en forêt de Brocéliande. Si on avait 4 salles du même type (mais idéalement avec quelques variantes), on pourrait proposer aux passionnés de ce genre de jeux, de faire les 4 salles pour y récupérer 4 trésors différents. Ceux qui auraient obtenu les 4 certificats seraient autorisés à refaire une des salles, celle qu’ils veulent, mais qui serait reconfigurée différemment (des énigmes un peu plus dures, des temps un peu plus courts pour les résoudre, un obstacle de plus à franchir, à voir). Leur but serait alors de s’emparer de l’ultime trésor, le Graal !
Si on faisait cela, au lieu de se partager la clientèle entre Matthieu et moi, comme dans le projet qu’on t’a commandé, on les additionnerait. On additionnerait en + celles de Vannes et de Brocéliande et encore en + on les ferait rejouer une 2ème fois dans une de nos salles, a priori celle où ils ont commencé. C’est celui qui aurait initialement recruté la clientèle qui encaisserait le bonus fidélité.
Maintenant on se pose la question : es-tu en capacité de nous faire 4 salles avant l’été ? Avec ces canicules à répétition et le fait d’avoir des salles climatisées, l’été est devenu notre haute saison. Il faudrait que tout soit en place pour juin
Et si tu en es capable, à quel coût ? On est toujours sur un coût de 30k€ ou tu peux nous faire une réduc ?
Bien cordialement
Gilles
« Et alors, qu’est ce que tu vas faire ? ai-je demandé.
- Je ne sais pas. J’arrive pas à voir comment je peux y arriver. Ça, en plus du reste !
- Quel reste ?
- Ben la cuisine, ton déménagement, tout cela quoi.
- On s’en fout de la cuisine. Ça attendra !
- Mais même sans ça, je ne vois pas comment me débrouiller pour faire quatre salles en neuf mois alors qu’il me faut généralement trois mois pour en faire une. Et en même temps ça m’emmerde de dire non.
- Tu as demandé à Marc ?
- Ben non, qu’est-ce que tu veux que je lui demande ? »
Mais quel couillon ! Enfin non, couillon n’est pas le bon mot. Je suis bien placée pour savoir que ses couilles ne sont pas si petites que cela ! Elles sont normales. Mais ça ne le rend pas plus futé pour autant. Du moins pour ce qui est de gérer son business. Puisque j’avais son téléphone en main, j’ai cherché le numéro de Marc et je l’ai appelé.
« Salut mon gros ! » a fait Marc en décrochant.
Vu le gabarit du Fañch « mon gros », n’est sans doute pas le qualificatif que j’aurais employé mais bon.
« C’est pas Fañch, c’est Julie. Je t’appelle parce que Fañch a besoin de ton aide
- Qu’est-ce qui lui arrive encore ? »
Alors j’ai commencé à expliquer. J’avais mis le haut-parleur. A sa demande, Fañch lui a forwardé le mail de Gilles. Il y a eu un grand blanc. Je trouvais que Marc mettait beaucoup de temps à le lire.
« Bon mon gros, on va faire les choses dans l’ordre. Explique-moi ce qui pose problèmes là-dedans ».
Alors ce fut au tour de Fañch d’expliquer, les délais, comment ajouter un obstacle complémentaire pour la « quête du Graal », comment faire des variantes des salles suffisamment différentes pour que les joueurs aient envie d’explorer les quatre salles. Comme s’organiser pour déployer plusieurs salles en parallèle ? Parce qu’il lui faudrait stocker plus de matériel. Où ça ? Fañch a listé tout un tas de détails pratiques de ce genre dans lesquels il semblait se noyer. Marc écoutait attentivement en posant plein de questions. De temps en temps il l’interrompait : « Attends deux secondes, mon pote ! ». Puis il reprenait quelques secondes plus tard la conversation là où elle en était. Faisait-t-il autre chose en même temps ? L’avais-je dérangé alors qu’il était occupé ? En tout cas, il ne semblait pas vouloir couper court à la conversation pour autant. Peut-être faisait-il en même temps des recherches sur internet pour se faire une meilleure idée des problèmes techniques que Fañch soulevait et auxquels je ne comprenais que dalle ?
« Bon, c’est bien ce que je pensais depuis le début. Tu peux pas t’en sortir comme ça. Même en ruinant ta santé tu ne peux pas faire en neuf mois le travail d’un an ou plus. T’as pas le choix, mon pote, il faut que tu embauches !
- Embaucher ? Mais qui ? Quoi ?
- Euh plutôt un qui qu’un quoi. C’est pas une IA qui va t’aider sur ce coup-là. Je ne sais pas moi, un technicien comme nous, un bac pro en électrotech, un stagiaire, un alternant, quelqu’un qui puisse te filer un coup de main et faire pour toi, les trois-quatre mois de travail que tu n’auras pas le temps de faire toi-même, vu les délais. Comme il sera plus lent que toi il te faudrait même plutôt quelqu’un pendant six mois. Au moins ! Et donc faut que tu embauches très vite. Imagine en plus que tu tombes sur un tocard et que tu doives perdre du temps à chercher quelqu’un autre ».
L’attitude de Marc me plaisait. Ne pas passer son temps à lister les problèmes comme le faisait Fañch, mais chercher et trouver des solutions puis foncer. Je me retrouvais en lui alors que Fañch continuait de tergiverser comme mon N+1. Non pas lui ! Pas mon Fañch !
« Et comment je vais trouver quelqu’un, moi ? Je ne sais pas comment faire ?
- Faut en plus que je joue pour toi le rôle du responsable RH ? Ça va te couter cher en bières mon pote ! Bon t’as de la chance, je viens de recevoir une candidature spontanée. Attends deux secondes ».
Les deux secondes m’ont paru en durer trente.
« Voilà, j’y suis. Alors je te lis la lettre de motiv’ du mec. Oui c’est un mec ! Julie peut être rassurée, son mec ne passera pas des journées en compagnie d’une meuf bien roulée qui lui fera du gringue ! Alors voilà, ça commence par le baratin classique : je suis admiratif du travail que vous faites dans votre entreprise, j’ai toujours rêvé d’y travailler, la pommade habituelle. Il veut nous faire croire qu’il n’est venu sur Terre que pour se faire exploiter par toi. Gandalf envoyé pour sauver la Terre du Milieu ! Bon la suite : je suis titulaire d’un DUT GEII. Bon ça, ça ne veut rien dire, je suis bien placé pour savoir qu’on le file à n’importe qui ce bout de papelard, même à des gros nuls comme moi. Ah, il l’a obtenu à l’IUT de Rennes son diplôme, où il dit avoir eu les meilleurs profs. Faut voir ça dépend de dépend qui il parle ! Moi j’en connais qui… Bref, quoi d’autre ? Oui il a un peu d’expérience pro, il est actuellement à la recherche d’emploi et libre de suite. Ça c’est bien. Ah pour finir il signale une petite particularité : il a tendance à traiter ses patrons de connards quand c’en sont. Bon et bien je suis enfin arrivé devant ta porte, mec. Tu m’ouvres ou je commence tout de suite à t’insulter... ». Il a marqué un temps d’arrêt avant d’ajouter « ... Boss ! »
Du Marc tout craché ! Je m'étais laissée embobiné par son discours. Une candidature spontanée venue de nulle part, ça n'avait pas de sens. Les meilleurs profs à l'IUT c'était, il me l'avait dit à Dinard, Maël et Fañch. Les blancs dans la conversation, c'était lui qui prenait les clefs de sa voiture pour venir au secours de son pote. Le dernier grand blanc ce devait être quand il avait dû se garer. Et puis il n'y avait que lui pour traiter son patron de connard parce qu'il lui demandait de débrancher des panneaux solaires en plein soleil. Ça aussi il l'avait raconté à Dinard. Enfin l'entrée théâtrale, je suis devant ta porte, qui d'autre ! Je me suis précipitée pour lui ouvrir.
Il est rentré dans la pièce où Fañch était toujours assis en tailleur. Il te l’a soulevé comme un brin de baille et l’a remis sur les jambes. Il a fait taire toute protestation de sa part en disant : « j’ai que ça à foutre de toute manière, je te rappelle que je suis au chomdu et que je me fais pas mal chier en ce moment. Les parties de League of Legend, ça va un moment ! ».
Il a demandé à Fañch de tout lui réexpliquer, de détailler tout du prototype de la salle des coffres qu’il avait construit. Il a juste un moment interrompu Fañch pour me lancer « Femme, il va falloir à manger ! Et à boire ! La nuit va être longue ! »
Je n’ai pas relevé le caractère misogyne de l’interpellation. Je commençais à connaitre l’énergumène et savais qu’il n’en pensait pas un mot. Prise au dépourvu, j’ai proposé :
« Des pizzas ça ira ?
- Ça peut le faire !
- Vous voulez quoi comme pizza ?
- N’importe, choisi on te fait confiance. Et oublie pas la bière !
- Trois pizzas alors ?
- Pourquoi, vous n’en mangez qu’une à vous deux, Fañch et toi ? »
Ok ça sera donc quatre pizzas. Je suis allée voir s’il y avait encore de la bière au frigo, ait commandé des pizzas et suis allée au petit supermarché route de Nantes acheter d’autres bières. J’ai pris de la Blanche. Et des citons verts puisque j’y étais.
Ils ont passé toute la soirée à discuter et, me semble-t-il, à commencer à échafauder des plans. Cela m’a rassurée, Marc avait réussi à sortir Fañch de sa torpeur. Comme je ne comprenais pas grand’ chose à ce qu’ils racontaient, j’ai débarrassé les reliefs du repas et suis montée me coucher. J’ai lu un peu. Toujours Tremblay. Quand je me suis endormie, Fañch était toujours en bas.
Le lendemain matin, à mon réveil, je l’ai tout de même trouvé dans le lit, couché sur le ventre, la tête enfouie sous l’oreiller. Ne sachant pas à quelle heure il avait fini par monter se coucher je l’ai laissé dormir. Pourtant ses petites fesses, dans son petit caleçon, étaient bien appétissantes. J’en aurais bien fait mon petit déjeuner. Je suis allée prendre une douche dans la toute nouvelle et belle salle de bain que m’avait faite mon chéri. Je suis ensuite descendue dans l’atelier pour y prendre un petit déjeuner plus classique. Les deux packs de bière que j’avais achetés la veille y étaient passés. Les bouteilles vides étaient alignées à côté du petit frigo. Les citrons verts aussi avaient disparu. J’avais donc bien fait d’en acheter.
Je suis allée saluer Marie. Comme elle me demandait pourquoi il y avait eu un tel raffut la veille au soir en bas, je lui ai rapidement expliqué la situation. Elle a juste commenté d’un : « Il va avoir mal aux cheveux, mon Franz, ce matin ! Ou ce midi ! Ça dépendra de l’heure à laquelle il se lèvera ! »
Quand je suis sortie de la maison pour me rendre à mon travail, j’ai eu la surprise de tomber nez à nez avec Marc.
« Il est là le Fañch ?
- Il est dans son lit, il dort.
- Comment cela il dort le patron ? Mais on a du boulot, nous ! Je vais te le sortir de son pieu par la peau du cul, moi, ça va pas être long ».
Il a monté l’escalier quatre à quatre. Avec ses grandes jambes ce n’était pas juste une expression. Fañch n’allait finalement pas avoir le droit à sa grasse mat’.
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