Lundi 6 juillet
C’est l'alarme du téléphone de Fañch qui nous a réveillés. Heureusement, car j’avais complètement oublié de programmer le mien. Le temps que j’émerge, Fañch était déjà debout. Il avait déjà enfilé son caleçon et son bermuda. Il était planté, torse nu, devant son armoire grande ouverte.
« Il est quelle heure ?
- 7 heure 30. J’ai rendez-vous avec Matthieu à 9 heures. Il faudrait que je sois parti dans trois quarts d’heures ».
Mes yeux étaient attirés par les deux petites fossettes de part et d’autre de sa colonne vertébrale, en bas de son dos, juste au-dessus de sa ceinture. Il a fini par choisir une chemisette verte à petites rayures.
« Tu devrais plutôt mettre celle avec les petites fleurs qui est dans la même pile ».
Zut ! Je m’étais trahie. Je venais d’avouer que j’avais inspecté son armoire. Il n’a pas relevé.
« Et je mets quelles chaussures alors ? Les vertes c’est possible ?
- Fais voir ! Ben oui, c’est le même vert que les feuilles des petites fleurs.
- Si tu le dis ! »
Il a fini de s’habiller, a enfilé ses habituelles tennis de toile en version verte donc. Il a saisi les bols de céréales vides de la veille et m’a prévenue :
« Le petit déj, ça sera en bas. Ne t’attend pas à des miracles, ce sera minimaliste. Je serais bien allé te chercher des croissants mais je n’ai pas trop le temps ce matin et en plus les boulangeries les plus proches sont toutes fermées le lundi.
- T’inquiète, ça ira ».
J’ai piqué dans ma valise ce que j’avais encore de mettable et l’ai rejoint au rez-de-chaussée. Il s’affairait à remplir son sac à dos. Il y avait une grande barre qui dépassait. Il a saisi son ordinateur portable et un chargeur qu’il a entrepris d’essayer de caser dans le sac.
« Pour le petit déj, ce sera un thé, ou du jus de pomme. Et des biscuits.
- Ça ira, je te dis. Je peux laisser ma valiser là-haut ? Je ne vais pas me la trimbaler au boulot. Je passerais la récupérer ce soir.
- Pas de problème. Si tu veux partir après moi, demande à Marie de fermer la porte derrière toi.
- Je ne vais pas la déranger.
- Elle est déjà débout et habillée. Elle se lève tôt. Je suis passé lui dire bonjour. Ça lui fera plaisir que tu lui dises au revoir avant de partir. Attend deux secondes ! Je viens de t’envoyer son numéro de téléphone. Appelle là si je ne suis pas là quand tu reviendras chercher ta valise.
- Tu rentres à quelle heure ?
- Aucune idée. Ça dépendra de la discussion de ce matin avec Matthieu ».
Il a avalé deux biscuits et un verre de jus de fruit. Il a enfilé son sac à dos, est allé chercher son vélo qui était stationné dans le local commercial. Je l’ai accompagné jusque sur le trottoir. Il a mis son casque. Je lui ai fait un bisou de bonne chance et l’ai regardé partir sur son vélo, en danseuse. Il me manquait déjà.
J’ai grignoté un biscuit, ai fini de me préparer et suis montée dire au revoir à Marie. J’ai frappé. Pas de réponse. Puis au bout d’une minute :
« Entre ma belle.
- Comme saviez-vous que c’était moi et pas Fañch ?
- Parce que lui serait déjà rentré sans attendre la réponse ».
C’est vrai que je l’avais toujours vu entrer chez Marie comme si c’était chez lui. Je me suis excusée auprès de Marie de devoir lui faire descendre un étage pour fermer la porte derrière moi. Elle s’est fâchée :
« Je peux bien le faire, je ne suis pas impotente quand même ! »
Je n’ai pas trop su si elle plaisantait ou était vraiment vexée. Je ne suis pas attardée. Je n’étais déjà pas en avance pour me rendre au travail. Elle a descendu les escaliers avec moi. Elle était plus alerte que je ne l’avais imaginée. Je lui ai dit au revoir en lui promettant de passer le soir récupérer ma valise et je me suis enfuie vers mon boulot.
Une fois arrivée sur place, j’ai été prise dans un tourbillon et je n’ai pas vu le temps passer. J’avais des réponses aux mails que j’avais envoyé la semaine précédente. Wilhem était dispo pour des tournages le mardi et le mercredi de cette semaine, pas la semaine suivante pour cause de 14 juillet et de mariages qu’il devait couvrir. La semaine d’après il pouvait me bloquer un ou deux jours mais il fallait que je lui dise vite lesquels. La présidence avait validé plus ou moins le script de la vidéo phare de la campagne, celle où le président lui-même déambulerait dans les rues du village d’origine de l’entreprise. Ils avaient proposé quelques modifs et suggéré des noms de personnes que le président pourrait ainsi rencontrer « par hasard ». Je n’avais plus qu’à les contacter. J’ai passé je ne sais combien de coups de fils pour discuter avec les personnes en question de comment elles pourraient s’insérer dans l’histoire que nous raconterions. J’ai pris des rendez-vous avec un certain nombre d’entre elles pour jeudi et vendredi et ainsi que pour la semaine suivante. Heureusement mon chef avait donné son accord pour que je dispose d’une voiture de service pendant tout l’été pour faire les aller-retours entre le siège et Rennes et aller rencontrer ces personnes de contact.
Il était presque 19 heures quand j’en ai récupéré les clefs. C’est alors que, pensant à ma valise à récupérer (ce qui serait plus simple avec la voiture) que je me suis rendu compte que j’avais complétement oublié de demander à Fañch comme cela s’était passé avec Matthieu. Moi qui l’avais obligé à écouter le compte rendu intégral de ma réunion de travail une semaine auparavant, allait passer pour une fieffée égoïste qui se foutait pas mal de ses problèmes à lui.
Julie : J’ai été débordée toute la journée. Tu ne m’as pas dit : comment ça s’est passé avec Matthieu ce matin ?
Un peu lâche comme procédé de l’accuser, lui, de ne pas m’en avoir informée, mais cela me permettait de me sentir moins coupable. Après tout ce n’est pas non plus lui qui m’avait demandé des nouvelles de mon taf la semaine précédente. C’est moi qui lui en avais parlé, qui lui avais longuement raconté la réunion, qui l’avais carrément saoulé avec cette histoire.
Pas de réponse. Je suis descendue dans le parking chercher la voiture quand j’ai reçu une notification sur mon téléphone.
Fañch : Bien.
On ne pouvait pas faire plus concis. Devais-je insister ?
Julie : Tu es à ton appart ou il faut que je demande à Marie de m’ouvrir pour récupérer ma valise ?
Fanch : Suis encore à Cesson. J’en ai encore pour un bon bout de temps.
Ok. Il n’était pas dispo. Je suis montée dans la voiture et ai appelé Marie qui n’a pas décroché. Deuxième râteau. J’ai essayé de dicter un SMS mais l’IA de mon téléphone comprenait tout de travers. Je me suis donc arrêtée un moment pour lui envoyer un SMS disant que j’étais Julie (et pas jolie comme avait compris l'IA, quoique l’un n’empêche pas l’autre, au contraire dans mon cas, en toute modestie bien entendu) et que je souhaitais savoir quand je pourrais récupérer ma valise (et pas ma balise). J’ai redémarré. Elle a rappelé peu apprès.
« C’était donc toi ma belle ! Je ne décroche jamais quand je ne connais pas le numéro. Marre de ces démarcheurs qui veulent vous vendre des chaudières, des panneaux solaires, des mutuelles. Pas de temps à perdre avec ces arnaqueurs. Je vais enregistrer ton numéro comme cela je ne te raccrocherais plus au nez… Attends, comment il a dit qu’il fallait que je fasse déjà ? … Voilà, comme cela… On va mettre Julie comme nom. C’est fait. Tu voulais me dire quoi ma belle ? Ah oui, ta valise ! Appelle-moi quand tu seras en bas de l’immeuble j’irais t’ouvrir.
- En fait j’y suis déjà. Je suis en voiture.
- Je descends t’ouvrir ».
Je me suis garée sur le trottoir avec les feux de détresse allumés. J’ai dit bonsoir à Marie, lui ai dit de rester là, ai monté les deux étages ai récupéré ma valise que j’ai mise dans le coffre. J’ai remercié Marie, je lui ai même fait un bisou et suis remontée aussitôt dans la voiture.
Bien qu’il soit resté quatre jours les volets fermés, il faisait super chaud dans mon appart. Mais c’était encore pire dehors. Je me suis jetée sur le frigo et la bouteille d’eau pétillante qui m’y attendait. J’ai ouvert le compartiment congélateur pour y chercher des glaçons et accessoirement de quoi manger. Il y avait des tartes salées à réchauffer au four. La flemme. J’ai trouvé deux tomates dans le frigo, un sachet de mozarella. Dommage, pas de basilic, même au congélateur.
Je me suis préparé ma petite salade de tomates que j’ai commencé à manger à même le plat. J’ai renvoyé un SMS à Fañch.
Julie : Tu as fini ?
Fañch : Presque.
Toujours aussi laconique. Je suis allée chercher un yaourt mais en passant par les toilettes car j’avais déjà bu la moitié de la bouteille d’eau. J’ai ensuite essayé d’organiser un courant d’air pour rafraîchir l’appart avant de me souvenir qu’il y avait un ventilateur dans le placard. Miracle, il marchait encore. Je suis allée prendre une douche pour me rafraîchir et suis allée me coucher.
Julie : Tu m’appelles quand tu as fini pour me raconter ?
J’ai commencé à lire le roman « La grosse femme d’à côté est enceinte » que j’avais piqué à Marie. Trois sœurs qui tricottaient des pattes de bébé (des chaussettes ?) pour la grosse femme d’à coté qui était enceinte, le tout écrit dans un langage imagé dont je devinais plus que je comprenais le sens. De temps en temps, j’allais vérifier sur internet si l’expression typiquement québécoise voulait bien dire ce que j’avais imaginé. Chaque fois que je saisissais mon téléphone, les yeux verts de Fañch me regardaient mais aucun message de lui. J’ai fini pas éteindre la lumière.
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:-)