Mardi 30 juin
J’avais invité les filles à la maison. Je trouvais cela plus honnête de leur annoncer face à face que pour les vacances cet été, ce serait sans moi. Amanda était soi-disant « overbookée » et n’étais dispo que le mardi. « Fañch sera là ? » Je la voyais venir. Depuis que je lui avais envoyé un texto pour lui dire qu’elle était totalement à côté de la plaque concernant les états d’âmes de Fañch, j’imagine qu’elle voulait le cuisiner pour me démontrer qu’elle avait raison. C’est pénible ces filles qui veulent toujours avoir de dernier mot alors qu’elles devraient me le laisser, puisqu’il est évident que c’est moi et moi seule qui ai raison.
Mais elle a ajouté : « C’est parce que Kylian est là depuis quelques jours et ça me ferait chier de le laisser tomber pour une des rares soirées où je ne suis pas déjà prise. Surtout qu’Arnold est en déplacement cette semaine. Si Fañch est là, il se sentira moins seul ». Fañch aussi sera certainement heureux de ne pas être le seul mec parmi trois filles. Surtout si Amanda essaye vraiment de tester sur lui ses théories sur le besoin de domination des mecs.
Kylian c’est peut-être le mec avec lequel, en cumulé, Amanda est restée le plus longtemps. Cela doit faire dix ans qu’ils sortent ensemble puis rompent. Kylian part parfois au bout du monde pour des missions puis revient, parfois pour quelques mois, dès fois pour quelques jours. Dans tous les cas, Amanda largue le type avec qui elle est à ce moment-là et se remet avec Kylian. Jusqu’à leur séparation suivante.
J’avais décidé de ne pas m’embêter et d’organiser un apéro-dinatoire. Je ne m’étais pas cassée la tête non plus, j’avais tout acheté en surgelé, il n’y aurait qu’à réchauffer les trucs au micro-onde ou au four selon le cas. Ce sont les deux gars qui s’y sont attelés. Ils nous ont préparé cela en papotant. Ils avaient l’air de bien s’entendre. De ce que j’ai pu entendre, Kylian racontait les recherches qu’il y avait menées en mer pour étudier les conséquences du réchauffement climatique, les prélèvements et les mesures qu’ils avaient faits. Ça avait l’air de passionner mon Fañch.
Il faut dire que l’autre alternative aurait été de m’écouter raconter une nouvelle fois la présentation de mon projet devant mon big boss. Je l’avais déjà saoulé avec cela le vendredi d’avant. Il n’avait certainement pas envie de se retaper tout le récit.
Les deux gars étaient donc côté cuisine, déballant les différents amuse-bouche, jouant alternativement avec le micro-onde et le four pour les réchauffer, en notant bien les temps indiqués que les boites et en programmant les alarmes sur leurs téléphones. Ils nous les disposaient ensuite dans des assiettes en n’oubliant pas de prélever leur part. Un moment ils sont même sortis tous les deux vider dans la poubelle jaune de l’immeuble, les emballages qui s’étaient accumulés. Pas au point de nécessiter qu’ils y aillent à deux mais bon, ça leur permettait de continuer de bavarder. Amanda a fini par faire la réflexion :
« C’est quand même beau d’être servies ainsi. Avec un petit tablier de soubrette, ils auraient été encore plus choux tous les deux.
- Ça va ! Ils ne font que réchauffer des trucs, a nuancé Rebecca.
- Mais du coup, nous, on n’a pas à lever notre cul.
- Pour une fois que c’est dans ce sens-là, tu ne vas pas leur décerner une médaille non plus.
- On peut quand même leur dire merci, ça les incitera à recommencer. Ce n’est pas parce que les mecs ne disent jamais merci aux femmes qui les servent qu’on doit faire pareil qu’eux, suis-je intervenue.
- Regardez-moi ces deux pimbêches en train de se féliciter d’avoir mis la main sur des hommes déconstruits.
- Je ne suis certainement pas un homme déconstruit, a réagi Fañch. Je n’ai pas l’impression d’être en ruine, ni en kit comme un meuble de chez Ikea.
- Enfin, tu vois ce que je veux dire, un homme qui fait des efforts pour sorti des schémas traditionnels du patriarcat mais surtout le fait bien voir, attendant d’être félicité pour sa participation aux tâches ménagères.
- Alors un, je ne me suis pas occupé du service pour avoir des félicitations mais parce que Julie avait tellement envie de vous raconter sa réunion de vendredi que si je ne m’en étais pas occupé, on n’aurait rien mangé. Julie ne pouvait pas être à la fois au four et au moulin à parole et j’avais faim. Deux, il est vrai que, quand je suis chez Julie, c’est plus souvent moi qui m’occupe de la bouffe. Donc je m’y suis mis aussi plus par habitude qu’autre chose. Julie est bourrée de talents mais ce n’est pas devant les fourneaux qu’elle les exprime le mieux. Donc si je veux bien manger, j’ai intérêt à m’en occuper. Trois, si c’est ça que du veux dire, du devrais commencer par changer de vocabulaire. « Homme déconstruit » ce n’est pas très vendeur. Dis-lui toi Julie qui est dans le marketing, que ce n’est pas comme cela que vous vendrez le concept à l’autre moitié de l’humanité.
- C’est sûr que le terme n’est pas très heureux.
- C’est pareil pour le féminisme. Vous vous êtes fait doubler dans l’affaire. Y a des mecs sur les réseaux sociaux qui se revendiquent masculinistes. Je ne suis pas sûr qu’ils convainquent grand monde. Moi me foutre des coups de marteaux dans la gueule pour avoir une mâchoire plus carrée qui soi-disant séduit les femmes, pas trop envie. Mais rien que par leur nom, ils gagnent une bataille. Si le masculinisme c’est la domination de l’homme sur la femme, le féminisme devient la domination de la femme sur l’homme. Pourquoi, en tant que mec, je soutiendrais cette cause ?
- Mais ce n’est pas cela le féminisme !
- Bien sûr que ce n’est pas cela. Mais avoue que ça peut porter à confusion. Vous feriez mieux de vous revendiquez égalitaristes, là tout le monde serait d’accord. Et puis ça vous inciterait peut-être, quand vous revendiquez des droits, à vérifier que ne créez pas des inégalités dans l’autre sens.
- Comme quoi ?
- Ben le droit à l’avortement par exemple. Ok une femme n’a plus à assumer une maternité non désirée et c’est une grande conquête. Le père n’a pas son mot à dire et je trouve cela très bien. C’est son corps qui porte l’enfant et c’est donc elle qui décide. Mais en même temps, au nom de la protection des enfants dits naturels, il a été voté des lois obligeant les pères biologiques à reconnaitre les enfants non désirés. Il y a dès lors rupture d’égalité. J’ai vu le cas d’un gamin de quatorze ans qui dit avoir été violé par sa voisine plus âgée que lui. Il prétend avoir été sous emprise de celle-ci. Et aujourd’hui on veut l’obliger à reconnaitre l’enfant né de ce viol. Vous ne trouvez pas cela injuste ? Pourquoi les mecs ne bénéficieraient pas du même droit que les femmes ?
- Il faudrait d’abord qu’il prouve ce viol.
- Il faut croire la parole des hommes, est intervenu Kylian. Il n’a pas tort Fañch, ce serait dans l’autre sens les féministes seraient déjà dans la rue.
- Ce n’est pas la même chose, une gamine de quatorze ans qui est enceinte risque sa santé.
- Oui et c’est très bien qu’elle puisse interrompre sa grossesse. Si elle la mène à terme, c’est très bien aussi qu’elle puisse accoucher sous X et ne pas assumer le môme. Pourquoi un mec, lui, n’aurait pas ce droit ?
- Fañch est très sensible sur ce sujet, suis-je intervenue, car son frère est plus ou moins dans la même situation. Il n’était pas mineur quand l’enfant est né mais ça ne change rien.
- S’il a eu des rapports non protégés, c’est normal qu’il doive assumer ses responsabilités ! a relancé Rebecca.
- Donc le mec est présumé coupable tandis que la fille est présumée victime si elle tombe enceinte. Si c’est ça votre conception du féminisme, ça ne marchera jamais. Vous allez juste créer une guerre des sexes dont je ne vois pas l’intérêt.
- Et toi Kylian, qu’est-ce que t’en pense ? a interrogé Amanda.
- Je serais plutôt dans la team Fañch, sauf pour le dernier point. Rebecca n’a pas dit que le mec était coupable d’avoir mis la fille en cloque, mais responsable. C’est pas pareil. Tu vois Rebecca, même toi, inconsciemment, tu fais la différence entre un mec qui serait responsable de ses actes et une fille qui aurait, elle, toutes les excuses. Comme si les femmes étaient encore aujourd’hui des mineures irresponsables. A se demander pourquoi on vous a donné le droit de vote ! Or tu vois cette responsabilité qui est la contrepartie du pouvoir, il y a plein de mecs que ça n’intéresse pas. Beaucoup la trouvent trop pesante, cette responsabilité. Pourquoi crois-tu que le suicide concerne trois fois plus d’hommes que de femmes ? Pourquoi crois-tu que de plus en plus de mecs se comportent comme des adulescents, retardant le plus possible leur entrée dans l’âge adulte ? Je suis bien placé pour le savoir : Amanda ne cesse de le reprocher.
- Je ne t’ai jamais reproché cela !
- Ah oui ? Pourtant, juste avant que je ne parte pour les Kerguelen, tu ne m’as pas dit « grandit un peu ! » ? Tu sais là-bas, on n’a pas beaucoup de distractions, on a le temps de ruminer tout ça. Oui, à trente ans passés, il serait peut-être temps que je me pose. Mais je dois bien admettre que cela m’effraie aussi. Se poser c’est choisir et choisir c’est renoncer à plein d’autre vies possibles.
- Tu préfères continuer à jouer au baroudeur, une fille dans chaque port ?
- Il n’y a pas beaucoup de filles là où je vais. Aux Kerguelen, les seules femelles baisables, c’était les brebis. J’ai préféré ma main droite. Mais pour en revenir à nos moutons, enfin justement non, pour ne plus parler de moutons et en revenir au sujet, le féminisme aurait beaucoup à gagner pour faire avancer sa cause à se présenter comme un mouvement d‘émancipation des femmes et des hommes qui ne sont pas satisfaits des rôles assignés à chacun par le modèle patriarcal ancestral. Là il y a moyen d’avoir une majorité franche pour faire évoluer les choses. Ce que vous n’aurez pas en continuant de traiter vos potentiels alliés masculins d’hommes déconstruits ou autres conneries de ce genre ».
Une alarme sur le téléphone de Fañch a indiqué que des trucs mis au four devaient être prêts. Fañch est retourné côté cuisine les chercher pendant qu’Amanda et Kylian étaient en train de s’expliquer à voix basse. Visiblement ça chagrinait Amanda que Kylian ait pris pour un reproche une parole irréfléchie de sa part. Elle a profité du retour de Fañch avec des feuilletés tout chauds pour changer de sujet.
« Et toi Fañch, ça ne te dérange pas le succès de Julie, tu n’as pas peur de te retrouver infériorisé ».
Ça y était, elle y venait, je sentais bien qu’elle voulait le titiller sur ce point.
« Pas du tout. Si elle n’a pas de vacances, elle va rester davantage avec moi. J’y gagne. En plus elle m’a dit que pour compenser elle m’offrirait des vacances avec elle quand tout sera fini. Doublement gagnant.
- Tu te fais entretenir en quelque sorte.
- Un peu, mais je dois donner de ma personne en retour. Faire la cuisine, la vaisselle, pas le ménage parce que ce n’est pas fait comme elle veut. Mais c’est surtout au lit, qu’elle est la plus exigeante ma Julie.
- Tu n’es pas obligé de rentrer dans les détails, l’ai-je arrêté.
- C’est pareil pour moi, a repris Kylian. Quand je reviens je suis logé, nourri, blanchi mais en contrepartie je dois passer la nuit dans le lit de la proprio où je subis les derniers outrages. J’ai bien essayé de coucher avec Arnold, ce serait plus reposant, mais il n’y a pas moyen.
- C’est ça, on va vous plaindre !
- Vous dites cela parce que vous ne prenez pas votre relation avec nous au sérieux, a tenté d’argumenter Amanda.
- Tu penses que parce qu’on respecte votre indépendance, qu’on ne veut pas faire de vous des femmes au foyer, soumises et dépendant financièrement de nous, on ne vous pas au sérieux ? Moi, j’aurais dit le contraire, lui a répondu Kylian.
- Si tu prends notre relation au sérieux, pourquoi tu te barres tout le temps alors ?
- Parce que si je restais, tu te lasserais de moi, comme tu le lasses des autres qui passent dans ton lit. Moi je préfère partir avant, pour avoir une chance de pouvoir revenir. »
Ça ressemblait un peu à une déclaration d’amour ça. En tout cas, ça a laissé Amanda sans voix, ce qui en soi était un exploit. C’est finalement Rebecca qui a mis fin au silence qui avait suivi. Elle a interrogé Fañch sur son logement, Marie, tout cela. Elle voulait tout savoir et surtout pourquoi Marie l’avait choisi lui et pas un autre.
« Ça je n’en sais fichtre rien. Elle m’aime bien, je l’aime bien, elle me rappelle ma grand-mère Rose.
- Tu nous feras visiter un jour ?
- Quand les travaux seront finis. Là, c’est pas trop présentable avec la cuisine, ou du moins ce qui en tient lieu, au rez-de-chaussée et la chambre au deuxième étage.
- Et ce sera fini quand les travaux.
- Un jour ».
Quand ils sont partis j’ai noté qu’Amanda avait glissé sa main dans la poche arrière du bermuda en jean de Kylian. Je pense que ses paroles l’avaient ébranlée. Elle n’avait quasiment plus rien dit de la soirée. Il allait falloir que je la titille sur le sujet.
J’étais un peu pompette. J’ai aidé Fanch à tout ranger. Il a pris une douche comme il le faisait quasi toujours le mardi soir. Il avait désormais sa serviette, son gel douche, sa brosse à dent, son dentifrice à demeure chez moi. Lui aussi s’installait petit à petit, mais sans s’imposer. Et puis il ne pouvait pas s’installer définitivement chez moi. Il y avait Marie. S’il rompait ses engagements vis-à-vis d’elle, il perdait tout ce qu’il avait investi dans le viager et les travaux. Je suis allée le rejoindre sous la douche et me suis mise dans son dos. Je lui ai savonné les fesses. J’adore lui caresser ses petites fesses et le geste d’Amanda glissant sa main dans la pioche arrière de Kylian m’avait donné envie. J’ai saisi sa queue dans ma main.
« Alors comme cela je suis exigeante au lit ? lui ai-je soufflé à l’oreille.
- Il faut effectivement un certain niveau pour te satisfaire.
- Et tu crois avoir le niveau ?
- Sûr que j’ai le niveau. Tu me l’as dit la dernière fois. Je baise comme un dieu.
- Je vois.
- Fallait pas dire cela !
- Tu vas me prouver cela toute de suite !
- Encore ?
- Ne fais pas le blasé, tu n’es pas crédible ».
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