Mercredi 24 juin 7h00
La sonnerie de mon portable m’a réveillée à sept heures. Je l’ai tout de suite éteint pour ne pas réveiller Fañch. Il s’est retourné vers moi. J’en ai profité pour déposer un baiser sur ses lèvres en lui disant : « dors ».
Je me suis levée, me suis rendu dans la cuisine pour un petit déjeuner. Je me suis préparé une grande théière, car la journée allait être dure. Il faisait à peu près frais dans l’appartement. Rien à voir avec la chaleur caniculaire de la veille. J’étais cependant encore toute poisseuse d’avoir transpiré dans le lit la veille au soir. Je suis allée prendre une douche. C’est là, sous l’eau à peine chaude, j’ai eu comme une illumination. Est-ce le fait d’avoir retourné le problème toute la nuit dans ma tête mais tout m’a semblé d’un coup évident. Pour cette nouvelle foutue nouvelle campagne de communication de ma boite, il ne fallait pas gérer la contradiction entre tradition et technologie de pointe mais l’assumer. Il fallait que la communication verbale dise une chose et la communication non verbale, les images, disent autre chose. C’était tout simple en fait. En plus, il n’y avait pas à se poser de questions ce sur ce qui serait dit et sur ce qui serait montré car ça ne marchait que dans un sens. Si on défendait la tradition mais qu’en même temps, on montrait des images de dispositifs ultra modernes, on passerait pour de fieffés hypocrites qui s’assoient sur les traditions qu’ils prétendent défendre. Alors qu’à l’inverse si on parlait de technos de pointes tout en montrant des images de traditions, cela montrerait qu’on est au fait des dernières avancées scientifiques et qu’on les utilise non pas pour jouer aux apprentis-sorciers avec des molécules dont personne ne connait bien les effets à long terme, mais pour les associer à des savoirs ancestraux et donc les sublimer. J’étais sûr et certaine que l’idée plairait à mon chef. Que c’était ça qu’il avait en tête mais sans avoir été capable de la formaliser.
J’ai commencé à mettre tout cela par écrit, à esquisser les storyboards des vidéos que nous pourrions tourner pour appuyer le message. J’ai recherché dans mon ordi les rushs du tournage de la vidéo avec le type qui pilotait des drones pour surveiller la culture des plantes afin de les récolter pile poil à maturité. Il suffisait peut-être d’ajouter un élément de décor pour évoquer la tradition l’histoire et hop le tour était joué. La fameuse image de l’église en arrière-plan utilisée par un candidat à une élection présidentielle pour rassurer ceux qui seraient effrayés par les réformes qu’il proposait. Un cas d’école des cours de communication. Si mes profs n’avaient pas utilisé dix fois cet exemple, ils ne l’avaient pas utilisé du tout. Alors quoi ? Une église, un menhir pour le côté « produit en Bretagne » ? Idem pour la distillation des plantes. Il suffisait d’intercaler entre les images tournées par Wilhem où un technicien expliquait le contrôle du processus par ordinateur, les plans qu’il avait fait des femmes qui récoltaient ces mêmes plantes à la main pour éviter de les abimer et garder toutes leurs propriétés. Était-ce les mêmes plantes d’ailleurs ? Je n’en savais rien, au pire on en tournerait d’autres. J’étais exaltée, les idées se bousculaient dans ma tête. J’avançais vite. Tout cela prenait consistance et cohérence.
J’ai été interrompue dans mon élan par les bips d’un téléphone qui annonçaient l’arrivée de textos. J’ai vérifié le mien. Non pas de nouveaux messages. Ça continuait à bipper. J’ai fouillé sous mes papiers étalés un peu partout et ai trouvé celui de Fañch. Nouveau bip : « Franz, mon petit chéri, tu me délaisses ».
C’était quoi ce truc ? J’ai déverrouillé son téléphone. Je me souvenais encore du code qu’il m’avait donné quand nous étions en route vers Lorient pour que j’envoie pour lui un texto à sa mère prévenant de notre retard : 1306, son code, la date d’anniversaire de sa nièce. Facile. J’ai remonté le fil de la conversation. « mon cœur », « mon Franz », « mon beau ». Mais c’était quoi ce délire ? C’était qui cette Marie qui lui envoyait ces textos. Et le pire c’est qu’il lui répondait sur le même ton. « Je serais tout à toi demain ma belle », envoyé hier. « Douce Marie ». Ce serait ça le truc : il menait une double vie ? Trois nuits par semaine avec moi, quatre nuits avec l’autre ?
Je savais bien que toute cette histoire de Julie et Fañch filant le parfait amour était trop belle pour être vraie ! Les histoires d’amour finissent mal en général. Merci Catherine de nous me le rappeler ! C’était écrit : il y avait forcément quelque chose qui allait clocher. « Les hommes ce sont tous des salauds » comme le dit ma mère. « Surtout ton père ! », oui je sais. Mais là c’était le top du top. Tu m’étonnes qu’il ne voulait pas que je voie son appart. Y avait l’autre qui vivait dedans ! Le putain d’enfant de salaud ! Et son père qui devrait être au courant, lui qui avait parlé des « conquêtes » de son fils avec fierté. « Tous des salauds, tu as raison maman ». Ils s'étaient bien tous foutu de ma gueule. Et puis tu m’étonnes qu’il ne pouvait pas bander hier. Il s’était déjà vidé les couilles avant avec sa Marie et n’avait plus de jus. Et toutes ses excuses, le boulot qui l’accaparait, l’accident de Medhi, c’était réel ou juste un alibi pour justifier qu’il ne pouvait pas être avec moi parce qu’il était dans le lit de l’autre.
J’étais encore en train de fouiller dans son téléphone à la recherche d’autres indices de sa duplicité quand je l’ai vu sortir la chambre, en caleçon, les cheveux en bataille, s’étirant. Il est entré dans les toilettes et m’a demandé : « Il est quelle heure ? ». Qu’est-ce que j’en savais ! Il n’avait qu’à consulter son téléphone. Merde, c’est moi qui l’avais dans les mains.
« Dix heures trente !
- Merde ! Pourquoi tu ne m’as pas réveillé avant ? »
Et là c’est partie en live. Il osait me faire des reproches. A moi ! Je l’ai pourri, lui ai dit que je savais tout de sa double vie. Qu’il pouvait aller rejoindre sa Marie dès maintenant et rester avec elle, que je ne voulais plus le voir. Au début il est resté bête, ne semblant pas réaliser qu’il était grillé. Puis il s’est pris le visage dans les mains. S’il était en train se de composer le visage du mec éploré me disant que ce n’est pas ce que je croyais, qu’il n’y avait que moi qui comptait, il pouvait toujours rêver. Gérald m’avait fait le coup pendant deux ans, je ne me laisserais pas avoir à nouveau aussi facilement.
J’ai continué à le traiter de tous les noms. Au bout d’un long moment, alors que j’étais presqu’à court de vocabulaire, il a retiré ses mains de devant son visage. C’était parti ! Allais-je avoir les larmes ? Les violons ? « Ma chérie je suis désolé, c’est une longue histoire mais c’est toi que j’aime » ? Vas-y tente toujours ta chance mon bonhomme, mais je connais la chanson !
En fait il était pété de rire. J’en suis restée muette.
« Allez, habille-toi, viens avec moi je t’emmène.
- Je ne vais nulle part ! Je bosse là.
- En fouillant dans mon téléphone. C’est pour ça que t’es payée ? »
Un point pour lui.
« Prend ton ordi et tes papiers, là, je t’emmène.
- Je n’irais nulle part.
- Comme tu veux mais si tu veux vraiment avoir les réponses à toutes les questions que tu viens de poser, le mieux serait que tu viennes avec moi, te rendre compte par toi-même. De toute façon tout ce que je pourrais dire, tu ne le croiras pas et donc venir avec moi te prendra moins de temps qu’une longue discussion. On en a pour une petite heure tout au plus, il est temps que tu fasses une pause de toute façon. Va t’habiller. »
Il est allé lui-même remettre ce qu’il portait la veille. Il n’avait pas prévu d’affaires de rechange pour une fois. Il continuait à se marrer et ça me rendait folle de rage. Nous sommes sortis de l’appart. Il n’a pas pris son vélo. Nous n’avons pas pris le bus non plus, nous sommes remontés vers le boulevard de Verdun jusqu’à une station d’autopartage où il a loué un véhicule. Toujours sans échanger un mot mais lui, toujours en train de pouffer régulièrement de rire, nous avons commencé à rouler. Nous sommes revenus le long du canal de l’Ille, avons traversé la Vilaine, la place de Bretagne. Passé le pont de Nantes, nous sommes rentrés dans le quartier de Villeneuve. Il s’est garé. Il était toujours bidonné de rire et refusait toujours de répondre à la moindre de mes questions. « Tu vas comprendre, tu vas comprendre », est tout ce qu’il a daigné me dire. Nous nous sommes dirigés vers un petit immeuble de deux étages au pied duquel il y avait un local commercial vide. Il a ouvert la porte juste à côté du local avec une grosse clef récupérée dans son sac à dos. Nous sommes montés au premier étage. Arrivé sur le palier, il a frappé à la porte de gauche et est entré sans attendre la réponse. Il a crié à la volée, « Marie, c’est moi ! ». Il a pénétré dans ce qui devait être le séjour.
Assise sur une chaise, une petite vieille de 80, 90 ans, je ne saurais dire, très élégante, chapeau de paille sur la tête, gants en dentelles, sac à main sur les genoux, attendait sagement.
« Te voilà enfin mon petit chéri. Tu es en retard.
- Je sais. Marie, je te présente Julie. La responsable du retard. Julie, je te présente ma tendre et chère Marie ».
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