Vendredi 17 juillet
Je venais de vivre encore trois jours de dingue au boulot à faire la navette entre Rennes et le siège mais, au moins, les choses avançaient. J’avais eu des discussions houleuses avec mon chef de service qui pinaillait sur tout alors que nous n’avions pas trop le temps. Nous avions promis une campagne finalisée pour début septembre. Les délais étaient serrés. J’ai quand même dû céder et demander à Wilhem de reporter les premiers tournages à la première semaine d'août le temps que mon chef valide les scripts qui avaient pourtant déjà été validés par la présidence. Je venais encore de passer toute la journée de vendredi à mettre tout à plat dans de grands tableaux et de grands schémas pour pouvoir bien lui expliquer ce que Wilhem et moi avions en tête. Cela avait été un peu plus reposant que de courir à droit et à gauche comme je venais de le faire les jours précédents. Toujours ça de pris mais je savais que j’allais le payer cher ensuite car il me faudrait ensuite courir plus vite pour rattraper le retard.
Le principal avantage c’est que cela m’avait permis de finir tôt ce vendredi pour aller voir le psy payé par ma boite. Son cabinet était dans le quartier de Fañch. C’est un peu pour cela que je l’avais choisi. Et puis c’était surtout un des seuls qui avait un créneau de dispo rapidement. Le rendez vous était à 17 heures. J’étais donc partie un peu plus tôt du boulot. Ça compensait un peu toutes les heures sup que j’avais faites auparavant.
J’ai trouvé le type assez antipathique, suffisant. Je lui ai expliqué mes cauchemars sans rentrer dans les détails. Il a voulu savoir tous de ces détails. J’ai eu l’impression que ça l’excitait et que s’il s’était écouté, il m’aurait bien demandé de procéder à des reconstitutions des scènes de sexe, lui prenant la place de mes ex, évidemment. Dégoutant ! Il a voulu aussi que je lui parle de mon enfance. Je n’avais pas besoin de lui pour analyser le problème : fille élevée par une mère célibataire, sans référence masculine, conditionnée à accepter le fait que les hommes sont tous des égoïstes et à ne rien attendre d’eux. Et par conséquent, victime facile pour des mecs égoïstes qui m’ont utilisée pour assouvir leurs bas instincts. Pas besoin de cinq années d’études pour ça.
Après je suis injuste. Il y a eu d’autres mecs dans mon entourage qui auraient pu me laisser penser que d’autres types de relation étaient possibles. Pourquoi ne les ai-je jamais considérés ? Bonne question ! Et puis si j’étais réellement convaincue qu’il n’y avait rien à attendre d’eux, pourquoi étais-je attiré par les mecs ? Pourquoi je n’ai pas viré lesbienne ? Parce que je n’étais pas et ne suis toujours pas attirée par les femmes, Ducon ! Ce n’est pas quelque chose que se commande, qu’on choisit. On est (on nait ? ça se prononce pareil) hétérosexuelle comme d’autres sont homos. Comme le chante Aznavour dans sa chanson :
Nul n’a le droit en vérité
De me blâmer, de me juger
Et je précise
Que c’est bien la nature qui
Est seule responsable si
Je suis un homme oh !
Comme ils disent
Pareil pour moi. C’est la nature qui fait que je suis attirée par l’autre sexe, curieuse de l’autre sexe, que je veux plaire à l’autre sexe.
Le psy m’a donné rendez vous pour une autre séance dans deux semaines. Pas sûr de vouloir y retourner. J’aurais aimé qu’il me donne une recette pour combattre mes cauchemars mais rien. Pas un mot, pas un conseil pour surmonter mes terreurs nocturnes.
Heureusement, la recette je l’avais trouvée toute seule comme une grande : dormir dans le lit de Fañch. Mais comment éviter qu’un rapport avec Fañch ne ravive les souvenirs d’une scène antérieure et me replonge dans l’angoisse ? Ça m’était arrivé au moins deux fois avec lui. Pas ces derniers jours certes, mais il faut dire aussi qu’on n’avait plus fait l’amour avec Fañch depuis Dinard, pour cause de ragnagnas. Et puis de toute manière, lui comme moi étions claqués morts le soir. Pas trop envie ni le courage pour une partie de jambes en l’air ! Enfin, pour lui je ne sais pas vraiment, même si la négociation des détails du contrat avec Matthieu et Gilles le préoccupait pas mal. Mais, pour moi, certainement.
Bon et bien il fallait que je fasse avec. Passez le plus de nuits possibles avec Fañch. En fait toutes si possibles, j’avais tellement peur de revivre les nuits d‘angoisses du début de la semaine précédente que je ne me sentais plus de dormir toute seule chez moi. Pourtant, il fallait bien que j’y retourne. Je n’avais plus rien de propre. Il devenait urgent de faire une machine. Mais, au fait, comment lavait-il son linge, lui ! Il n’avait pas de machine, rien. Il allait dans une laverie automatique ? C’est dommage. Il pouvait laver son linge chez moi !
Tout serait en fait tellement plus simple si nous vivions ensemble ! Et lui qui y réfléchissait toujours ! Qu’est-ce qu’il attendait pour se décider ? Fallait-il que je demande à Marc de le secouer comme il l’avait fait pour le contrat avec Matthieu et Gilles ? Cette incapacité à se décider à et à trancher me mettait hors de moi, rien que d’y penser. Pareil que mon chef qui était toujours à vouloir y réfléchir à deux fois, trois fois avant de prendre une décision.
Moi je voulais avancer, que ça aille vite. Trop vite ? Alors que je me dirigeais vers chez lui, mon téléphone a vibré dans mon sac. C’était lui.
Fañch : Ce soir on mange chez Coco et Milou.
Pas « est-ce que ça te dirait ? », « Corentin et Emilien nous proposent ». Non. Il avait décidé et je devais aller manger chez eux, que je le veuille ou non. Moi qui lui reprochais juste avant son incapacité à prendre des décisions, voilà que je lui reprochais maintenant d’être trop tranchant.
Julie : T’es à la maison ? J’arrive dans 10min
Fañch : Non je suis à Cesson, on se retrouve sur place
Julie : A quelle heure ?
Fañch : Si tu peux y être vers 19h00, ce serait bien
Super tôt pour un dîner !
Julie : On dormira chez moi ce soir ? Je voudrais laver du linge et récupérer des affaires propres
Pourquoi j’avais besoin de me justifier. Avait-il justifié, lui, le diner chez son frère ?
Fañch : Si tu veux
Puisqu’il n’était pas chez lui, j’ai envoyé un texto à Marie pour lui demander de m’ouvrir pour que je récupère mon linge sale. Quand je suis arrivée, elle m’attendait devant la porte. J’ai récupéré mon sac à linge sale et vidé la bannette de Fañch. Autant tout laver. J’ai annoncé à Marie qu’on ne dormirait pas ici ce soir.
« Tu sais ce n’est pas la peine d’aller laver ton linge chez toi. Tu peux faire comme Franz, utiliser ma machine, ça ne me dérange pas ».
C’était donc ça son secret ? Il lavait son linge chez Marie. Elle le lui repassait peut-être aussi ? Je n’ai pas approfondi le sujet. Je verrais cela avec Fañch. Quoi qu'il en soit, le temps filait. Si je devais être à 19 heures chez Corentin et Emilien, je n’avais pas trop le temps de papoter avec Marie. Je l’ai embrassée, suis allée récupérer la voiture de ma boite que j’avais gardée pour le week-end et suis allée me garer dans un parking souterrain non loin de chez Emilien.
Quand je suis arrivée, Fañch était déjà là, son vélo stationné dans l’entrée. Il était sagement assis à côté de son frère, dans le canapé. Corentin s’est levé pour me faire la bise mais pas Fañch, qui semblait tendu. Aie ! La journée s’était mal passée ?
Je n’ai pas eu le temps de me poser mille questions. Emilien m’a fait assoir dans le fauteuil face à lui est entré directement dans le vif du sujet.
« Bon voilà, Julie. On t’a demandé de passer pour régler un problème ».
Un problème ? Quel problème ? Je ne voyais pas !
« Tu as proposé il y a dix jours à Fañch de venir habiter chez lui en offrant, à titre de compensation, de financer la rénovation de sa salle de bain.
- Oui, mais je ne vois pas…
- Il refuse.
- Comment cela ? »
J’ai interrogé Fañch du regard. Il restait impassible, assis à côté de son frère, les jambes serrées, la mâchoire crispée. Sa jambe droite vibrait, signe d’une grande nervosité.
« Il ne veut pas de ton argent. Il ne veut pas non plus que tu viennes vivre dans un appartement qui n’a pas de salle de bain décente ».
Mais moi j’ai besoin de vivre avec lui, pour échapper à mes cauchemars (je sais, ce n ‘est pas une bonne raison), parce que je ne me sens bien qu’avec lui (c’est peut-être une meilleure raison), parce que je l’aime. Et lui ne n’aimerait pas assez pour ça ? Je ne serais qu’un coup à tirer trois soirs par semaine ? Les questions tournaient dans ma tête sans que je ne puisse en formuler aucune. Emilien a repris la parole. Mais pourquoi Fañch ne disait rien ?
« Il te fait cependant une contre-proposition. Et il a eu besoin de Louis et moi pour la finaliser. C’est pour cela que tu es là ce soir. Voici ce qu’il suggère. Il propose de transférer son contrat de viager sur la maison de Marie à une SCI dont vous seriez co-propriétaires toi et lui. Plus précisément, tu souscrirais à une augmentation de capital ce qui permettrait d’apporter de l’argent frais à la société et financer les travaux. Marie est ok. En cas de rupture, Fañch s’engage à racheter tes parts dans un délai de deux ans. Evidemment il faudra chaque année faire une nouvelle augmentation de capital pour financer le versement de la rente de Marie et d’éventuels travaux supplémentaires. Mais toutes les modalités sont prévues dans le contrat.
- C’est une blague !
- C’est à prendre ou à laisser ! est intervenu Fañch, glacial.
- Emilien, réexplique-moi si tu veux bien. Donc ce que Fañch propose, c’est qu’au lieu de prendre mon argent à titre de loyer pour venir squatter chez lui, c’est de convertir cet argent en parts de l’immeuble de Marie et d’en devenir co-propriétaire avec lui.
- C’est cela.
- C’est très généreux de sa part mais ce n’est pas la peine
- Et ce n’est pas négociable ! a ajouté Fañch.
- Mais c’est inutilement compliqué. Cela fait faire des papiers dans tous les sens.
- C’est le boulot des avocats et des notaires. Faire en sorte que les choses soient carrées dès le début et ne deviennent pas source de conflit ensuite. Que tu ne viennes pas lui reprocher ensuite d’avoir profité de ton fric pas exemple ou que lui ne te reproche pas d’avoir profité de son hospitalité si un jour vous veniez à vous séparer. Ce que je ne vous souhaite pas mais mieux vaut anticiper au cas où. D’ailleurs, d’après mon expérience, et celle de Louis, ce genre d’accord écrit noir sur blanc évite justement souvent d’en arriver des ruptures houleuses pour des questions de fric.
- C’est terriblement peu romantique !
- Je sais !
- Et c’est à cela que tu réfléchissais depuis dix jours sans rien me dire ? ai-je demandé en me tournant vers Fañch.
- Oui. Parce qu’accepter que tu viennes t’installer chez moi, ça m’a pris dix secondes. Et encore ! Dix millisecondes plutôt. Ce sont les conditions de ton installation qui ne me plaisaient pas. Je ne voulais pas profiter de toi, de tes problèmes actuels, pour te soutirer du fric ».
Je me suis levée, me suis approchée de Fañch, l'ai traité d'idiot et l'ai embrassé à plein bouche. Emilien est intervenu.
- Je veux bien que vous scelliez votre accord avec un patin, mais moi ce qu’il me faut c’est une signature de Julie. Fañch a déjà signé, Marie a contresigné pour accord.
- Parce qu’elle est au courant et ne m’a rien dit. La salope !
- On ne parle pas en mal de Marie. Alors tu signes ou pas ? Tu veux tout lire avant !
- Je signe les yeux fermés. Je n’ai rien à, perdre, c’est plus avantageux pour moi que ce que j’avais moi-même proposé
- Corentin, bouge ton cul ! Faut arroser cela ! Whisky pour moi, avec glace ! Fañch ?
- Pareil !
- Julie ?
- Qu’est-ce que vous avez de plus léger ?
- Le champagne serait plus approprié pour fêter cela !
- T’as raison Corentin, on aurait dû en mettre une bouteille au frais.
- Je m’en suis chargé !
- T’es le meilleur ! Viens-là que je te roule une pelle à toi aussi avant que tu n’ailles chercher les coupes ! »
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