Vendredi 26 juin
Cette semaine déjà riche en émotions s’est terminée de la même manière. Et même plus encore.
Le jeudi, j’ai présenté à mon chef ma proposition de campagne de communication pour vendre à la fois le caractère hyper-innovant et traditionnel de nos cosmétiques. Comme je cherchais comment lui tourner cela, il m’était revenu un cours de socio de la fac où le chargé de TD nous avait parlé des six cités de Boltanski et Thévenot. D’un coup tout avait pris sens. Ces six cités, c’est en gros, six systèmes de valeurs qui structurent les sociétés humaines. Merci wikipedia d’être venu à mon secours car ma mémoire sur le sujet était plus que parcellaire. Chacun de nous est plus ou moins attaché aux valeurs d’une ou de plusieurs de ces six cités. Ce que prétendait le prof, c’est que si on arrive à s’adresser aux six cités à la fois, c’est le succès assuré. Ce qui n’est pas simple puisque les valeurs de ces six cités sont parfois contradiction les unes avec les autres. Par exemple, dans la cité industrielle, les valeurs principales sont l’innovation et la performance, le coté haute technologie que le big boss voulait mettre en avant. La cité domestique, ce sont les traditions, la transmission. On était donc pile poil dans ce cadre : ma proposition de véhiculer une discours par l'image et l'autre par les mots visait à s'adresser simultanément aux habitants de deux cités à la fois, où chacun y verrait le message qu'il a envie de voir. Mais comment s’adresser à quatre autres ?
J’avais élaboré quelles idées pour nous adresser à la cité de l’opinion. Ça, c’est le monde de la publicité, des influenceurs qui expliquent que le produit est bien parce que tout le monde le veut. Je sais gérer, c’est mon taf. Pour la cité civique, le coté social j’avais quelques idées, autour du développement durable et de la responsabilité sociétale mais rien de bien convainquant. Quand on s’aventure dans le domaine en tant qu’industriel, il y a toujours le risque d’être accusé de greenwashing. Pour la cité inspirée, il fallait communiquer sur le côté créatif, ça je ne voyais pas trop. Quant à la cité marchande ça repose sur le prix : ça ce n’est pas mon rayon.
« Fonce avec ce que tu as, on n’a pas le choix, on a plus le temps, de toute façon, ça passe ou ça casse » m’avait dit mon chef. J’ai donc foncé. Et c’est passé. C’est même très bien passé. J'ai présenté cela le vendredi à tout le staff de la boite qui s’est emparé de mon idée de base, chacun faisant des suggestions pour l’enrichir. J’ai noté toutes les idées en me réjouissant de leur réaction. Cela ne m’empêchait pas de rester inquiète de voir le big boss muet, écoutant attentivement mais ne pipant pas un mot. Jusqu’à ce qu’il se racle la gorge et prenne la parole. J’étais tendu comme un élastique : le verdict allait tomber.
« Bon, c’est pas mal comme idée, mais il on doit pouvoir faire mieux ».
Là je me suis dit : « ma vieille, t’es bonne pour tout refaire ». Mais il a poursuivi :
« Ce que vous appelez la cité civique notamment je ne suis pas convaincu. La RSE c’est la responsabilité sociale et environnementale, pas seulement environnementale telle que vous l’avez présentée. Je me disais qu’on pourrait peut-être tourner une petite vidéo dans les rues de la commune où mon grand-père a fondé l’entreprise et où elle a toujours son siège social. C’est là aussi que sont cultivées la plupart des plantes que nous utilisons pour élaborer nos produits et où sont également installés les unités de production qui en extraient les principes actifs. Evoquer mon grand-père, l’histoire de l’entreprise, ça renforcerait le coté tradition, la cité, comment vous dites, déjà ?
- Domestique, monsieur.
- Pas top comme dénomination, mais ce n’est pas le sujet. Comme mon grand-père a été également maire de la ville, nous pourrions montrer quelques-unes de ses réalisations au service de la collectivité. Ou celles de mon oncle qui lui a succédé à la tête de la ville. Ça pourrait le faire pour le coté social ?
- A tout le moins civique
- Oui, civique c’est mieux, pas forcément social mais au moins civique et sociétal. Après, si j’ai bien compris la logique de votre proposition, il faudrait que le discours tenu aille à l’inverse du message porté par l’image. Que suggérez-vous mademoiselle ?
- Puisque l’image rendrait hommage à votre grand père, la logique voudrait que le discours tenu s’inscrive en opposition, ou du moins en rupture par rapport à lui. Mettre par exemple en évidence tout ce qui a changé depuis son époque. On pourrait par exemple dire que les procédés d’extraction des principes actifs sont à la pointe de la technologie, ce qui séduira ceux de la cité industrielle. On pourrait ajouter que nous exportons désormais dans le monde entier, y compris au Japon ce qui devrait parler aux gens de la cité marchande (ça prouve que le produit est compétitif) mais aussi de l’opinion puisque cela dit en creux que tout le monde veut de vos produits.
- Brillante idée monsieur le Président, a complété mon chef qui ne rate jamais une occasion de faire dans la flagornerie. En une vidéo nous nous adresserions à quasi toutes les cités évoquées par Julie. J’en ai compté cinq. C’est quoi la sixième ?
- La cité inspirée, l’art tout cela, mais cinq sur six c’est déjà un beau score.
- On peut faire carton plein en tournant quelques plans pendant le festival de photos que la commune organise chaque année avec notre soutien, a ajouté une femme que je ne connaissais pas.
- Cette vidéo pourrait être le clip principal de notre nouvelle campagne, a suggéré mon chef. Reste à savoir qui pour l’incarner. Qui est la personne qui serait la plus appropriée pour tenir un discours high tech et mondialiste tout en déambulant dans la ville pour souligner le caractère savoirs traditionnels et locaux. Plus le soutien à l'art évidemment.
- Seul quelqu’un de la famille peut avoir la légitimité de critiquer mon grand-père tout en restant ancré dans son héritage. Je ne suis pas fan de me mettre ainsi au premier plan. Je ne suis pas Afflelou ou Jacques Dessanges même si je vends aussi des shampoings. Entre autres. Mais c’est mon grand-père qui m’a formé, c’est lui qui m’a choisi pour lui succéder. Je suis donc le plus légitime pour tenir ce discours et votre concept me séduit tellement que je suis prêt à me faire violence. Je ferais donc moi-même la déambulation dans la ville.
- Il faudra quand même être prudent sur le texte du message qu’on ne se fasse pas accuser de tenir un double langage, d’enjoliver notre bilan social par exemple, est intervenu le responsable RH, bien placé pour savoir que sur ce plan, l’entreprise n’était pas toujours exemplaire ».
Mon chef est venu à mon secours.
« Aucun risque Etienne. Car c’est là la force du concept de Julie. Les points les plus sujets à controverse ne seront jamais revendiqués ni même énoncés explicitement. Ils sont juste suggérés à l’image et donc inférés par le spectateur. C’est inattaquable. Même par les syndicats.
- Bon et bien l’affaire est entendue. Nous allons valider votre projet, mademoiselle, a tranché le big boss.
- Ce n’est plus mon projet Monsieur, ai-je rétorqué. Il a été tellement transformé par vos propositions et surtout la dernière que je le reconnais à peine. C’est devenu vôtre projet, le nôtre à tous.
- Fais gaffe Charles, a répondu le président en s’adressant à mon chef, surveille ta protégée ! Elle est tout aussi flagorneuse que toi et bien plus brillante. Elle finira par te piquer ta place, a-t-il continué en me faisant un clin d’œil. Bon, blagues à part, vous pensez que l’on pourra la lancer quand cette campagne ? Pour la rentrée ça vous parait jouable ? »
Nous avons répondu oui en cœur, mon chef et moi. En sortant de la salle, il m’a fait remarquer : « j’espère que vous vous rendez bien compte qu’en répondant oui, vous venez de renoncer à vos vacances de cet été, ma petite Julie ».
Je n’y avais pas pensé. Mais effectivement, en acceptant de faire en deux mois un boulot qui aurait dû normalement en prendre trois, le projet que nous avions avec les filles de partir durant l’été une semaine au soleil, à boire des mojitos sur la plage, venait de tomber à l’eau. Il allait falloir le leur dire.
Le siège de l’entreprise où avait eu lieu la présentation était en pleine campagne, à une heure de Rennes. Sur la route du retour, aux côtés de mon chef qui me ramenait dans voiture de fonction, j’ai bombardé Fañch de textos. J’avais furieusement envie de lui raconter ma folle journée, de fêter mon succès avec lui. Quoi de plus naturel ! Il avait bien voulu fêter avec Marie et moi la solution de son problème de laser. Il ne montrait pas trop d’enthousiasme à venir passer la soirée avec moi. Il faut dire que mon absence toute la journée avait perturbé notre routine : il n’avait pas pu récupérer la clef de mon appart à mon bureau le midi, faire les courses et me préparer un bon petit plat. Enfin me préparer… Depuis que j’avais vu ce qui lui servait de cuisine, je le soupçonnais fort de venir cuisiner chez moi autant pour me faire plaisir que pour éviter de manger une fois de plus quelque chose de réchauffé vite fait au micro-onde. J’étais même prête à parier que la seconde motivation dominait largement la première.
A force d’insister, j’avais réussi à la convaincre de venir à la maison. J’avais commandé un UberEat. Je lui ai servi un apéro comme il le faisait pour moi tous les vendredis soir. Dès qu’il est arrivé, j’ai commencé à tout lui raconté, dans le détail, me noyant même dans les détails : les six cités de Boltanski et Thévenot, l’intervention du big boss, tout le travail qu’il restait à faire. J’étais tellement excitée que mon récit partait dans tous les sens. Je racontais un truc avant de m’apercevoir que pour comprendre, j’aurais dû raconter un autre truc avant. Il m’a écoutée attentivement, bien sagement, sa main soutenant sa tête. De temps en temps, il faisait un commentaire le plus souvent insignifiant, juste pour me prouver qu’il m’écoutait toujours. J’ai beaucoup insisté sur la remarque du président qui m’avait dit que je finirais par piquer la place de mon chef et des évolutions de carrière que cela me laisser espérer. Au bout de trois heures de quasi monologue, alors que je commençais à lui reraconter la même chose (il m’avait dit deux ou trois fois « ça, tu l’as déjà dit »), il a prétendu être crevé et m’a suggéré de lui raconter la suite le lendemain. Nous avons débarrassé la table, ce qui n’a pas pris beaucoup de temps avec un Uber, juste mettre les emballages à la poubelle. Il est allé se brosser les dents pendant que je me démaquillais. J’ai pris une douche, me suis moi-même lavée les dents et l’ai rejoint dans la chambre.
Il dormait. J’ai hésité à le réveiller. Je me suis ravisée, me rendant compte, que je n’avais parlé que de moi toute la soirée, que je ne m’étais pas souciée un instant de ce qu’il avait fait durant ces deux derniers jours. Est-ce que ses lasers, ça fonctionnait toujours ? Et si il n’avait pas envie de moi, s’il était trop fatigué pour ça, si son popaul restait tout mou, comme le mardi d’avant ? Est-ce que ce ne serait pas humiliant pour lui, une deuxième panne dans la même semaine ?
Du coup je me suis abstenue. J’ai eu un mal fou à m’endormir : l’excitation de la journée qui n’arrivait pas à redescendre, les remords d’avoir si peu prêté attention à lui alors qu’il n’était venu que pour me faire plaisir, uniquement parce que j’avais lourdement insisté. Je me suis collé dans son dos, lui ai caressé un peu le ventre et les fesses, juste pour le plaisir de le toucher, de le sentir, de respirer son odeur. J’ai passé négligemment ma main devant son bas ventre, comme par inadvertance. Pas de réaction. Il était tout mou. Je n’ai pas insisté même si j’étais un peu frustrée.
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